
Samir Geagea a adressé lundi un message direct au vice-président américain J. D. Vance : le Liban ne doit pas être traité comme une annexe des négociations entre l’Iran et les États-Unis. Le chef des Forces libanaises estime que le meilleur soutien que Washington puisse apporter au pays consiste à renforcer les institutions légitimes, à limiter toute négociation au seul État libanais et à écarter durablement Téhéran du dossier libanais. Sa prise de position intervient après l’annonce d’une cellule de déconfliction liée au cessez-le-feu au Liban, issue des discussions irano-américaines conduites en Suisse avec médiation qatarie et pakistanaise.
Cette critique vise moins un détail diplomatique qu’un basculement stratégique. Pour Geagea, accepter que le Liban soit discuté dans le cadre d’un accord Iran-USA revient à reconnaître à Téhéran un droit de regard sur la sécurité libanaise. Or c’est précisément ce qu’il combat depuis des années : une souveraineté divisée, un Hezbollah armé au-dessus de l’État et une décision de guerre ou de paix qui échappe aux institutions. Son interpellation de Vance cherche donc à replacer Washington devant une alternative claire : aider l’État libanais à redevenir l’unique autorité, ou entériner de fait l’influence iranienne sous couvert de désescalade.
Un avertissement politique adressé à Vance
La déclaration de Geagea intervient au moment où Vance présente les discussions avec l’Iran comme une base solide pour un accord régional plus large. Les pourparlers suisses ont prévu une feuille de route de soixante jours, des groupes techniques et une cellule destinée à prévenir les frictions au Liban. Cette architecture vise à empêcher que le front sud-libanais ne fasse échouer le processus entre Washington et Téhéran. Elle donne aussi une place nouvelle au dossier libanais dans un compromis où le nucléaire iranien, le pétrole, les sanctions et le détroit d’Ormuz occupent déjà une place centrale.
Pour le chef des Forces libanaises, ce schéma contient un danger immédiat. Il place la stabilité du Liban dans les mains d’acteurs qui ont leurs propres priorités. Les États-Unis cherchent à réduire le risque régional. L’Iran veut préserver son influence et obtenir des avantages économiques. Israël veut conserver des garanties de sécurité. Le Hezbollah veut éviter une concession unilatérale. L’État libanais, lui, risque de devenir un participant secondaire à une négociation qui concerne pourtant son territoire, ses citoyens et ses institutions.
Geagea ne rejette pas l’idée d’un cessez-le-feu ni celle d’un mécanisme de suivi. Il conteste le cadre dans lequel ce mécanisme apparaît. Une cellule de déconfliction peut être utile si elle sert l’État libanais, l’armée et la FINUL. Elle devient problématique si elle transforme l’Iran en interlocuteur indispensable sur la sécurité du Sud-Liban. Toute la nuance se trouve là. La désescalade peut sauver des vies. Mais elle peut aussi consacrer un rapport de force défavorable si elle laisse croire que les armes du Hezbollah relèvent d’un arrangement entre Washington et Téhéran plutôt que d’une décision libanaise.
Le refus d’un Liban négocié par procuration
La formule défendue par Geagea repose sur un principe simple : toutes les négociations doivent passer par l’État libanais. Ce principe n’est pas seulement juridique. Il est politique. Depuis la fin de la guerre civile, la question des armes hors de l’État reste au centre de la crise nationale. Le Hezbollah justifie son arsenal par la résistance à Israël et par la défense du territoire. Ses adversaires y voient une structure militaire parallèle, capable d’imposer une orientation régionale au pays. Entre ces deux lectures, l’État libanais a souvent cherché l’équilibre, au prix d’une ambiguïté devenue intenable.
En appelant Vance à séparer le Liban de l’Iran, Geagea refuse une logique de procuration. Il redoute que le cessez-le-feu soit négocié avec ceux qui influencent le Hezbollah, sans que Beyrouth obtienne les garanties nécessaires pour reprendre le contrôle du terrain. Il veut que Washington traite le gouvernement libanais comme le seul détenteur de la légitimité nationale. Cette demande correspond à la ligne traditionnelle des Forces libanaises, mais elle prend une portée nouvelle depuis que le Liban apparaît dans les communiqués liés aux discussions Iran-USA.
Le risque, pour Geagea, est de voir se former un double circuit. Le premier serait officiel, entre Washington, Baabda, le Grand Sérail, l’armée et les partenaires internationaux. Le second serait régional, entre Washington, Téhéran, Doha, Islamabad et les relais du Hezbollah. Dans ce schéma, l’État libanais serait consulté, mais pas réellement maître du calendrier. Les décisions majeures seraient prises ailleurs. C’est cette situation que le chef des Forces libanaises tente d’empêcher en s’adressant directement à Vance.
Une cellule qui cristallise toutes les inquiétudes
La cellule de déconfliction est au centre de la polémique. Sur le papier, elle doit veiller au respect de l’arrêt des opérations militaires au Liban. Elle peut recevoir des alertes, vérifier des incidents, transmettre des messages et éviter que des tirs ou des frappes ne provoquent une reprise de la guerre. Dans une zone aussi inflammable que le Sud-Liban, un tel outil peut avoir une utilité réelle. Il peut réduire les malentendus, accélérer les contacts et donner aux médiateurs un moyen de pression rapide.
Mais sa composition n’est pas un détail. Si l’Iran y joue un rôle explicite, même indirect, les adversaires du Hezbollah y verront une reconnaissance de son parrain régional. Si Israël n’est pas mentionné publiquement, le mécanisme peut paraître incomplet. Si l’armée libanaise n’en est pas le pivot, Beyrouth risque de perdre l’essentiel : la capacité de transformer la désescalade en retour de l’État. Geagea insiste donc sur une exigence institutionnelle. La cellule ne doit pas devenir un espace où l’on gère le Liban avec l’Iran. Elle doit servir à renforcer les autorités libanaises.
Cette inquiétude se nourrit des événements récents. Des frappes israéliennes et des affrontements avec le Hezbollah ont menacé de faire dérailler le processus régional avant une pause observée depuis samedi soir, selon des informations médiatiques. L’Iran a de son côté lié la stabilité du Liban à la sécurité du détroit d’Ormuz, ce qui montre l’ampleur de l’interdépendance créée par la crise. Geagea lit cette séquence comme un avertissement : plus le Liban reste associé aux calculs iraniens, plus il devient vulnérable aux crises qui se jouent ailleurs.
Le Hezbollah, point central de la ligne Geagea
La dernière phrase de Geagea résume sa doctrine. Selon lui, la plus grande contribution que les États-Unis puissent apporter aux chrétiens du Liban, et à tous les Libanais, consiste à aider l’État à étendre son autorité sur tout le territoire et à désarmer le Hezbollah. La mention des chrétiens n’est pas anodine. Elle parle à une communauté qui se sent souvent exposée entre l’effondrement de l’État, la pression démographique, l’émigration et la militarisation de la vie politique. Mais Geagea élargit aussitôt son propos à l’ensemble des Libanais, afin d’éviter une lecture strictement communautaire.
Dans sa vision, la question chrétienne n’est pas séparée de la question de l’État. Les Forces libanaises considèrent que la sécurité des communautés ne peut plus reposer sur des équilibres de milices, des protections étrangères ou des compromis avec des armes parallèles. Elle dépendrait au contraire d’institutions capables de contrôler les frontières, d’appliquer la loi et de décider seules de la guerre. Cette ligne s’oppose frontalement à celle du Hezbollah, qui continue de présenter son arsenal comme une garantie contre Israël et comme une composante de la dissuasion nationale.
Le débat n’est pas seulement idéologique. Il se joue dans le Sud-Liban. Si le Hezbollah conserve des capacités militaires au sud du Litani, Israël affirme garder une justification pour ses opérations. Si Israël maintient des positions ou des frappes, le Hezbollah affirme garder une justification pour ses armes. L’État libanais se retrouve pris dans ce cercle. Geagea veut le briser par une décision nette : les armes doivent revenir aux institutions légitimes. Mais cette décision suppose un environnement politique et militaire que le Liban ne possède pas encore pleinement.
Washington entre realpolitik et soutien aux institutions
L’appel lancé à Vance met aussi les États-Unis face à leurs contradictions. Washington répète depuis des années qu’il soutient l’armée libanaise, la souveraineté du Liban et le monopole de l’État sur les armes. Mais la gestion de la crise régionale pousse l’administration américaine à parler avec l’Iran, parce que Téhéran influence le Hezbollah et peut peser sur l’ensemble du front. Cette logique de realpolitik peut produire un calme temporaire. Elle peut aussi affaiblir le discours américain sur l’autorité des institutions libanaises.
Geagea demande donc à Vance de choisir une hiérarchie. Si l’objectif américain est seulement d’éviter l’escalade, l’Iran devient un interlocuteur utile. Si l’objectif est de construire un Liban stable, l’État libanais doit redevenir l’unique porte d’entrée. Les deux approches peuvent coexister pendant quelques jours, mais elles divergent dès qu’il faut décider qui surveille la trêve, qui contrôle les armes, qui représente les habitants du Sud et qui négocie le retrait israélien.
Cette contradiction explique la force de la critique. Les États-Unis peuvent difficilement promettre d’aider le Liban à restaurer son autorité tout en traitant le dossier libanais comme une variable des discussions avec l’Iran. Ils peuvent utiliser Téhéran pour obtenir le silence du Hezbollah, mais ils ne peuvent pas présenter cette méthode comme une consolidation de la souveraineté libanaise. Geagea cherche à faire apparaître cette incohérence avant qu’elle ne se transforme en fait accompli.
Baabda, le Grand Sérail et l’armée devant le même test
La position de Geagea concerne aussi les autorités libanaises. Le président Joseph Aoun et le premier ministre Nawaf Salam doivent éviter que la cellule de déconfliction ne devienne un dispositif parallèle. Ils peuvent accepter un mécanisme international si celui-ci renforce l’armée, la FINUL et les institutions. Ils doivent le refuser, ou le corriger, s’il réduit Beyrouth à un rôle d’observateur. Le défi est d’autant plus grand que le Liban a besoin de Washington pour peser sur Israël et d’un canal régional pour contenir le Hezbollah.
L’armée libanaise se trouve au centre de cette équation. Elle doit être l’acteur principal de tout retour de l’État au Sud. Elle doit documenter les violations, contrôler les axes, appuyer les municipalités, travailler avec la FINUL et préparer le retour des déplacés. Sans elle, le cessez-le-feu restera une promesse entre puissances. Avec elle, la trêve peut devenir un processus de souveraineté. Geagea le sait. Son appel à Vance revient aussi à demander des moyens concrets pour l’armée, et pas seulement des déclarations sur le respect de l’État.
Le gouvernement devra néanmoins gérer le risque d’une confrontation interne. Le désarmement du Hezbollah ne peut pas être décrété comme une mesure administrative ordinaire. Il touche à la sécurité, à l’équilibre confessionnel, à la relation avec l’Iran et à la mémoire des guerres passées. C’est pourquoi les autorités libanaises doivent lier chaque étape à des garanties visibles : retrait israélien, arrêt des frappes, déploiement militaire officiel, soutien financier et reconstruction. Une stratégie purement déclarative ne suffira pas.
Peut-on vraiment séparer le Liban de l’Iran ?
La demande de Geagea est claire. Sa mise en œuvre sera difficile. L’Iran n’est pas un acteur extérieur ordinaire dans le dossier libanais. Il dispose d’une relation ancienne avec le Hezbollah, d’une influence politique réelle et d’un intérêt stratégique à utiliser le front libanais dans son rapport avec Israël et les États-Unis. Dire que le Liban doit être séparé de l’Iran est donc une exigence de souveraineté. Ce n’est pas encore une réalité diplomatique.
Pour que cette séparation devienne possible, le Liban doit créer ses propres leviers. Il doit renforcer l’armée, sécuriser le Sud, limiter les circuits armés, restaurer ses institutions et obtenir une couverture arabe et internationale. Il doit aussi parler à l’Iran par des canaux officiels, non pour lui donner un droit de veto, mais pour lui signifier les limites de l’État libanais. Couper tout contact avec Téhéran peut satisfaire un réflexe politique. Cela peut aussi laisser le champ aux canaux parallèles du Hezbollah et de ses alliés.
Les Forces libanaises face à leur propre bilan diplomatique
La prise de position du chef des Forces libanaises soulève une question politique interne. Les FL ont obtenu un poids réel dans le gouvernement Salam. Elles ont soutenu une ligne de fermeté contre l’influence iranienne. Elles ont vu l’un des leurs, ou du moins un ministre choisi dans leur part, diriger la diplomatie libanaise. Pourtant, lorsque le moment décisif est arrivé, le dossier libanais s’est déplacé vers les pourparlers Iran-USA. Cette contradiction nourrit l’idée d’un désaveu.
Le désaveu n’est pas personnel. Il est stratégique. Il montre qu’un ministère ne suffit pas à piloter un dossier si l’État ne contrôle pas le terrain, si le Hezbollah garde ses canaux, si Israël impose ses opérations et si Washington choisit la voie régionale. Les Forces libanaises ont gagné une bataille de discours. Elles n’ont pas encore gagné la bataille des instruments. Leur position est claire, mais leur capacité à transformer cette position en garanties concrètes reste limitée.
Ce constat peut être sévère, mais il est utile. Il oblige Geagea à préciser ce qu’il demande vraiment aux Américains. S’agit-il seulement de déclarer que l’Iran doit être écarté ? Ou s’agit-il de donner à l’État libanais les moyens de rendre cette exclusion possible ? La différence est majeure. Dans le premier cas, on reste dans le registre politique. Dans le second, il faut des financements, des garanties de retrait, une montée en puissance de l’armée, un rôle précis pour la FINUL et une stratégie de reconstruction.
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