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Le drapeau Libanais flottant sur le bâtiment du Parlement. Crédit Photo François el Bacha, tous droits réservés.

Après un weekend riche en évènements de tout genre, le temps est venu de faire un bilan et il n’est guère brillant de tous les côtés, manifestants, forces de l’ordre ou autorités politiques même. Le Mouvement You Stink, qui a certes réussi à mobiliser et réconcilier le peuple libanais, uni en dépit des fractures politiques – chose qu’on n’a pas vu depuis des années – arrive aujourd’hui face à une impasse et donc un échec.

Certes, le gouvernement a reculé. Certes les autorités ont, bon gré, mal gré, fini par écouter la société civile et ont dû annuler l’appel d’offre pour la passation du marché des ramassages des ordures, mais les questions de fond demeurent.

En dépit d’un échec dans les propositions alternative, ce mouvement a fini par symboliser un raz-le-bol contre un état accusé de tous les mots et cela à raison, face au clientélisme, à la corruption, face à sa paralysie, mais en même temps, ce mouvement manque à proposer des solutions et donc un programme ou une alternative sérieuse à opposer à ces systèmes et à cette paralysie, si ce n’est que la démission du Gouvernement ou du Parlement. Ce sont ces tensions sociales qu’il s’agit d’évacuer et non de trouver des expédients parce qu’il faut faire face aux causes et non aux symptômes qui révèlent un profond mal-être au sein de notre société et cela pour diverses raisons.

Il n’est en fin de compte que la continuité des mouvements entamés par les événements de 2005, mais déjà marqués par l’échec à changer la société. Au lieu d’avoir changer l’ensemble de la classe politique, d’avoir réformé en profondeur la société libanaise et d’avoir permis une progression sociale et économique allant de paire avec la stabilité politique et sécuritaire, la révolution des Cèdres n’a fait en fin de compte que remplacer la tutelle syrienne par la tutelle de leurs anciens hommes de main devenus subitement indépendants et détournant le système à leur profit.

La rébellion de 2005 n’a pas été une révolution parce qu’on n’a pas achevé sa finalité de révolution en provoquant un changement de système politique et/ou de personnes politiques. Aujourd’hui Taymour succède à Walid, comme Saad à Rafic, Samy à Amine et même Gébran à Michel, ceux-la même qui nous avaient dit de rentrer chez nous et qu’ils s’occuperaient désormais déjà de tout. S’il convenait aujourd’hui de faire un bilan de leurs actes, il serait déjà médiocre. Et s’ils reculent aujourd’hui, n’en soyons pas dupe, il ne s’agit que d’un retrait tactique face à notre détermination et cela pour mieux reprendre ensuite la main.

Incapable de faire face aux menaces à nos portes, faut-il rappeler que des milices étrangères impliquées dans la guerre civile syrienne occupent également plus de 400 km^2 de nos territoires du côté d’Arsal, l’Etat se révèle également inapte à faire face aux mafias économiques qui s’imposent à elle, comme en témoignent les prix importants proposés par ces compagnies pour simplement ramasser nos ordures ménagères – il ne s’agit pas de déchets ultimes, industriels ou hospitaliers plus difficiles à transporter et à traiter – et les contrats proposés ne concernent même pas le devenir après ramassage de ces déchets. N’évoquons pas les mafias des moteurs, les mafias des citernes d’eau et celles plus subtiles qui nous subtilisent notre pouvoir d’achat, à savoir celles des agences exclusives, véritables monopoles. 15 familles contrôlent 40% de notre PIB. Ce sont ces mafias qui ont intérêt à conserver un état faible et un système politique non représentatif du peuple. Ce sont ces mafias qu’il faudrait renverser et non les proxies politiques qui n’en sont que les hommes de main au final.

L’exaspération face à l’accumulation des ordures n’est qu’une exaspération « apparente ». De nombreuses autres raisons sont présentes pour symboliser le dégoût du Libanais face à ce système.

Ne nous méprenez pas:

Nous sommes de tout cœur avec les manifestants et la société civile. L’usage de la violence contre la volonté populaire est inacceptable et tout responsable devrait démissionner le cas échéant. Peut-être, le gouvernement démontre sa non-responsabilité et son manque de pouvoir en ne le faisant pas. Peut-être est-ce là le résultat des alternatives qui manquent et cela devrait amener justement à penser aux alternatives. Le gouvernement ne peut démissionner et cela pour plusieurs raisons. Le momentum à réclamer sa démission n’est peut-être pas le bon et cette demande est plus proche des concepts nihilistes et anarchiques en raison de l’absence de solutions proposées que du concept d’un état qu’on doit construire:

Le gouvernement ne peut pas démissionner parce qu’il ne s’agit en fin de compte que de la dernière autorité qui soit encore légitime au Liban. Le parlement n’est plus légitime depuis l’expiration de son mandat il y a de cela 2 ans: élire un nouveau président de la république par un parlement illégitime serait une autre erreur.

Nous pouvons toujours rêver mais la société civile devrait réclamer la solution la plus logique qui serait que le gouvernement, héritier des prérogatives présidentielles comme stipulé dans la constitution libanaise, fort d’un consensus d’une classe politique dépassée par les évènements et ayant peur de poursuivre la monopolisation du pouvoir en raison de la crainte d’une révolution qui lui couperait la tête, convoque les électeurs libanais afin d’élire une nouvelle chambre des députés qui élirait à ce moment-là, un nouveau président de la république. Et cela changera probablement les règles du jeu, à leur détriment. La pression populaire doit se maintenir jusqu’à l’évocation et la mise en place de cette solution. Le gouvernement doit répondre aux aspirations du peuple et non aux aspirations des partis politiques ou des mafias.

La leçon qui s’impose aux manifestants devrait aussi s’imposer aux gouvernants déjà sur le même dossier des ordures:

Si les autorités libanaises avaient été intelligentes, elles auraient, dès le départ, pensé à comment valoriser les déchets au lieu de juste les ramasser et auraient été voir ailleurs comme en Suède les méthodes de valorisation des ordures. Au lieu de cela, simplement ramasser pour un coût aussi élevé, et avoir après les mafias de l’électricité et de l’eau, la régionalisation des mafias des ordures est une grossière erreur contre laquelle, la société civile est en droit de se soulever.

Mais toujours est-il qu’il ne s’agit que d’une problématique à laquelle la population fait face parmi tant d’autres, à un système politique à changer, à un système étatique à réformer au profit des compétences et non du clientélisme, à des défis sécuritaires qui s’imposent à nos frontières avec la présence de Daech à 50 km de nos frontières, aux défis et aux changements des équilibres régionaux qui s’imposent à nous. On ne peut pas corriger les maux qui nous rongent au cas par cas. Il faut une solution générale et les tensions sociales et économiques véhiculées par le mouvement actuel le démontrent.Tout doit être mis sur le tapis. Peut-être n’est ce effectivement pas le moment à provoquer le vide de l’exécutif mais toujours est-il que le peuple, lui, ne peut plus attendre aujourd’hui à ce que l’Etat prenne son rôle à coeur et qu’il devienne un état pour l’intérêt général et pour tous et non un état pour certains intérêts pas vraiment supérieurs.

François el Bacha