Philippe Torreton, Judith Chemla et Renaud Capuçon aux côtés de Monseigneur Michel Aupetit, en la cathédrale Notre Dame de Paris ont fait de ce vendredi saint 2020, un jour mémorable.  Par la grâce de la technologie, de cette même technologie contestée par ailleurs, nous sommes allés à Notre Dame ou plutôt Notre Dame est venue à nous. La célébration très particulière, adaptée au moment, immense car servie par de grands textes, acteurs et musicien, se faisaient sentir même par le biais du digital. Question de souffle. Quand il est fort, il soulève, il unit, il crée ; « la Pâque est plus forte que la peste » dit le philosophe Fabrice Hadjaj, dans un entretien récent.

On a envie de croire. L’Orphée de Gluck, Bach et Telemann  au bout des doigts de Capuçon pénètrent dans l’âme, même par la voie internet. Les artistes sont beaux dans le silence, habités par leur art, même emmitouflés dans une combinaison rouge et blanche. Les parisiens ont du goût ; ils ont pris soin de rendre la combinaison un tant soit peu esthétique. L’art est puissant, surtout quand il est habité et qu’il surgit dans des moments particuliers comme  ce vendredi saint de pandémie. Cette créativité qui explose autrement, ce souffle de vie qui cherche sa voie en dépit des poumons à protéger. Emotion et recueillement à leur comble, Capuçon confesse avoir mis des jours à s’en remettre. Nous aussi.  « C’est l’un des moments le plus spirituel et le plus humain de toute ma vie. Cette Notre-Dame éventrée devant nous, avec son toit ouvert et des gravats partout… Et nous, à peine cinq ou six personnes, un Vendredi Saint et à écouter du Péguy et du Bach (…), c’est un moment qui me marquera à vie », dit Capucon. Moment d’exception, ressenti par le musicien autant que par ceux à l’autre bout de l’écran, de la planète qui le partageaient avec lui. Il nous faut trouver des infinis pour supporter le confinement ; c’en était un, d’« infini ».

Les passages lus ne sont  pas le fruit du hasard ; invocation, gratitude et célébration, ils sont adaptés à ce que nous traversons, y compris dans leur atemporalité. Un des textes s’adresse aux médecins, unanimement salués ces jours-ci pour leur don de soi. Judith Chemla vibre une longue prière de Marie Noël : « Donnez au médecin la Grâce, pour qu’en son plus mauvais moment, dans son incertitude, sa faiblesse d’homme, son trouble, il reste toujours assez sage, toujours assez bon, toujours assez pur, digne de la douleur sacrée dont la foi s’est donnée à lui. (…) pour qu’il n’oublie pas, n’abandonne jamais le moindre des misérables qui à lui se fie. Donnez-lui la Force, ô mon Dieu, pour que le poids de tous ne vienne pas trop l’accabler, pour que la détresse qu’il porte n’atteigne pas trop sa joie, pour que la blessure qu’il panse ne lui fasse pas de mal»  

Confiance en le médecin, confiance en Dieu… « Il faut faire confiance à Dieu/Il faut faire crédit à Dieu » Péguy dans la voix de Torreton. «Confiance, mon enfant »… Comment rétablir la confiance quand elle a été grignotée, quand elle a été éprouvée, mille fois  même si la seule envie est de la retrouver ? Confiance nulle, zéro confiance, criaient les révolutionnaires, il y a quelques mois. La confiance est un élan du corps. En confinement on a tendance à oublier celui-ci, d’une certaine manière puisqu’ il n’interagit plus beaucoup… alors il ne sait plus. « Si on sort du confinement en revenant aux schémas d’avant on n’a rien fait ; si on sort du confinement sans nous relier au cœur, qui est tout ce que cette pandémie vient nous dire, on n’a rien fait » répète à chaque séance mon enseignante de yoga en France, à laquelle j’ai accès par Zoom –  par moments, le confinement vous ouvre les voies du monde. Lâcher le mental. Le corps implique la promptitude. Promptitude de la réponse quand on sait que c’est bon. Le corps de la terre n’en pouvait plus, il a dit non, il  a tué, il s’est tu. Saurons-nous honorer ce silence, honorer ces morts ? Comme nous n’avons pas su le faire au Liban après trente ans de guerre finie et quinze ans de guerre infinie. Car nous continuons à nous étriper, à nous incliner devant le veau d’or. Malgré les 200 000 ou 250 000 morts – même là les chiffres sont imprécis –  la faillite, la pauvreté, malgré le coronavirus, malgré tout ce qui nous ramène à notre finitude et à notre fragilité, nous n’avons pas su nous incliner  à l’humain, à ce qui nous unit plutôt qu’à ce qui nous sépare. Le confinement, qui n’est qu’une forme autre de la révolution,  ou plutôt la sortie du confinement – si celui-ci est pleinement entendu dans ce qu’il appelle  – imprimera-t-elle de nouvelles orientations ? Dans les Lamentations de Jérémie, trois fléaux s’abattent sur le peuple – l’épée, la famine et la peste –  mais ce mal que subit le peuple l’incite à réfléchir à sa contribution à ce mal. Epée, famine et peste… le Liban d’aujourd’hui. Saurons-nous développer une vision qui conjure les prophéties de Jérémie et  à l’ issue  du confinement aller vers le vivant ?

Article paru dans l‘Agenda Culturel avec l’aimable autorisation de son auteur.

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