De la mutilation de l’hippodrome romain de Beyrouth ou le désastre du démantèlement des sites archéologiques au Liban avec la connivence du ministre de la Culture M. Gaby Layoun – 13 mars 2012.

Obéissant infailliblement à la loi des séries, un malheur en appelle toujours un autre, et le fameux « Jamais deux sans trois » est parfaitement applicable dans notre cas. À peine les Libanais ont-ils assimilé le cataclysme de la prochaine démolition de l’installation portuaire phénicienne de Beyrouth et la calamité des constructions arbitraires dans le port phénicien de Tyr et le probable déclassement de la ville de la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO, que l’hippodrome romain de Beyrouth est tiré par le fâcheux sort du vandalisme à la libanaise.

Les rumeurs circulant sur Facebook  notamment dans les groupes de « Save Beirut Heritage », sur le mur de l’association « Protect Lebanese Heritage » ainsi que sur une page récemment créée « Phoenician Port of Beirut », se sont avérées bien fondées. De toute façon, il n’y a jamais de fumée sans feu dans ce pays où tous les coups sont permis. Un article paru ce mardi, signé Bassam el-Qantar, sur le quotidien Al-Akhbar(1), accuse directement le ministre de la Culture actuel de démanteler l’hippodrome romain de Wadi Abou Jmil au centre-ville de Beyrouth.

Petite rétrospective rapide, à l’attention d’un public sciemment mal informé. En 2008, le quartier Wadi Abou Jmil dévoile le 5ème hippodrome romain du Moyen-Orient, après Tyr, Césarée, Jerach et Bosrah. L’hippodrome romain de Beyrouth se démarque de ses congénères en étant le seul édifié intra-muros, à proximité de thermes privés pouvant dépendre de ce dernier. S’étendant sur une surface de 3000m², tous les éléments de cet hippodrome sont conservés sur place : les gradins, la spina et les tambours qui soutenaient les statuettes agrémentant la spina(2). La majorité des quotidiens libanais (3) avaient fait état de ces vestiges romains émergeant des entrailles de celles qui fut jadis la Nourrice des lois.

Ces découvertes, se trouvant sur un terrain appartenant à Solidère, avaient été faites par une équipe de la Direction Générale des Antiquités, alors que M. Tarek Mitri occupait le poste de ministre de la Culture, qui avait alors exprimé sa volonté intransigeante de conserver le site. Un peu plus tard, son successeur, le ministre Tammam Salam a publié un arrêté ministériel qui a été inscrit dans le Journal officiel en date du 10 septembre 2009 classant l’ensemble du terrain où se situe l’hippodrome romain et insistant sur sa conservation in-situ(4). Tout est dit. Décision officielle, ne pouvant être remise en cause. Suite à ce décret, les journaux ont jubilé, et ont déclaré cette arène hippique romaine sauvée des bulldozers de Solidère(5). En outre, du côté étatique, le successeur de M. Salam, M. Salim Wardi a respecté cet arrêté ministériel et ne l’a pas contesté. Pourquoi le ministre actuel M. Gaby Layoun détourne-t-il ces décisions ?

L’hippodrome romain de Beyrouth se trouve sur le terrain 1370, qui a été acheté en 2005 par la société Beirut Trade (6). Le terrain est de 3706m², et la surface à construire est de 1178m². Dans un rapport de Solidère datant de 2007 (7), il est précisé que la localisation de l’hippodrome romain a été confirmée, et que les archéologues ont mis à jour deux parties de la spina. Le rapport indique également qu’en accord avec la DGA, ces artefacts seraient intégrés dans la place de Wadi Abou Jmil, et souligne que « Solidère poursuit l’intégration des sites archéologiques dans le pan urbain ». Il existe toujours un large fossé entre ce qui est dit, et ce qui est fait. Intégrer ne veut pas dire mutiler, ni démanteler, ni casser. Et ce n’est d’ailleurs pas à une société privée de décider à elle-seule de l’urbanisme de la capitale. Où sont les ministères et les institutions étatiques spécialisés censés superviser les travaux ?

Un lustre s’est écoulé depuis ce rapport. Aujourd’hui, selon l’article d’Al-Akhbar, le ministre actuel de la Culture, faisant fi de la décision de ses prédécesseurs, concocterait avec Beirut Trade un accord acceptant le plan d’intégration de la société précitée : c’est-à-dire, démonter une partie de l’hippodrome, entamer le projet immobilier, pour ensuite inclure les pièces sectionnées à l’intérieur des tours résidentielles. Layoun aurait même exprimé son souci de « conservation » du projet dans les moindres détails, allant jusqu’à se préoccuper du choix des vitres des étages supérieurs du projet pour être en harmonie avec les vestiges qui seraient réédifiés dans les sous-sols des tours.

Nulle part au monde, un hippodrome antique n’a été démonté et déplacé, partiellement ou en totalité. Telle a été la déclaration de M. Assaad Seif, archéologue à la DGA et responsable des fouilles de Beyrouth, dans un article publié en 2008 par Mme Makarem, ponctuant qu’un tel scénario serait « une honte pour le Liban » (8). D’ailleurs on ne déplace les vestiges que dans des conditions extrêmes. Les diverses chartes de conservation du patrimoine revendiquent la préservation in-situ des sites archéologiques (9).  De telles découvertes sont un capital considérable pour le territoire sur lequel elles se révèlent au grand jour. Ici, ce n’est pas un tapis titanesque de mosaïque qui peut être transféré dans un musée, ou un petit temple facilement démontable : nous sommes face à un cirque romain découvert dans sa quasi-totalité. La mascarade des « soucis officiels de conservation » est d’un ridicule flagrant, maquillant des décisions officieuses satisfaisant des intérêts loin d’être considérés à l’échelle nationale.

La sauvegarde du patrimoine nous concerne tous. Les découvertes archéologiques effectuées sur le sol libanais ne sont ni la propriété de Solidère, ni de n’importe quel promoteur, ni même du ministère concerné. Les sites archéologiques nous appartiennent, ce sont les marqueurs historiques du passé ô combien cossu du pays des cèdres ; ce sont les trésors nationaux d’un pays qui compte principalement sur le secteur du tourisme grâce à la richesse de son patrimoine historique et culturel.

Assez de mettre des œillères au citoyen libanais ! Lorsqu’une découverte est effectuée, chaque citoyen jouit du droit d’être informé sur sa nature, son importance, et sur les moyens déployés par les experts pour sa conservation et/ou sa restauration. Les médias sont tenus de remettre le public en selle concernant ses droits et devoirs vis-à-vis de son patrimoine, en réalisant des reportages et des campagnes de sensibilisation, en braquant les projecteurs sur ce patrimoine porteur de nos valeurs qui constitue notre richesse, notre mémoire, notre point d’union. Ce n’est pas une quête en faveur du musée national qui pourrait inciter à la sauvegarde de l’héritage culturel et raviver la conscience des citoyens dont le salaire ne répond aucunement à leurs besoins primaires.

Défendre son patrimoine rime parfaitement avec la promotion d’un développement durable. Les citoyens avisés et les spécialistes clament haut et fort la sauvegarde du patrimoine, mais ne sont jamais contre la croissance économique. Le sol du Liban regorge encore de trésors antiques enfouis, et ce pays table essentiellement sur le secteur touristique ; la conservation du patrimoine, en plus de la sauvegarde de la mémoire collective et le respect des indicateurs historiques et culturels, est un facteur de bonne santé économique. Personne ne demande à solidifier l’essor économique de Beyrouth, personne ne demande à transformer Beyrouth en une ville-musée, mais il est insensé de la dépouiller de son cachet pluriel, et de la métamorphoser en une ville-fantôme aux tours modernes tels un immense dortoir aux étrangers – parce que le prix de l’immobilier est hors de portée de ses autochtones. Il est inconcevable qu’à peu près 200 sites aient été mis à jour au centre-ville, et que ceux qui ont été conservés se comptent sur les doigts d’une seule main ! Le reportage de la LBC en 2008 joint à cet article en est une preuve tangible ! Le mal est malheureusement fait, essayons de sauver ce qui reste …
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En guise de conclusion, un petit retour en arrière s’impose, du temps où cette arène hippique aujourd’hui menacée de destruction était réputée pour l’excellence de ses performances sportives, entraînant la dépravation des étudiants de l’École de droit de Beryte pour les courses de chars, la sorcellerie et la nécromancie. Ce qui avait nécessité, au Vème siècle de notre ère,  l’intervention des autorités byzantines qui se sont chargées de brûler au grand jour tous les textes de magie noire combinés par la jeunesse en plein cœur de Beyrouth(10). Il semblerait que cet acte n’a pas réussi à conjurer les sortilèges des étudiants en droit, dans une cité où, quinze siècles plus tard, le mauvais sort continue de planer sur ses habitants et son patrimoine …

Par Marie-Josée Rizkallah
Libnanews

(1)    Article paru dans le quotidien Al-Akhbar, 13 mars 2012.

(2)    Gradins : Bancs étagés entourant l’arène.
Spina : Mur central de l’hippodrome divisant l’arène, peu élevé et orné de statues, d’obélisques ou de fontaines.
Tambour : Pierre supportant le fût d’une colonne.

(3)    Article paru dans Al-Akhbar, le 28 février
Article paru dans l’Orient-le-jour, le 4 mars 2008.
Article paru dans An-Nahar, le 21 avril 2008.

(4)    Cf. l’archive du site du Journal Officiel, n°42, 10/09/2009.

(5)    Article paru dans Al-Anouar, le 9 novembre 2009.
Article paru dans An-Nahar, le 12 décembre 2009.
Article paru dans l’Orient-le-jour, le 16 décembre 2009.

(6)    Rapport de Solidère publié en Avril-Juin 2005, p. 4.

(7)    Rapport annuel de Solidère, année 2007, p. 13.

(8)    Article paru dans l’Orient-le-jour, le 1er juillet 2008.

(9)    Charte de Venise, Convention de l’UNESCO pour la protection du patrimoine mondial, culturel et naturel, Charte de Washington, Charte de Lausanne.

(10)   Cf. JIDEJIAN Nina, Beyrouth à travers les âges, Librairie Orientale, Beyrouth, 1993, pp. 106-111.

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Marie-Josée Rizkallah est une artiste libanaise originaire de Deir-el-Qamar. Versée dans le domaine de l’écriture depuis l’enfance, elle est l’auteur de trois recueils de poèmes et possède des écrits dans plusieurs ouvrages collectifs ainsi que dans la presse nationale et internationale. Écrivain bénévole sur le média citoyen Libnanews depuis 2006, dont elle est également cofondatrice, profondément engagée dans la sauvegarde du patrimoine libanais et dans la promotion de l'identité et de l’héritage culturel du Liban, elle a fondé l'association I.C.H.T.A.R. (Identité.Culture.Histoire.Traditions.Arts.Racines) pour le Patrimoine Libanais dont elle est actuellement présidente. Elle défend également des causes nationales qui lui touchent au cœur, loin des équations politiques étriquées. Marie-Josée est également artiste peintre et iconographe de profession, et donne des cours et des conférences sur l'Histoire et la Théologie de l'Icône ainsi que l'Expression artistique. Pour plus de détails, visitez son site: mariejoseerizkallah.com son blog: mjliban.wordpress.com et la page FB d'ICHTAR : https://www.facebook.com/I.C.H.T.A.R.lb/

5 COMMENTAIRES

  1. bien mené et admirablement écrit. reste à creuser un point : comment un ministre d’un parti d’habitude si ouvertement “anti-solidere” semble, à ce que l’on dit (à bien vérifier) jouer le jeu de l’adversaire…

    • et mabrouk pour ce début de triomphe sur les unes des quotidiens libanais, à force de creuser MJ… l’ennui c’est qu’ils ne nous disent toujours pas combien de zhéros il y avait sur ce chèque ou sinon en quoi au juste consistait la transaction sous la table qui avait bien du chien…

  2. Organisons- nous pour sauver ce qui reste!
     Il nous faut nous investir pour combattre la violence continue contre notre humanité et notre patrimoine  .

  3. Bien visé ! Ca me tient à coeur de savoir que l’on continue à détruire le partimoine culturel local et sérieusement j’en ai marre ! 

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