
L’une des lois les plus constantes de l’histoire est qu’aucun vide de pouvoir ne demeure longtemps vacant. Lorsqu’un État renonce, volontairement ou involontairement, à exercer pleinement ses prérogatives régaliennes, d’autres acteurs finissent toujours par occuper l’espace laissé libre.
Le coût du non-choix
Le drame libanais est que le pays s’est progressivement habitué à vivre dans le provisoire. Or, le provisoire qui dure finit toujours par devenir un système.
Pendant des années, le Liban a reporté le règlement de la question des armes hors du contrôle exclusif de l’État. Chaque gouvernement a préféré gagner du temps. Chaque responsable politique a espéré que les circonstances régionales résoudraient le problème à sa place.
Le spectre de la territorialisation du conflit
L’une des leçons les plus constantes de l’histoire régionale est que les conflits finissent parfois par modifier les réalités territoriales lorsqu’ils se prolongent trop longtemps.
Personne ne peut affirmer avec certitude ce que sera l’avenir du Sud-Liban. Mais une chose est certaine : plus l’État libanais tarde à réaffirmer pleinement son autorité, plus le risque augmente de voir s’installer des réalités de fait difficiles à inverser.
Conclusion : le coût réel de l’inaction
Les nations ne disparaissent généralement pas en un jour. Elles s’affaiblissent progressivement lorsque les décisions essentielles sont sans cesse reportées.
Le coût de l’inaction ne se limite pas aux destructions visibles causées par les guerres successives. Il se mesure également en opportunités perdues, en générations contraintes à l’exil, en investissements qui ne viennent jamais et en confiance nationale qui s’érode lentement.
Demain, ce coût pourrait devenir encore plus lourd. Il pourrait prendre la forme d’une limitation durable de la souveraineté libanaise, de dommages supplémentaires aux infrastructures, aux villes, à l’économie et potentiellement à l’exploitation des ressources naturelles que le Liban est en droit de développer.
Au-delà des considérations géopolitiques et économiques, il existe une perte plus profonde encore : celle du patrimoine national. Le Liban possède un héritage historique, archéologique, culturel et religieux exceptionnel. Chaque période de conflit fait peser un risque sur cet héritage accumulé depuis des millénaires.
La question que les Libanais refusent encore de se poser
Si l’État libanais avait exercé depuis longtemps son monopole exclusif de la force armée, l’argument sécuritaire invoqué par Israël pour intervenir régulièrement sur le territoire libanais aurait été considérablement affaibli.
Or, en l’absence d’une décision nationale claire, une partie de ce qui relève normalement de la souveraineté d’un État se trouve aujourd’hui traitée de facto par une puissance étrangère poursuivant ses propres objectifs stratégiques.
Pourquoi une puissance régionale accepterait-elle d’assumer un coût militaire, diplomatique, financier et humain important sans rechercher en retour des avantages correspondant à ses intérêts nationaux ?
L’histoire des relations internationales montre que les États agissent d’abord selon leurs intérêts. Il serait donc naïf de croire qu’une situation dans laquelle une puissance étrangère estime devoir intervenir durablement puisse demeurer sans contreparties ou sans conséquences stratégiques à long terme.
Nul ne peut prédire quelles formes pourraient prendre ces conséquences. Mais plus le Liban tarde à résoudre lui-même ses questions de souveraineté, plus il augmente le risque que d’autres les résolvent selon leurs propres intérêts plutôt que selon les siens.
Car lorsqu’une nation renonce trop longtemps à exercer certaines responsabilités fondamentales, elle finit souvent par découvrir que d’autres les exercent à sa place — et rarement aux conditions qu’elle aurait elle-même choisies.
Bernard Raymond Jabre
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