Un gigantesque poing levé en carton se dresse au milieu de la foule place des Martyrs et place Riad el-Solh, à Beyrouth. Sur ce poing, un mot : RÉVOLUTION, élégamment apposée en arabe. Ce poing est tendu vers le sérail et la mosquée el-Amin. Au sérail, un bâtiment hérité de l’ère ottomane, siège le gouvernement de Saad Hariri aux abois et la mosquée fut érigée en l’honneur de son père Rafik, assassiné en 2005.

À Tripoli, place al-Nour, le DJ Madi K., bandana sur la tête, anime une manifestation. Les participants tournent le dos à la gigantesque sculpture éclairée qui représente le mot Dieu en arabe. Liens spirituels et revendications matérielles ne sont plus en phase dans le pays.

Ailleurs, dans tout le pays, élèves des collèges et lycées, parfois en tablier et cartable sur le dos, quittent les bancs d’école, fiers, et la tête haute. D’établissement en établissement, ils convainquent leurs camarades de se joindre à eux. Comme leurs parents, ils manifestent leur inquiétude pour un avenir incertain après la scolarité. Ils ont envie de rester au pays pour étudier et travailler. « Nous ratons les cours pour vous donner la leçon » affichent-ils. Leurs aînés, dans les universités, sont déjà mobilisés. Des diplômes, c’est bien, mais on voudrait rester là et non pas émigrer. La solution, changer le système et ses serviteurs et, se débarrasser du confessionnalisme qui nous divise.

Ils mettront le siège devant le ministère de l’Éducation nationale et ses antennes dans le pays pour que les autorités comprennent le message. En chemin, ils s’arrêteront devant Ogero, société de télécoms. Il est question de prix des télécommunications trop chères. WhatsApp c’est gratuit et le restera !

Le port de Beyrouth est bloqué. Le gros du bataillon de manifestants, des retraités de l’armée. Ils furent parmi les premiers à contester l’application du plan CEDRE qui leur accordait gracieusement une baisse de 3 % de leur retraite. L’un d’eux explique que le port est l’un des endroits au Liban où corruption et combines règnent en maître. Il faut que cela cesse et que tout le monde puisse vivre dignement. Le cordon de sécurité à l’entrée du port est plutôt nonchalant. La contestation est tellement puissante que les forces de l’ordre assurent le service minimum.

D’autres établissements officiels sont aussi à l’honneur et plusieurs fois. Monsieur le gouverneur de la Banque du Liban est traité de voleur par la foule. Par définition, interlocuteur privilégié de la Banque Mondiale, il est derrière le discours du président de l’association des banques libanaises. Fort savamment, celui-ci distille les chiffres habituels pour annoncer que le pays est au bord d’une imminente catastrophe économique. On ne peut redresser le pays avec toutes ces manifestations. Depuis plusieurs jours, les experts de la Banque Mondiale sont là. Ils veulent forcer la formation du gouvernement. Leur gravité contraste avec la joie et les sourires des manifestants. N’éprouvent-ils donc aucun plaisir à rendre service aux plus riches par la dévaluation d’une monnaie, la baisse des salaires et l’abandon de services sociaux et publics ?

Après le patriarche et le cheikh, voilà le mufti de la république. Comme ses confrères il parle au nom du gouvernement, des clans et des partis. Il compatit avec les revendications des manifestants et brandit, avec si peu de conviction, un gouvernement de salut public comme lot de consolation. Toutefois, il ne précisera pas le nom des heureux élus. Gouvernement des experts ou gouvernement de salut public passeront probablement aux oubliettes. Le manque de candidats est criant.

Le vieux général, chef de l’État libanais, est bien seul en son palais perché sur la colline de Baabda. Il l’a connu en kaki, bombardé et ruiné par l’aviation syrienne, il y a une trentaine d’années. Sagesse et expérience ne semblent pas l’avoir conforté dans ses choix et décisions. Son parti a trouvé la solution à la crise : porter plainte contre les manifestants au tribunal. Un tag affiche en ville : « Aoun, je t’aime… en France ».

Le personnel politique, religieux et clanique au Liban est comme hypnotisé par les événements. Rien ne fonctionne plus, même les rideaux de fumée d’antan.

La population libanaise, toutes couches sociales confondues, pour le moment, sait ce qu’elle veut : qu’ils partent et tous. Elle est sûre de son jugement et de ses droits. Elle conteste et prend des initiatives comme ce dimanche de la détermination.

Une religieuse menace d’exclusion les écoliers de son école religieuse s’ils manifestent. Les réseaux sociaux lui rappellent qu’elle peut être condamnée pour atteinte à la constitution, manifester est encore un droit dans ce pays.

Le journal Al Akhbar, proche du Hezbollah, diffuse des informations hostiles au mouvement. Une partie des journalistes démissionnent.

La chaîne du Premier ministre, Futur TV, refuse de verser les salaires à ses employés. Ils se mettent en grève.

Médecins et personnel hospitalier arrêtent le travail, car comme partout c’est la pression, le manque de matériel médical, des soins bâclés et des salaires qui ne suivent pas. Les employés des banques commenceront leur grève ce mardi.

Tous les symboles du pouvoir honni voient les manifestants prendre les choses en main. La grève et le siège de ces établissements sont pour le moment le moyen d’expression le plus courant :

Électricité du Liban a la cote la plus élevée, des manifestants y campent nuit et jour en plus des manifestations.

Zeitounah Bey, avec ses yachts provocants, vient en deuxième position. On ne s’y promène plus le week-end, mais on l’envahit.

Même le fort contesté barrage de la vallée de Bisri est touché.

Les manifestants mettent en place leur propre voirie pour le nettoyage. La crise des déchets est prise à bras le corps.

Le nombre de manifestants laisse rêveur. Les estimations parlent de 1,5 million de Libanais descendus dans la rue depuis le 17 octobre, soit 20 % de la population ! 14 millions de personnes en France ou près de 277 millions en Chine !

Un double pouvoir se met-il en place ? Le Liban vermoulu, hérité du mandat français, cultivé par ses partis politiques, ses clans et courants religieux craque-t-il sous toutes ses coutures ? Les prochaines semaines le diront.

La raison tonne en son cratère. Rien, pour le moment, n’indique un contre-pouvoir capable de représenter ces centaines de milliers de femmes, d’hommes et de jeunes qui, debout, parfois nuit et jour, veulent envisager un autre avenir aujourd’hui promis à la misère, au chômage et la crise. Du passé faisons table rase ?

Michael Maschek

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