Liban : Le Sacrifice des Héros envers un peuple qui oublie

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La notion du sacrifice est une tradition archaïque qui a profondément marqué les civilisations du berceau méditerranéen. Pour les trois religions monothéistes, une tradition de sacrifice est instaurée à partir de l’acte effectué par le patriarche Abraham. Bien que l’interprétation de cet épisode diffère d’une religion à une autre, mais la notion de sacrifice est bel et bien là.

Au fil des siècles, le concept de sacrifice se transforme et revêt une diversité de signification, mais l’acte est pratiquement le même : outre le rituel antique d’offrande, le sacrifice est surtout un renoncement volontaire de soi au profit de l’autre – son semblable ou son  seigneur. Cet acte, désuet et d’un autre âge pour certains, reste cependant toujours d’actualité à travers tout exploit héroïque de la part d’une personne disposée à protéger la vie des autres en mettant sa propre vie en danger, au risque de la perdre le plus souvent.

Que de sacrifices effectués par des hommes ou des femmes au quotidien, qui ont eu le courage de faire ce que d’autres ne font pas et ne sont pas prêts à faire pour les autres. Que de héros dans l’ombre, alors que les projecteurs sont le plus souvent braqués sur ceux qui sacrifient les autres pour leurs propres intérêts. Ainsi aujourd’hui, ces trois petites histoires de Libanais sont partagées avec vous, pour que vous n’oubliiez jamais ces noms et ces visages. Ils ne sont pas les seuls certes, il existe beaucoup de géants tombés dans l’anonymat avec le temps, mais nous nous limitons dans ce billet à ce trio.

Adel Termos – Un père de famille de trois enfants dont la photo a circulé sur les réseaux sociaux et les médias locaux et internationaux. Adel, un héros du Liban, un simple citoyen qui venait de finir sa prière du jeudi soir, le 12 novembre 2015, dans le quartier de Bourj el-Barajné à Beyrouth. Ce père de famille, à la vue d’un individu louche ceinturé d’explosifs, s’approchant d’une mosquée bondée de fidèles en criant la chahada, n’hésite pas une seconde à se ruer vers ce kamikaze et l’enlacer. Adel, savait très bien qu’il risquait sa vie. Animé d’un courage rarement alloué aux communs des mortels, il se sacrifie pour éviter un grand carnage…

La devise principale de l’Armée libanaise est Honneur, Sacrifice, Loyauté. Il y va du devoir des militaires, qui défendent la patrie, de risquer l’éventualité de périr au cours d’un combat. Les martyrs des Forces Armées Libanaises sont ipso facto considérés en tant que héros qui se sont sacrifiés pour la Mère patrie. Cependant, il existe des exploits émouvants, où l’officier se sacrifie pour sauver la vie de ses soldats. Les parcours suivants en sont d’illustres exemples.

Capitaine Elias El-Khoury – Un jeune officier, du grade de lieutenant, débutant sa noble carrière au sein de la Grande muette. Le 22 février 2014, alors qu’il inspectait avec une patrouille un des barrages de l’Armée dans le Hermel, El-Khoury parvient à reconnaître un 4×4 noir présumé piégé, recherché par l’Armée. Soucieux de préserver la vie de ses soldats ainsi que des citoyens de passage, il ordonne au véhicule de se garer de côté, veillant à l’éloigner le plus possible des autres et empêchant ses soldats de le suivre. Il savait qu’il faisait face à un kamikaze, il a préféré aller vers la mort seul, plutôt que de risquer la vie des autres. Lorsque les soldats ont voulu se joindre à lui pressentant l’écueil guettant cet officier, le terroriste se fait exploser. Le capitaine Elias El-Khoury s’élève ainsi au rang du héros martyr,  sacrifiant sa propre vie, afin d’épargner celle des soldats et des passants.

Colonel Noureddine El Jamal – Le lieutenant colonel Noureddine el-Jamal défendait la caserne de l’Armée lors de violents accrochages qui ont eu lieu le 8 aout 2014 contre une attaque de centaines terroristes fortement armés. Réalisant la gravité de la situation avec la horde de fondamentalistes prête à déclencher un immense carnage, et soucieux de garder la vie sauve à ses militaires, El-Jamal a pris le soin de monter sur son tank et de tirer vers l’ennemi afin de le distraire, permettant ainsi à ses troupes de se retirer et leur éviter d’être tués. Cependant, il savait que face à ces légions, il n’allait pas échapper à un destin fatidique. Le colonel Noureddine el Jamal, visé au cœur et à la tête, tombe ainsi sur le champ d’honneur lors de ces incidents meurtriers à Ersal, se sacrifiant pour ses hommes, et méritant bravement le titre de héros et de martyr.

Les trois histoires que vous venez de lire, mettent en lumière le concept du sacrifice, du martyr et du héros : celui qui, conscient d’une mort inéluctable, est prêt à l’affronter pour mettre les autres en sécurité, à l’abri des dangers – en d’autres termes, mourir pour sauver la vie des autres. Partant de ce fait, qualifier quelqu’un de héros ou de martyr n’est pas donné à tout le monde. Toute personne qui se sacrifie aussi spontanément que ces trois héros, acte de bravoure qu’on ne peut prendre à la légère, si elle ne le fait pas dans le but, de sauver la vie des autres, ne peut être qualifiée ni de martyr, ni de héros, mais plutôt de victime.

Il ne faut pas oublier non plus, que le cran, le zèle et la témérité, sont aussi devenus des valeurs quasi inexistantes chez le peuple libanais. On n’oubliera pas le triste incident du citoyen Georges El-Rif en plein cœur de Gemmayzé, poignardé et massacré par un voyou devant le regard impassible et apathique de plus d’une dizaine de passants parmi lesquels aucun n’a eu le courage de s’approcher afin de le délivrer des mains de son bourreau.

Enfin, lorsque quelqu’un meurt par un attentat ou autre calamité, s’il n’a pas commis l’acte de bravoure de se sacrifier pour sauver les autres, il n’est ni martyr ni héros : il est victime, et c’est d’ailleurs ce terme qu’il est plus adéquat d’utiliser. Les lauriers de la gloire ne peuvent être octroyés qu’aux militaires de l’Institution militaire qui meurent sous la devise de l’Honneur, Sacrifice et Loyauté pour le Liban et son drapeau, ainsi que tout citoyen qui, à la manière de Adel Termos, se porte volontaire pour le salut de ses concitoyens.

Tandis que nous, peuple soumis, à la mémoire courte, nous oublions ces visages et ces noms. Nous oublions ceux qui le plus souvent, grâce à leurs sacrifices, nous existons et nous résistons. Nous ne faisons même aucun sacrifice symbolique pour améliorer notre situation au pays, pour le bien commun de tous. Notre silence envers la corruption nous rend sympathisant de cette dernière, et permet à nos dirigeants et chefs de file à leur tour, de mariner d’avantage dans leurs projets égoïstes, faisant fi des victimes que de tels projets pourraient faire. Et par ce silence qui devient déni et indifférence, nous ne sommes même pas prêts à sacrifier une soirée, une sortie ou la retenue d’un selfie fêtard par respect à l’âme de ceux qui meurent dans un attentat ou en plein exercice de leur devoir national.

D’individus censés par citoyenneté, par sentiment d’appartenance ou rien que par humanité, se sacrifier, même symboliquement, pour les autres, nous sommes devenus, par notre nonchalance et notre absence de réactivité, un peuple qui s’auto-sacrifie entre les mains de ses bourreaux, tel une cohorte de mouton, de Panurge ou pas, que l’on mènerait à l’abattoir – destin infaillible auquel nul ovidé ne peut échapper.

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Marie-Josée Rizkallah est une artiste libanaise originaire de Deir-el-Qamar. Versée dans le domaine de l’écriture depuis l’enfance, elle est l’auteur de trois recueils de poèmes et possède des écrits dans plusieurs ouvrages collectifs ainsi que dans la presse nationale et internationale. Écrivain bénévole sur le média citoyen Libnanews depuis 2006, dont elle est également cofondatrice, profondément engagée dans la sauvegarde du patrimoine libanais et dans la promotion de l'identité et de l’héritage culturel du Liban, elle a fondé l'association I.C.H.T.A.R. (Identité.Culture.Histoire.Traditions.Arts.Racines) pour le Patrimoine Libanais dont elle est actuellement présidente. Elle défend également des causes nationales qui lui touchent au cœur, loin des équations politiques étriquées. Marie-Josée est également artiste peintre et iconographe de profession, et donne des cours et des conférences sur l'Histoire et la Théologie de l'Icône ainsi que l'Expression artistique. Pour plus de détails, visitez son site: mariejoseerizkallah.com son blog: mjliban.wordpress.com et la page FB d'ICHTAR : https://www.facebook.com/I.C.H.T.A.R.lb/