Le Liban moderne qui a mis un siècle pour se constituer (1810 (consolidation de l’autorité de Béchir II sur le Mont-Liban- 1920 (déclaration de l’état du Grand Liban) et qui depuis bientôt un autre siècle subit les chocs répétés des crises régionales et de ses faiblesses structurelles, est un pays fatigué.

Le Liban a été sublimé depuis sa création: premier état moderne de la région, régime démocratique parlementaire, ouverture à l’Orient et à l’Occident, exalté par Gibran, célébré par les intellectuels et les philosophes. Un système qui peut faire des révolutions blanches (1952 : Béchara El Khoury a la décence de démissionner pour éviter au pays des soubresauts inutiles), une liberté de presse surprenante, une diversité intellectuelle fascinante, un système bancaire dynamique, un activisme politique rayonnant, un environnement respecté et protégé, un système éducatif admirable qui a produit des élites nationales et régionales, un système judiciaire fiable, un système où la triche est sanctionnée, un système où les fonctionnaires sont sélectionnés au mérite et à l’honnêteté, une couverture de santé généreuse, un entreprenariat époustouflant…

Un Liban où chacun avait sa part de rêve qui pouvait devenir réalité.

Et puis à plusieurs stations (1958, 1969, et 1975-1990) et enfin depuis la fin de la guerre aberrante, le système a été secoué, ébréché, galvaudé, avec la complicité de tous et de chacun et les bases d’un système développé de redistribution ont été mises en place. Les cancers se sont répandus sans retenue. La corruption pernicieuse s’est installée sans vergogne de la municipalité (sous couvert de décentralisation administrative) à la sécurité sociale, de la plus petite à la plus prestigieuse des institutions, de l’octroi discrétionnaire des concessions aux marchés publics opaques, aux chasses gardées transformées en rentes, de l’application des lois en suspens (circulation, anti-tabac), des décrets catastrophiques passés en catimini… le nouveau système se régénère à vide avec des cellules encore plus dégradées. Les citoyens, incorrigibles, essayent toujours de résoudre des problèmes structurels et collectifs de façon individuelle, de négocier des passe-droits, des exemptions, des exceptions ou des petits arrangements qui les rendent encore plus dépendants des personnes fortes de leurs confessions/régions; un système de crime organisé avec toutes ses caractéristiques où les victimes et les sbires sont interchangeables au coup par coup. Un Liban qui a perdu sa capacité à transcender les clivages confessionnels et géographiques; chaque individu et groupe est devenu otage des paramètres de sa sous-identité. Un système qui entretient la crainte du retour de la violence pour faire passer les abus et occulter les droits, où les transactions souvent criminelles sont négociées sans scrupules (en évitant d’être pris la main dans le sac, sinon rétropédalage, et on recommence plus discrètement). 

Aujourd’hui, les citoyens sont démotivés, résignés, désespérés ; ils se sentent piégés. Ils cherchent à fuir cette réalité; ils cherchent à partir, seulement partir. Leurs parents, ceux qui ont rêvé le Liban, ceux qui étaient restés ou partis puis revenus, leur décrivent leurs rêves et comment ils pourraient se réaliser encore et comment il faut s’accrocher. Mais les citoyens ne veulent plus rien entendre. Dans leur tête ils ne sont plus là.

« Si nous voulons que tout reste pareil, tout doit changer » est une réplique paradoxale de Tancrède  à son oncle le prince Salina dit « le Guépard » dans le livre éponyme de Guiseppe Tomasi de Lampedusa (1958) (plus tard un film de Luchino Visconti (1963)). Il raconte l’histoire d’un monde en marche, en mutation, une fin d’une époque qu’on ne veut pas accepter, mais qu’il vaut mieux négocier.

Si nous voulons que notre concept du Liban reste inébranlable, que tout reste pareil malgré la déliquescence de l’avatar du système libanais de base. Tout doit changer.

Il faut commencer simplement, de façon réfléchie, dans la manière de négocier son allégeance, de sanctionner les responsables défaillants, incompétents, ou simplement cyniques. Il faut repenser comment les problèmes sont posés et comment ils doivent être résolus sans être tentés par des pis-aller basés sur une dialectique sectaire ou des craintes bien entretenues ou des réflexes tribaux, qui croient protéger des intérêts souvent virtuels. A terme, cette approche amplifie ces mêmes problèmes au lieu de les résoudre (la gestion de la dette publique est un exemple édifiant). Il faut arrêter d’être distraits et manipulées par de faux problèmes. Il faut arrêter de ne plus être surpris ou outragés par les nouveaux scandales ou pratiques perverses en supposant que “ça a toujours été ainsi“.  Il ne faut plus attendre les nouvelles échéances électorales pour enclencher le changement (le dernier exemple n’est pas glorieux). Il faut penser en termes des changements intégrés parce que toutes les initiatives étroites/technocratiques et ponctuelles sont vouées à l’échec.

Il faut ouvrir la voie à des choix aujourd’hui bloqués.

Il faut internaliser la prise de conscience et commencer par accepter que tout doit changer, que tout peut changer. Il faut que les personnes de bonne volonté se préparent, sans plus tarder, s’organisent, se regroupent. Il faut qu’ils aillent de l’avant. Et puis les solutions viendront par déduction (tant que l’approche est saine).

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