Quand les oiseaux de Septembre nous tirent vers le Sud

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Même quand ils ne sont plus là, ils ont quelque chose d’accrocheurs. Les oiseaux de Septembre, oiseaux migrateurs, chers à Emilie Nasrallah, qui firent le titre de son premier roman qui la lança sur la scène littéraire, nous transportent dans le Sud, dans le village de l’écrivaine, le temps d’un week-end et d’un voyage. « Ecrire c’est voyager ; voyager, c’est écrire » disait Victor Hugo.

Le voyage est dans la littérature de l’écrivaine mais il est aussi dans le chemin qui nous mène dans son Sud natal. La municipalité de Kawkaba, le village ou est née Emilie organise un week-end pour inaugurer le chemin de randonnée des Oiseaux de Septembre, dar Touyour Ayloul, un sentier  entre Kawkaba et Kfeir, où  elle grandit. Et Emilie Nasrallah nous inspire de son vivant comme de plus loin. Elle nous fait aimer le Liban de son vivant, mais aussi après son vivant. Quand on la célèbre, quand on repart sur ses traces. 

Le voyage commence dès que l’on s’approche de la Bekaa ou que l’on dépasse Nabatiye dépendamment du chemin que l’on prend. Nous prenons les deux ; un à l’aller, l’autre au retour. L’occasion de savourer, de découvrir. Je n’avais jamais été à Kfeir ou à Kawkaba.  J’ai été éblouie par la beauté vierge et douce de ces monts couverts de pins et d’oliviers parfois millénaires. On nous emmène voir des oliviers âgés de quatre mille ans. Quatre mille ans d’une incroyable beauté, d’une présence indéfectible. Ce n’est pas peu. Dans un autre pays on les aurait signalés, on en aurait été fier, on en aurait fait un site touristique, presqu’un lieu de culte.  Nous, ne savions même pas qu’ils existaient. On nous emmène mais on ne nous donne pas le loisir de nous y immerger pour prendre un peu de leur paix, de leur enracinement. Aussitôt vu, aussitôt embarqué pour aller voir autre chose. Arrête-toi un peu. Pour moi rien n’est plus important que ces oliviers ce week-end- là. Il y a quelque chose de mystique, de mythique dans ces arbres dans les troncs desquels on a envie de s’encastrer. Pour les gens du coin, ils sont juste là ; ils font sans doute partie du paysage. Pour nous citadins sans un arbre, ils sont une bénédiction.

L’occupation du Sud aurait paradoxalement permis de préserver la nature. C’est déjà ça. Pas de constructions. Rien que des espaces et du silence ; et les arbres.  Nadine Touma de Dar Onboz, l’éditrice de Makan – les mémoires de l’écrivaine –  qui en lit un extrait pendant que les femmes du village nous servent de la « hrissa», ce plat de consistance et d’amour, nous raconte que le Christ serait passé par Kawkaba, ou sa mère, la Vierge ; que sais-je ? Le Mont Hermon n’a pas les traces de neige sur ses flancs, comme dans le film de Sivine Ariss sur Emilie ou dans mon souvenir de randonneuse il y a plus de dix ans. Il n’est pas comme on l’attend, il semble moins majestueux, en ce mois de Septembre que même  les oiseaux de Septembre n’honorent plus de leur grâce. Les oiseaux sont plus sensibles que nous autres humains. Quand la pollution se fait grande, ils changent de direction. Malgré cela, il demeure une impression  d’espace, de possibles, diffusée par cette montagne,  sacrée pour les Romains, les Cananéens et les Phéniciens et  site de la transfiguration de Jésus selon le Nouveau Testament.  

Sur le chemin entre Kawkaba et Kfeir, on passe devant le sérail de Hasbaya ou la citadelle, un bijou d’architecture qui appelle le regard. On nous apprend qu’elle est occupée ; mais que les habitants nous permettraient de la visiter si nous le souhaitions. Surréel,  un tel haut lieu du patrimoine négligé, laissé aux oubliettes ou bradé. Pas tous, heureusement. La région est riche. On passe devant le château de Beaufort sur le chemin du retour. Comme s’il émanait de la terre, de cette cime sur laquelle il est perché. C’est la première fois que je le vois, de loin. Il me captive ; il faudra que j’y retourne. Il y a encore mille choses à découvrir dans le pays. 

Il a fallu Emilie Nasrallah, il a fallu Maha et Mona, ses filles et la Fondation Touyour Ayloul pour aller sur le chemin de ces oiseaux migrateurs. Les oiseaux savent mieux que nous où il faut aller, les corridors les plus amènes. Maintenant ils ne viennent plus beaucoup au Liban. Ils ont peut-être senti que le Liban n’est plus cet environnement favorable. Suivez l’oiseau. Touyour Ayloul le roman, renvoie aux migrations nécessaires, aux amours diverses et contrariées par une société patriarcale ou par un quotidien qui  parfois écrase. Le poids des ancêtres, du quotidien, le poids de ces départs, comme une spirale qui va vous prendre. Il fallait partir alors qu’on aimait; la chose la plus douloureuse sans doute. Elle avait pressenti tout ceci Emilie Nasrallah mais elle, l’a vécu autrement. Elle est restée. Le nom de son héroïne de Touyour Ayloul, Mona,  est le nom qu’elle a donné à sa fille ; dans son écriture, elle a brouillé les frontières entre le passé et le présent, le réel et le rêve; elle a célébré la terre grosse, enceinte chargée et pleine de vie, mouvante; et elle a donné des ailes… Le temps d’une lecture, de plusieurs ; le temps d’un voyage

Article paru dans l‘Agenda Culturel avec l’aimable autorisation de son auteur.

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