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Liban : négocier sous les frappes israéliennes?

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Le Liban aborde ce 14 avril une séquence diplomatique exceptionnelle, mais elle ne s’ouvre pas dans un climat de désescalade. Le rendez-vous organisé à Washington entre responsables libanais, américains et israéliens intervient alors que les frappes israéliennes continuent au Sud et dans la Békaa, que le Hezbollah revendique encore des attaques et que le pouvoir libanais tente, presque au dernier moment, d’imposer un cessez-le-feu comme préalable politique.  

Le cœur du problème n’est donc plus seulement l’existence d’un canal de dialogue entre Beyrouth et Tel-Aviv. Il réside dans les conditions de ce dialogue. Pour le Liban, une négociation crédible suppose au minimum une suspension du feu. Pour Israël, les signaux envoyés ces derniers jours suggèrent au contraire qu’il s’agit de discuter sans renoncer au levier militaire, et peut-être même en l’utilisant pour peser d’emblée sur le contenu des échanges.  

Washington ouvre un canal sans trêve

Cette asymétrie donne sa tonalité aux pourparlers. Beyrouth veut tester la capacité de Washington à obtenir un arrêt des frappes, ne serait-ce que temporaire, afin d’ouvrir un espace politique supportable à l’intérieur du pays. Israël veut placer la sécurité de sa frontière nord, l’éloignement durable du Hezbollah et, de plus en plus explicitement, la question de son désarmement au centre de toute discussion. Entre ces deux lignes, le Hezbollah refuse d’endosser une rencontre qu’il juge vaine tant que les bombardements continuent. La réunion de Washington n’apparaît donc pas comme l’aboutissement d’une désescalade. Elle ressemble davantage à une tentative de négociation engagée pendant que la guerre continue de fixer le rapport de force.  

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La position libanaise, sur ce point, est restée remarquablement constante. Le président Joseph Aoun a affirmé que Beyrouth espérait obtenir à Washington un accord de cessez-le-feu avant toute phase plus large de discussion. Cette ligne a aussi été relayée par l’Agence nationale d’information, qui a mis en avant l’idée d’une médiation italienne complémentaire et l’objectif prioritaire d’un arrêt des hostilités. Elle s’inscrit dans une démarche déjà décrite par Reuters quelques jours plus tôt : selon un haut responsable libanais, le Liban cherchait un cessez-le-feu temporaire sur une piste séparée, mais inspirée du même modèle que la trêve fragile négociée entre Washington et Téhéran. Autrement dit, Beyrouth veut empêcher que la négociation avec Israël ne commence sous la forme d’un simple constat de faiblesse imposé par la guerre.  

Cette approche libanaise répond aussi à une contrainte intérieure. Joseph Aoun a rappelé que les négociations avec Israël relevaient de l’État libanais, et non d’un autre acteur. La formule peut sembler institutionnelle. Elle est en réalité profondément politique. Elle vise à réaffirmer que la souveraineté de négociation n’appartient ni aux médiateurs étrangers, ni aux factions armées, ni aux lectures israéliennes de la scène libanaise. Car derrière la discussion sur le cessez-le-feu se joue une autre question : qui parle au nom du Liban quand le pays est sous pression militaire et que l’un de ses principaux acteurs armés rejette le processus en cours. Plus Beyrouth insiste sur le monopole de l’État, plus il cherche à éviter que les pourparlers de Washington soient interprétés comme une négociation imposée à un centre politique affaibli.  

Le cadre mis en place par Washington est lui-même significatif. Selon LBCI, un responsable du département d’État a présenté les échanges comme des discussions ouvertes, directes et de haut niveau entre Israël et le Liban, les premières de ce type depuis les négociations parrainées en 1993. Le même responsable a expliqué que l’objectif américain était double : garantir la sécurité à long terme de la frontière nord d’Israël et soutenir les efforts du gouvernement libanais pour réaffirmer sa pleine souveraineté sur son territoire et sa vie politique. La formulation est importante. Elle montre que les États-Unis ne voient pas seulement ces discussions comme un mécanisme de désescalade ponctuelle. Ils cherchent aussi à redessiner le cadre sécuritaire et politique du Sud-Liban, avec en toile de fond le rôle futur de l’État et celui du Hezbollah.  

Les informations venues de Washington et relayées par The Times of Israel et MTV confirment d’ailleurs que la réunion de ce mardi ne constitue qu’une première étape. The Times of Israel a indiqué que cette rencontre devait réunir l’ambassadrice du Liban à Washington, Nada Hamadeh, son homologue israélien Yechiel Leiter et l’ambassadeur américain à Beyrouth, Michel Issa, après un premier échange téléphonique inédit entre responsables des deux pays. MTV évoque, de son côté, un format préparatoire très court, avec l’hypothèse de discussions ultérieures pouvant être accueillies à Chypre. Cette architecture graduelle reflète l’extrême fragilité du moment. Personne ne parle d’un accord proche. Il s’agit d’abord de savoir s’il existe un terrain minimal de procédure, et si ce terrain peut survivre à la pression des événements militaires en cours.  

Israël veut parler en gardant la main militaire

C’est précisément là que la ligne israélienne se distingue le plus nettement de celle du Liban. Du côté israélien, il n’y a aucun signe clair d’acceptation d’un cessez-le-feu préalable. The Times of Israel a rapporté que Washington et Beyrouth poussaient Israël à consentir à une trêve avant la rencontre comme preuve de sérieux, mais que Jérusalem insistait pour discuter alors même que les combats se poursuivent. LBCI a relayé, de son côté, des propos de Benjamin Netanyahu affirmant qu’il ne s’agissait plus seulement de cinq positions israéliennes au Liban-Sud, mais d’une zone de sécurité plus large destinée à neutraliser ce qu’il présente comme la menace d’une infiltration du Hezbollah et des tirs de roquettes. La logique apparaît sans ambiguïté : Israël veut négocier sans desserrer l’étau.  

Les éléments rapportés ce matin par MTV sur la radio de l’armée israélienne renforcent encore cette lecture. Selon ces informations, la réunion du jour vise à établir un cadre général de négociation avec le Liban, assorti d’un calendrier, tandis qu’aucune paix ne serait envisageable sans désarmement du Hezbollah. Le Jerusalem Post va dans le même sens en présentant la rencontre de Washington comme un échange consacré au désarmement du Hezbollah et à la recherche d’un accord assurant la sécurité israélienne à long terme. Cette convergence médiatique israélienne ne signifie pas qu’un scénario soit déjà verrouillé. Elle montre en revanche que, du point de vue israélien, la discussion n’a pas pour seule finalité d’arrêter les frappes. Elle sert aussi à installer, dès l’ouverture du processus, les termes politiques qu’Israël voudrait imposer à la suite.  

Le terrain militaire complète ce dispositif. Reuters a rapporté que l’armée israélienne avait achevé l’encerclement de Bint Jbeil et engagé un assaut terrestre sur cette ville frontalière à forte valeur stratégique et symbolique, avec l’objectif affiché d’en obtenir le contrôle opérationnel complet dans les jours à venir. MTV et The Times of Israel ont donné à cette bataille un relief supplémentaire en rappelant la charge politique du lieu : Bint Jbeil est associée au discours de 2000 dans lequel Hassan Nasrallah avait décrit Israël comme plus faible qu’une toile d’araignée. La prise du stade de la ville, mise en scène par l’armée israélienne, ne relève donc pas seulement d’un gain tactique. Elle participe d’une démonstration voulue comme psychologique et politique, à la veille même d’un rendez-vous diplomatique où Israël entend arriver en position de force.  

Le terrain continue de dicter le rythme

Ce chevauchement entre pression militaire et agenda diplomatique n’est pas théorique. Il s’observe dans la chronologie des dernières vingt-quatre heures. L’Agence nationale d’information a fait état de frappes au Liban-Sud et dans la Békaa, notamment à Sohmor, où deux morts et plusieurs blessés ont été signalés. D’autres informations relayées par MTV font état d’un mort et trois blessés à Chabriha, dans le district de Tyr, tandis qu’Al Manar rapportait encore dans la matinée des raids sur Qlailé et Chebaa, ainsi que l’explosion d’un drone dans cette dernière localité, causant des blessés légers. La carte des frappes s’étend donc bien au-delà d’un seul point de contact. Elle rappelle que le Liban ne négocie pas après une pause des hostilités, mais en même temps qu’une campagne aérienne et terrestre continue d’imposer son propre rythme.  

Le coût humain accumulé donne à cette séquence une profondeur particulière. Selon l’Agence nationale d’information, le bilan officiel arrêté au 13 avril fait état de 2 089 morts et 6 762 blessés au Liban depuis le 2 mars. Reuters évoque également plus d’un million de déplacés depuis le début de l’offensive actuelle. Ces chiffres ne disent pas seulement l’intensité de la guerre. Ils pèsent directement sur la crédibilité d’un processus diplomatique qui, sans arrêt réel du feu, risque d’apparaître à une large partie de l’opinion comme un exercice formel pendant que les pertes continuent. Cette dimension intérieure compte énormément. Dans une société déjà éprouvée par les destructions, les déplacements et l’épuisement économique, la question n’est pas seulement de savoir s’il faut négocier, mais à quel moment, à quelles conditions et avec quel minimum de protection pour les civils.  

Le Hezbollah exploite précisément ce point de tension. Reuters rapporte que Naïm Qassem a appelé le gouvernement libanais à annuler la réunion de Washington, la jugeant inutile tant que les attaques israéliennes se poursuivent. Cette prise de position s’inscrit dans une ligne déjà visible depuis plusieurs jours : le mouvement refuse de reconnaître une utilité politique à des pourparlers lancés alors que le rapport de force militaire reste ouvert. Négocier dans ces conditions reviendrait, de son point de vue, à légitimer un mécanisme destiné à traduire diplomatiquement une pression exercée par les armes. Cette objection n’est pas seulement idéologique. Elle vise à empêcher que l’État libanais ne transforme la recherche d’un cessez-le-feu en entrée de gamme vers un débat plus large sur le statut militaire du Hezbollah sans accord national préalable.  

En parallèle, le front ne s’est pas figé. L’Agence nationale d’information a signalé des attaques de drones et des tirs de roquettes revendiqués par le Hezbollah, tandis que Reuters a indiqué que l’armée israélienne disait avoir intercepté plus de dix drones et roquettes tirés depuis le Liban dans la journée de lundi. The Times of Israel a de son côté rapporté qu’un réserviste israélien avait été tué dans le sud du Liban et que trois autres avaient été blessés dans le même incident. Cette continuité des affrontements compte politiquement autant que militairement. Elle permet à Israël de soutenir qu’il ne peut pas suspendre ses opérations tant que la menace demeure active, et au Hezbollah de faire valoir qu’il reste en capacité d’agir malgré l’intensité des frappes. Dans ce face-à-face, chaque échange de feu rejaillit aussitôt sur la table des négociations.  

Trois logiques s’affrontent

Le Liban se trouve ainsi pris entre trois logiques qui ne coïncident pas. La première est celle de Beyrouth, qui veut une trêve afin d’éviter que le dialogue ne soit réduit à l’enregistrement d’un rapport de force défavorable. La deuxième est celle de Washington, qui cherche à stabiliser la frontière nord d’Israël tout en renforçant l’État libanais et, implicitement, en réduisant l’autonomie militaire du Hezbollah. La troisième est celle d’Israël, qui veut tirer parti de l’intensité du moment pour obtenir un nouveau cadre sécuritaire au Sud-Liban, avec une zone tampon de fait ou de droit et une remise à plat de la question des armes du Hezbollah. Ces objectifs peuvent se croiser à certains moments, mais ils ne sont pas identiques. C’est pourquoi une simple ouverture de canal diplomatique ne suffit pas à dissiper le désaccord de fond sur la finalité du processus.  

Dans cette équation, les initiatives européennes pèsent encore peu, mais elles signalent une inquiétude croissante. L’Italie a proposé sa médiation et son chef de la diplomatie a appelé depuis Baabda à un cessez-le-feu, tout en se disant prêt à accueillir d’éventuelles réunions entre le Liban et Israël. Ce soutien a une utilité politique pour Beyrouth, car il élargit le cercle des acteurs plaidant pour une désescalade immédiate. Il ne modifie toutefois pas le nœud du problème. Tant que Washington n’obtient pas d’Israël un geste tangible sur les frappes, la médiation restera suspendue à une contradiction centrale : comment ouvrir un dialogue sérieux quand l’une des parties estime que la pression militaire fait précisément partie de la discussion.  

Ce 14 avril pourrait malgré tout marquer un tournant, mais pas forcément celui d’un apaisement. Si le rendez-vous de Washington débouche seulement sur une méthode, un calendrier ou une suite de rencontres, il aura déjà confirmé une chose essentielle : la question libanaise est désormais traitée dans un cadre où la guerre et la diplomatie avancent en parallèle, sans attendre l’une l’autre. Pour Beyrouth, le défi consiste à empêcher que cette simultanéité ne transforme les pourparlers en chambre d’enregistrement d’exigences formulées sous les bombes. Pour Israël, l’enjeu est d’utiliser l’avantage militaire pour fixer les termes d’un futur arrangement. Pour le Hezbollah, le défi est de ne pas laisser s’installer un processus qui l’isolerait politiquement sans garantie sur l’arrêt des frappes. C’est de ce déséquilibre initial, bien plus que d’une promesse de paix, que dépend la suite.  

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