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Alan Greenspan, mort à 100 ans, avait vu dans le trumpisme économique un risque de dérive américaine

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Alan Greenspan est mort à l’âge de 100 ans, emportant avec lui l’une des figures les plus influentes, mais aussi les plus controversées, de l’histoire monétaire américaine. Ancien président de la Réserve fédérale, en poste de 1987 à 2006, il avait traversé les mandats de Ronald Reagan, George H. W. Bush, Bill Clinton et George W. Bush. Pendant près de vingt ans, il avait incarné une certaine orthodoxie économique américaine : indépendance de la banque centrale, lutte contre l’inflation, méfiance à l’égard des déficits publics et foi profonde dans les marchés.

Ce parcours rendait ses critiques contre Donald Trump d’autant plus significatives. Greenspan n’était pas un adversaire naturel de la droite américaine. Il venait du camp conservateur, avait été proche des milieux républicains et restait associé à une vision libérale de l’économie. Mais précisément pour cette raison, ses avertissements contre le trumpisme économique portaient un poids particulier. Il ne dénonçait pas Trump au nom d’une ligne progressiste. Il le critiquait au nom de la discipline budgétaire, du libre-échange et de l’indépendance monétaire.

Les droits de douane, une attaque contre l’économie

Le point de rupture le plus clair entre Greenspan et Trump concernait les tarifs douaniers. Donald Trump a fait du protectionnisme l’un des piliers de sa politique économique, notamment face à la Chine. Il affirmait vouloir défendre les travailleurs américains, réduire le déficit commercial et forcer les partenaires des États-Unis à renégocier les règles du commerce mondial.

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Greenspan y voyait au contraire une erreur majeure. Pour lui, les droits de douane ne protégeaient pas durablement l’économie américaine. Ils la renchérissaient. Ils augmentaient les coûts pour les entreprises, pesaient sur les consommateurs et risquaient de déclencher une spirale de représailles. Lorsqu’il expliquait que les États-Unis se trouvaient au bord d’une guerre commerciale, il ne parlait pas seulement d’un conflit avec Pékin. Il décrivait un affaiblissement du cadre international qui avait accompagné plusieurs décennies de croissance américaine.

L’ancien patron de la Fed considérait que le protectionnisme reposait sur une idée fausse : celle selon laquelle les États-Unis seraient simplement « volés » par leurs partenaires commerciaux. Cette lecture, très présente dans le discours de Trump, réduisait le commerce mondial à un rapport de force bilatéral. Greenspan raisonnait autrement. Il voyait le commerce comme un système d’interdépendances, où les chaînes d’approvisionnement, les prix, la compétitivité et la productivité comptent davantage que les slogans sur les déficits commerciaux.

Son opposition aux tarifs douaniers n’était donc pas seulement technique. Elle visait le cœur de la doctrine Trump : l’idée qu’un État puissant peut réindustrialiser son économie en imposant des barrières et en forçant ses partenaires à céder. Pour Greenspan, cette stratégie pouvait produire l’effet inverse : moins d’efficacité, plus d’inflation, plus d’incertitude et une économie américaine moins ouverte.

Le déficit, faiblesse centrale de l’Amérique trumpienne

Greenspan s’est également inquiété du déficit budgétaire américain. Là encore, la critique touchait un point sensible. Donald Trump a mené une politique de baisse d’impôts massive, tout en promettant une croissance assez forte pour compenser la perte de recettes. Cette logique, classique dans une partie de la droite américaine depuis les années Reagan, a été poussée très loin sous Trump.

Greenspan n’y croyait pas. Il avait déjà, bien avant Trump, alerté sur la trajectoire budgétaire des États-Unis. Pour lui, l’accumulation de déficits n’était pas seulement un problème comptable. C’était une menace macroéconomique. Un État qui dépense durablement plus qu’il ne prélève finit par dépendre de l’endettement, par réduire ses marges de manœuvre et par exposer son économie à une remontée des taux ou à une perte de confiance.

Cette critique était d’autant plus intéressante que Greenspan avait lui-même été critiqué pour son rôle dans les débats fiscaux sous George W. Bush. Mais dans les années Trump, son message était clair : l’Amérique ne pouvait pas multiplier les promesses de baisse d’impôts, de dépenses militaires, de protectionnisme industriel et de croissance automatique sans payer le prix de ces contradictions.

Pour Greenspan, le danger venait du mélange entre populisme fiscal et illusion de puissance. Trump promettait à la fois moins d’impôts, plus de protection, plus de dépenses et moins de contraintes. Greenspan rappelait une règle simple : à long terme, les comptes finissent toujours par revenir dans le débat.

Inflation : le risque que Trump sous-estimait

L’autre inquiétude de Greenspan portait sur l’inflation. Ancien président de la Fed, il savait que la stabilité des prix ne se décrète pas. Elle repose sur la crédibilité des institutions, sur la maîtrise des anticipations et sur une politique économique cohérente.

Or, plusieurs éléments de la politique trumpienne allaient, selon lui, dans le sens inverse. Les droits de douane renchérissaient les importations. Les déficits alimentaient la demande et l’endettement. Les attaques contre la Fed fragilisaient l’indépendance monétaire. À cela s’ajoutait une volonté politique de maintenir des taux bas, même lorsque la banque centrale estimait nécessaire de durcir sa politique.

Greenspan voyait là une combinaison dangereuse : une pression politique sur la monnaie, un protectionnisme inflationniste et une trajectoire budgétaire dégradée. Cette combinaison pouvait miner ce qui avait été, à ses yeux, l’un des grands acquis de la période post-Volcker : la crédibilité anti-inflationniste de la Fed.

C’est aussi pour cette raison qu’il a défendu, jusqu’à la fin, l’indépendance de la banque centrale. À ses yeux, une Fed soumise au calendrier électoral ou à l’humeur présidentielle perdrait sa capacité à agir contre l’inflation. Or une banque centrale qui perd sa crédibilité doit ensuite payer beaucoup plus cher pour la retrouver.

Une critique venue de l’intérieur du conservatisme économique

Ce qui distingue Greenspan des autres critiques de Trump, c’est qu’il ne parlait pas depuis l’extérieur du système. Il ne dénonçait pas le capitalisme américain. Il en fut l’un des grands architectes. Il croyait aux marchés, au libre-échange, à la discipline monétaire, à la modération budgétaire et à la capacité de l’innovation à porter la croissance.

C’est précisément cette vision qui l’a conduit à se méfier du trumpisme. Dans les droits de douane, il voyait une rupture avec l’ouverture commerciale. Dans les déficits, une rupture avec la prudence budgétaire. Dans les pressions sur la Fed, une rupture avec l’indépendance institutionnelle. Dans le discours économique de Trump, il voyait moins une stratégie cohérente qu’une politique de rapport de force permanent.

Greenspan n’était pas naïf sur la mondialisation. Il savait que le commerce international faisait des perdants. Mais il estimait que la réponse devait passer par la formation, la compensation, l’adaptation du marché du travail et la productivité, non par une guerre tarifaire généralisée. Sa logique restait celle d’un économiste de marché : corriger les effets sociaux de l’ouverture, sans détruire le cadre économique qui la rend possible.

Une figure elle-même contestée

La mort de Greenspan ne peut toutefois pas donner lieu à une canonisation économique. Son héritage reste profondément disputé. Longtemps surnommé « le Maestro » pour sa capacité supposée à piloter l’économie américaine, il a ensuite été sévèrement critiqué après la crise financière de 2008. Ses détracteurs lui reprochent d’avoir trop cru à l’autorégulation des marchés, d’avoir encouragé la dérégulation financière et d’avoir maintenu des taux trop bas au début des années 2000, alimentant ainsi la bulle immobilière.

Greenspan lui-même avait reconnu, après la crise, qu’il avait découvert une faille dans sa vision du fonctionnement des marchés. Cette admission reste l’un des moments les plus importants de sa fin de carrière intellectuelle. Elle a fissuré l’image d’un économiste persuadé que les marchés financiers savaient toujours se discipliner eux-mêmes.

Cette part d’ombre compte. Elle rend même ses critiques contre Trump plus intéressantes. Greenspan n’était pas un prophète infaillible. Il avait lui-même contribué à certaines fragilités du capitalisme américain. Mais il connaissait de l’intérieur les dangers d’une économie trop dépendante de la dette, des bulles, de la confiance des marchés et de la crédibilité monétaire.

Le dernier avertissement

Au fond, la critique de Greenspan contre Trump peut se résumer en une idée : l’économie américaine ne peut pas être gouvernée comme une négociation immobilière. Les tarifs douaniers ne sont pas seulement des armes de pression. Les déficits ne sont pas seulement des chiffres repoussés à plus tard. La monnaie n’est pas un instrument de communication politique. Et la banque centrale n’est pas un service placé sous les ordres de la Maison-Blanche.

Cette lecture oppose deux visions de la puissance américaine. Trump voit l’économie comme un champ de bataille où l’État impose, taxe, menace et renégocie. Greenspan la voyait comme un système fragile d’anticipations, de prix, de confiance, de capitaux et d’institutions. L’un privilégie le choc politique. L’autre, la crédibilité.

La disparition de Greenspan intervient donc à un moment où ses anciens avertissements résonnent fortement. Les États-Unis restent confrontés à une dette publique élevée, à une tentation protectionniste durable, à des tensions commerciales récurrentes et à des pressions politiques sur la banque centrale. Même contesté, même affaibli par son propre bilan après 2008, Greenspan laisse derrière lui une mise en garde claire : une grande puissance peut perdre sa stabilité non seulement par la crise, mais aussi par l’abandon progressif de ses règles économiques.

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