En 2025, la santé au Liban s’organise autour d’un principe devenu presque administratif : payer d’abord, être soigné ensuite. La crise monétaire et bancaire n’a pas seulement renchéri les soins ; elle a déplacé le financement du système vers les ménages. Des revues et analyses sectorielles récentes décrivent une trajectoire brutale : la part des dépenses de santé payées directement par les patients (out-of-pocket) serait passée d’environ 33% en 2017 à plus de 85% en 2023. Ce renversement n’est pas un détail technique : il transforme l’accès aux soins en problème de trésorerie, et la maladie en choc financier.
Ce basculement intervient dans un pays où la pauvreté s’est massifiée. La Banque mondiale a documenté une pauvreté monétaire à 44% de la population (données basées sur 2022) et une pauvreté multidimensionnelle touchant environ 73% des Libanais (accès à l’électricité, à l’éducation, aux services essentiels, etc.). Chez les réfugiés syriens, le même travail cite un taux de pauvreté monétaire de 87% en 2022. Dans un tel contexte, la hausse des restes à charge en santé n’a pas seulement un effet d’inégalité : elle produit mécaniquement du renoncement, du retard de diagnostic et une aggravation des maladies chroniques.
Couverture : un système “sur le papier”, une contribution “en cash”
Le Liban conserve formellement des mécanismes de couverture (CNSS/NSSF, ministères, mutuelles, assurances privées), mais leur pouvoir d’achat réel s’est effondré avec la dévaluation et la mise à jour tardive des tarifs. Plusieurs analyses du système de santé décrivent une chute spectaculaire de la capacité de la CNSS à financer effectivement la santé : la couverture est décrite comme ayant glissé d’environ 85% à 10%, tandis que la contribution de la CNSS aux coûts de santé devient marginale dans la pratique.
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Pour les patients, cela se traduit par une contradiction permanente : être “couvert” ne signifie plus être “pris en charge”. Les barèmes remboursés ne suivent pas les prix réels, les hôpitaux exigent des dépôts et des paiements rapides, et les ménages doivent compléter, souvent en dollars ou en équivalent “frais du jour”. La santé devient une économie de la preuve : prouver sa solvabilité avant d’entrer.
Hôpitaux : une économie de trésorerie, pas une économie de soins
En 2025, l’hôpital libanais se gère comme une caisse sous tension. Les intrants sont largement importés, les fournisseurs demandent des paiements rapides, l’énergie est coûteuse (générateurs, maintenance, pièces), et les mécanismes de remboursement public ou para-public restent lents et partiels. Dans ces conditions, la facturation en cash n’est plus un abus ponctuel ; elle devient un réflexe de survie.
Cette logique crée une médecine à deux vitesses plus nette qu’avant, non seulement par la qualité perçue mais par le temps d’accès : délai pour une imagerie, pour une chimiothérapie, pour une biopsie, pour une chirurgie non urgente. Le temps est devenu une variable de revenu.
Ressources humaines : une hémorragie quantifiée
La dégradation de la santé est aussi une crise de main-d’œuvre. L’OMS a estimé que près de 40% des médecins qualifiés et près de 30% des infirmières enregistrées avaient quitté le pays (temporairement ou durablement) depuis le début de la crise. Ce chiffre a une portée opérationnelle immédiate : il ne s’agit pas d’un “manque” homogène, mais d’un vide dans les spécialités critiques.
L’impact se concentre sur les services où la compétence est un goulot : réanimation, anesthésie, bloc opératoire, dialyse, oncologie, imagerie lourde, laboratoire. Quelques départs ciblés suffisent à faire basculer un service d’un fonctionnement normal à un fonctionnement sous contrainte. Pour les équipes restantes, la charge augmente ; pour les patients, les transferts se multiplient et les délais s’allongent.
Dépenses de santé : la part du ménage explose, et avec elle l’endettement “invisible”
Quand les dépenses directes dépassent 80% du financement de la santé, la mécanique est connue : les ménages arbitrent entre soins et autres coûts incompressibles. Au Liban, ces coûts incompressibles se sont eux-mêmes renchéris : électricité privée, eau, transport, scolarité, loyers. La santé devient alors un poste “compressible” par défaut, surtout pour les diagnostics préventifs et les suivis de maladies chroniques.
Ce choix produit un effet retard. Les pathologies arrivent plus tard à l’hôpital, donc plus graves, donc plus coûteuses. L’économie de la santé devient une économie de l’aggravation.
Médicaments : hausse des coûts, ruptures et fragilité de la chaîne
En 2025, la dynamique pharmaceutique reste instable : prix réajustés, disponibilité variable, et dépendance aux circuits d’importation. Les analyses sectorielles soulignent une combinaison récurrente : hausse des prix et ruptures de stocks, poussant les patients à substituer, espacer, interrompre. Le risque est particulièrement élevé pour les maladies chroniques : diabète, hypertension, maladies auto-immunes, insuffisance rénale, et surtout oncologie, où la régularité du traitement conditionne le pronostic.
Dans une économie sous tension, un autre phénomène s’installe : la tentation des circuits parallèles. Quand le contrôle se fragilise et que le besoin augmente, le marché s’ouvre à des produits non conformes ou mal conservés. Le coût social est double : perte de chance médicale et surcoût ultérieur quand les complications apparaissent.
Cancer : des indicateurs en forte hausse, un environnement de plus en plus suspecté
Le sujet cancer prend un relief particulier en 2025, car plusieurs travaux internationaux ont pointé le Liban parmi les pays à la trajectoire la plus dégradée sur longue période. Une analyse conduite par l’IHME et relayée en 2025 indique que le Liban figure parmi les pays aux taux de cancer les plus rapidement croissants, avec une augmentation des nouveaux cas estimée autour de 4% par an entre 1990 et 2023. Une communication scientifique associée à ces travaux souligne également que le Liban aurait enregistré la plus forte hausse en pourcentage des taux standardisés (incidence et mortalité) sur la période 1990–2023.
Intégrer ces chiffres dans un récit 2025 impose de rester rigoureux : l’augmentation des cancers n’a pas une cause unique. Elle peut combiner vieillissement relatif, changements de comportements (tabac, alimentation), amélioration partielle du diagnostic, et effets d’exposition. Mais l’environnement est désormais au cœur du débat public parce que le Liban accumule, depuis des années, des facteurs de risque documentés : pollution de l’air (diesel et particules, trafic et générateurs), gestion défaillante des déchets (brûlages, lixiviats), contamination de l’eau, exposition à des solvants et métaux lourds dans certaines zones.
La crise énergétique aggrave ce tableau : la dépendance massive aux générateurs diesel signifie une pollution au plus près des lieux de vie. Plusieurs travaux scientifiques ont caractérisé les émissions liées aux générateurs et la charge en particules fines/ultrafines dans des environnements urbains, avec des implications sanitaires évidentes. Ce qui change en 2025, c’est la combinaison : risque environnemental en hausse + prévention affaiblie + accès aux traitements sous contrainte, un trio qui, mécaniquement, alourdit la mortalité et la charge de maladie.
Santé publique : prévention sous-financée, surveillance sous pression
La santé publique est l’angle mort structurel. Un système en crise privilégie l’acte urgent : admissions, urgences, prescriptions, chirurgies nécessaires. Les programmes de prévention (dépistage, suivi des maladies chroniques, vaccination, santé mentale) deviennent dépendants d’enveloppes externes, de réseaux de soins primaires et de programmes ciblés. Or, quand 73% de la population est classée pauvre en multidimensionnel, la prévention n’est pas un luxe : c’est un amortisseur macroéconomique.
Le paradoxe est que le Liban conserve des compétences médicales élevées, une tradition hospitalière forte et une diaspora médicale influente. Mais en 2025, ces atouts se heurtent à une réalité froide : sans financement mutualisé solvable, la compétence ne suffit pas à garantir l’accès.
Le filet qui tient : soins primaires, ONG, diaspora… mais un accès devenu fragmenté
Ce qui empêche l’effondrement total en 2025, c’est un patchwork : centres de soins primaires, programmes d’aide, ONG, agences internationales, et, pour une part importante de ménages, transferts privés de la diaspora. Ce filet limite la casse, mais il produit un système d’accès fragmenté : on peut obtenir une consultation, mais pas l’examen ; obtenir l’examen, mais pas le traitement complet ; obtenir le traitement, mais pas la continuité.
La santé libanaise de 2025 n’est donc pas seulement “cher” : elle est discontinuer, incertaine, dépendante du timing, et de plus en plus corrélée au statut social. En termes de santé publique, c’est l’un des marqueurs les plus fiables d’une société qui se déchire par le revenu : quand l’accès au soin se règle au comptoir, la maladie suit la ligne de fracture.



