Mireille Maalouf, le théâtre venu de loin

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Son propos est celui des femmes que l’on appelle «puissantes». Même par téléphone, il y a une énergie qui passe, un souffle qui vous prend…  Le propre des grands comédiens ? Savoir jouer avec l’énergie ou s’en faire un conduit, pour ceux – humbles –  qui disent « se mettre à disposition de quelque chose de plus grand qu’eux: d’un texte, d’une histoire, d’une transmission… Mireille Maalouf joue avec tout «son être»; sa vie et  le théâtre sont presque confondus ; elle s’y est consacrée, il le lui rend bien. Elle foule les planches des scènes du monde, donne vie à de grands textes et incarne des rôles très divers.

Et même si elle martèle que «c’est la vie qui est importante», elle reconnait aussi combien « le théâtre a nourri»  la sienne ; «l’a enrichie». A  force de rôles et de continents, il aurait rendu «son âme très élastique» comme elle dit. Elle n’a pas peur d’utiliser le mot âme à une époque ou le concept n’est pas très à la mode.  Cette dame férue de Shakespeare, de son atemporalité, «qui trouve qu’avec l’âge elle ressemble de plus en plus à une libanaise »,  fait partie de ces comédiennes qui sont justement au-delà des modes, d’une nationalité ou du temps, parce qu’elle est un être, animé, habité ; une femme, avant d’être une comédienne ou une vedette… Le vedettariat n’est pas son moteur, c’est l’instinct, le vivant.

C’est en suivant celui-ci qu’elle quitte le Liban en 1974, en dépit de l’opposition parentale,  pour s’installer en France par amour du théâtre et plus particulièrement pour jouer dans la compagnie de Peter Brook, le metteur en scène qui la fascine. Durant un séjour à Londres, elle voit Le Roi Lear mis réalisé par Peter Brook en 1971… et décide que c’est avec ce metteur en scène qu’elle veut travailler. A son arrivée à Paris, le hasard veut que le Théâtre des Bouffes du Nord organise alors des journées portes ouvertes ; à l’issue de celles-ci, Mireille Maalouf qui comptait déjà à son actif six ans de théâtre auprès de Mounir Abou Debs au Liban, prend le courage de s’adresser à Brook qui l’engagera deux semaines plus tard dans sa troupe. Ainsi commence l’aventure.

Ibsen, Shakespeare, le Mahabharata, la Conférence des oiseaux, etc ; Paris, Londres, New York, Calcutta, etc. Elle restera vingt ans dans la compagnie de Brook pour rejoindre par la suite celle de sa fille Irina Brook, avec qui elle joue actuellement Peer Gynt de Shakespeare,encore. Shakespeare , le favori de la comédienne.  Elle joue en français, en anglais, en arabe. Le Liban ne la quitte pas du moins de par son amour de la langue arabe notamment classique et l’exploration de celle-ci dans le théâtre ; comment transmettre et la rendre accessible au public. L’arabe est la langue qu’elle affectionne le plus, « une langue viscérale, dans sa sensualité par opposition au français, une langue de la pensée ; qui exige d’aller jusqu’au bout de la pensée». Pour la comédienne, l’arabe permet d’ « installer l’image dans le silence de l’espace». C’est de là aussi que vient la théâtralité.

Mireille Maalouf jongle entre les langues ; il lui est arrivé de jouer trois pièces à la fois, dans trois langues différentes. De l’acrobatie de haute voltige  qui la stimule : «ceci exige de l’interprète d’être à niveau».  Le défi, l’apprentissage, l’exploration… L’actrice ne finit pas de jouer.

Une liberté de choix et des convictions qu’elle défend par son travail

Et bien que l’arabe ait sa prédilection et que la langue soit un état d’esprit, elle a choisi de s’installer en France. Un choix guidé par le travail répond-elle : «je vais là ou le travail m’appelle» ; « j ai toujours eu la liberté du choix.  J’ai toujours fait des choses que j’ai aimées, que j’ai défendues ; choisi des personnages qui répondent à une quête de vie».

Aussi, elle défend  un certain théâtre et n’adhère pas au discours qui veut que l’on serve au public libanais du « débilisme »  et constamment la même sauce» sous prétexte que c’est ce qu’il veut ou peut appréhender. «Tous les publics du monde sont semblables» élabore la comédienne; elle en a l’expérience. «Il y a des publics plus éduqués dans différents arts, plus aguerris certes ; mais tout est dans la manière de faire passer l’histoire, d’approcher le public ; il s’agit de trouver un style. Le théâtre au Liban doit être populaire – ce qui ne veut pas dire du divertissement – il doit pouvoir faire rire et pleurer, un théâtre total ; le style simple ; il faut raconter des histoires… ».  Elle relate à  ce propos son expérience libanaise l’an dernier avec Julia Domna, la pièce de Shakespeare, jouée en arabe, à  l’occasion du 400ème anniversaire du dramaturge britannique dans le cadre du festival Bustan. Avec feu Jalal Khoury et Refaat Torbey, ils tournent avec la pièce dans tout le Liban. L’accueil du public est un cadeau et bien la preuve que le théâtre n’est pas réservé à une élite ; depuis les Grecs il est au cœur de la vie de la cité. «L’universalité du propos, c’est cela qui touche (…) les histoires… ». «S’approcher le plus possible d’une vérité qui puisse toucher le public» tel est le rôle de l’acteur.

«S’approcher le plus possible d’une vérité qui puisse toucher le public»

Tel est l’enseignement que Peter Brook a transmis à cette grande comédienne : «il m’a appris la recherche, la mise à disposition de l’acteur ; tous les moyens pour qu’il progresse ; pour qu’il s’approche (justement) le plus possible d’une vérité qui puisse toucher le public». Avec Peter Brook c’est aussi à Mounir Abou Debs, disparu il y a quelques mois, qu’elle rend un hommage appuyé le citant et le re-citant : «il m’a appris la discipline, le travail, l’humilité tout ce qui nous manque en ce moment au Liban». «L’amour du travail  m’a été instillé avec L’Ecole du Théâtre Moderne de Abou Debs ; pour avancer dans ce monde tellement difficile qu’est l’art. L’art est un monstre qui nous écrase, si on n’est pas honnête, si on ne le serre pas. Je ne sais pas combien on inculque cette idée aux jeunes au Liban qui veulent devenir star d’un coup (…) C’est le processus qui compte pas le résultat. On apprend jusqu’au dernier souffle».

Apprendre «pour rester vivant». «Travailler son corps, sa voix, son imagination, assister aussi à  ce que les autres font ». « Accepter que plein d’expériences puissent traverser notre être  pour avancer; il n’y a pas que l’aboutissement qui compte».  Ce n’est pas qu’une leçon de théâtre que donne Mireille Maalouf.

Le 1er mars elle participe au Festival Bustan à une soirée poétique en arabe, ou elle lira, avec Refaat Torbey des poètes arabes, choisis pour accompagner la musique de Bach. Le Liban l’appelle de plus en plus ;  elle a envie de transmettre ici, de travailler avec les jeunes : «j’aimerais jouer plus au Liban, partager des choses avec mes amis ici, pouvoir m’impliquer plus dans  une sorte de travail approfondi qui peut intéresser notre pays, développer des ateliers, quelque chose de consistant… ».  Entre temps, elle loue le courage de ceux qui continuent à  y travailler dans la profession: «c’est formidable», et savoure « les rochers et la beauté de la montagne du Liban » ou elle vient se ressourcer de temps  à autre dans le village natal, Kfar Aqab.

Source: Agenda Culturelle, avec l’aimable autorisation de son auteur

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Consultante et journaliste, avec une prédilection pour l’économie créative et digitale, l’entrepreneuriat social, le développement durable, l’innovation scientifique et écologique, l’édition, les medias et la communication, le patrimoine, l’art et la culture. Economiste de formation, IEP Paris ; anciennement banquière d’affaires (fusions et acquisitions, Paris, Beyrouth), son activité de consulting est surtout orientée à faire le lien entre l’idée et sa réalisation, le créatif et le socio-économique; l’Est et l’Ouest. Animée par l’humain, la curiosité du monde. Habitée par l’écriture, la littérature, la créativité et la nature. Le Liban, tout ce qui y brasse et inspire, irrigue ses écrits. Ses rubriques de Bloggeur dans l’Agenda Culturel et dans Mondoblog-RFI ainsi que ses contributions dans différentes publications - l’Orient le Jour, l’Officiel Levant, l’Orient Littéraire, Papers of Dialogue, World Environment, etc - et ses textes plus littéraires et intimistes disent le pays sous une forme ou une autre. Son texte La Vierge Noire de Montserrat a été primé au concours de nouvelles du Forum Femmes Méditerranée.