Ceci n’est pas une complainte. Ceci n’est pas non plus une lettre de lamentation.

Ceci ne peut être qu’une expression sincère d’admiration étoffée de reconnaissance à un des piliers de l’art national dans toute sa grandeur et sa simplicité de concert.

Aujourd’hui, le Liban n’a pas perdu l’artiste éponyme de la pureté, ce Safi* dans toute sa magnificence, que ce soit au niveau de la voix tout comme du parcours. L’avantage des artistes, les vrais, c’est de ne nous quitter que par le corps, et de vivre éternellement à travers leurs œuvres et leur souvenir.

Le temps n’est pas à l’éloge de sa voix mythique, ni de son talent titanesque, de sa fidélité admirable envers la chanson libanaise populaire et traditionnelle, de ses productions aussi prodigues qu’une source de la Montagne dont il est originaire, de son naturel qui restera à jamais symbole d’authenticité et de tradition intégralement locale. Innombrables sont ses qualités, incontestables sont ses valeurs et son talent, inutile de s’attarder là-dessus, son nom résume à lui-seul, sans attributs ni images de style, une divinité de la chanson libanaise.

Aujourd’hui, il m’est difficile de jeter mon dévolu sur des mots aptes à décrire mon ressenti et mes émotions : Wadih Safi n’est plus.

Celui pour qui le pays est sacré. Célèbre par sa devise résumant tout son amour pour sa patrie :
Ma aa’azz mnil walad ella el balad**.

Celui qui, rien qu’à l’évocation de son nom, tout comme la prima donna de la chanson libanaise Fairouz, émane une senteur suave et relevé de bois de cèdres.

C’est une partie du Liban luisant dans nos cœurs que l’on perd avec les premières pluies de la triste saison. Sa présence, même sans avoir été tout le temps actif, remontait inconsciemment le moral de tous ceux qui aiment ce pays jusqu’à la moelle. Savoir que Wadih Safi était encore là constituait un appui, un point de repère, une consolation dans cette nation que toutes les mains calomnieuses du monde s’acharnent à étouffer.

La disparition de l’homme qui a longtemps prêché la beauté et l’amour du Liban remue le couteau dans la plaie cardiaque de chaque citoyen authentique. Il n’y aurait plus de véritable ambassadeur d’un Liban en Paix, d’un Liban avec toute sa diversité, son éminence, sa spiritualité.

C’est cet homme, ce Père, ce citoyen fervent qui nous quitte aujourd’hui. Un Libanais comme on n’en fait plus tellement. Celui que l’État libanais avait oublié et délaissé, et qui s’en souviendra le jour des funérailles en décorant avec quelques médailles et insignes, et qui ne prendra même pas la peine de décréter trois jours de deuil national – pourtant accordés volontiers aux Ben Abdel Aziz Al Saoud, à Hafez Assad, et aux dinosaures pétroliers. Sans parler des télés qui continuent à écorcher le renard avec leurs programmes insipides et dégradants et avec leurs hémorragies de médisances politiques.

Wadih Safi, dans toute cette noblesse émanant de tant d’humilité,  tu resteras un des rares qui mérite pleinement la nationalité libanaise, un des rares artistes ivre du Liban.

Ton Liban, le vrai, ton Lebnan ya Ot’et Sama*** que notre égoïsme et notre perfidie a métamorphosé en parcelle de limbes, tu es parti le rejoindre quelque part dans l’éther divin. En espérant que ton ciel, tu le passeras à semer de nouveau des reliques du Liban céleste dans le cœur de ses fils et ses filles, ceux qui sont censés le sauvegarder. Que ton âme repose en paix …

Par Marie-Josée Rizkallah

* En Libanais, Safi veut dire « Pur ».
**« Seul le pays pourrait être plus cher que sa progéniture »
*** Titre d’une chanson de Wadih Safi, « Liban, parcelle de ciel ».

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Marie-Josée Rizkallah est une artiste libanaise originaire de Deir-el-Qamar. Versée dans le domaine de l’écriture depuis l’enfance, elle est l’auteur de trois recueils de poèmes et possède des écrits dans plusieurs ouvrages collectifs ainsi que dans la presse nationale et internationale. Écrivain bénévole sur le média citoyen Libnanews depuis 2006, dont elle est également cofondatrice, profondément engagée dans la sauvegarde du patrimoine libanais et dans la promotion de l'identité et de l’héritage culturel du Liban, elle a fondé l'association I.C.H.T.A.R. (Identité.Culture.Histoire.Traditions.Arts.Racines) pour le Patrimoine Libanais dont elle est actuellement présidente. Elle défend également des causes nationales qui lui touchent au cœur, loin des équations politiques étriquées. Marie-Josée est également artiste peintre et iconographe de profession, et donne des cours et des conférences sur l'Histoire et la Théologie de l'Icône ainsi que l'Expression artistique. Pour plus de détails, visitez son site: mariejoseerizkallah.com son blog: mjliban.wordpress.com et la page FB d'ICHTAR : https://www.facebook.com/I.C.H.T.A.R.lb/

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