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Au Liban, l’armée israélienne accusée de désinformation

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L’affaire ne porte pas seulement sur une photo modifiée. Elle porte sur ce qui vient après une frappe, quand une armée cherche à imposer son récit avant même qu’une enquête indépendante n’ait établi les faits. Selon une association de la presse étrangère basée à Jérusalem, l’armée israélienne a diffusé une fausse image d’un journaliste libanais tué fin mars au Liban-Sud afin de le discréditer après sa mort. Le cas d’Ali Chouaib, correspondant d’Al-Manar tué avec deux autres journalistes dans une frappe sur leur véhicule, place désormais au premier plan une question plus large : jusqu’où la communication militaire peut-elle aller quand elle produit, diffuse puis corrige une image manipulée pour justifier une frappe déjà menée ?

Une fausse image au cœur de l’affaire

Le point de départ est précis. Le 28 mars, trois journalistes libanais sont tués dans le sud du Liban. Parmi eux figure Ali Chouaib, correspondant de la chaîne Al-Manar. Dans les heures qui suivent, l’armée israélienne revendique l’élimination du journaliste et affirme qu’il opérait pour le Hezbollah sous couverture de presse. Pour appuyer cette accusation, elle diffuse sur les réseaux sociaux une image scindée en deux : d’un côté, le journaliste dans sa tenue de travail avec gilet de presse ; de l’autre, une version le montrant en uniforme militaire.

Le problème, selon plusieurs médias et selon une association professionnelle de journalistes étrangers, est que cette seconde moitié de l’image n’était pas authentique. Elle avait été modifiée. Dans la séquence numérique actuelle, ce détail change tout. Une accusation grave peut toujours être formulée. Mais lorsqu’elle s’accompagne d’un visuel présenté comme preuve, puis que ce visuel apparaît falsifié, l’enjeu ne relève plus seulement de la polémique. Il touche directement à la crédibilité de la parole militaire.

Le cas est d’autant plus sensible qu’il concerne un homme déjà mort. Une fois la frappe menée, l’image devient un instrument de justification postérieure. Elle ne documente pas un danger immédiat. Elle sert à convaincre le public, les médias et les alliés qu’un homme présenté comme journaliste ne l’était pas vraiment, ou pas seulement. La photo modifiée ne vient donc pas éclairer la frappe. Elle vient la légitimer après coup.

C’est là que l’affaire dépasse la simple erreur de communication. Une image retouchée, diffusée par le compte officiel d’une armée, ne joue pas le même rôle qu’une rumeur publiée par un compte anonyme. Elle acquiert instantanément une autorité institutionnelle. Elle circule plus vite. Elle s’impose avant les vérifications. Elle installe un soupçon durable, même si une correction intervient ensuite.

Dans ce dossier, la question n’est donc pas seulement de savoir si un visuel a été altéré. La question est de savoir pourquoi il a été diffusé, à quel moment, avec quel objectif, et pourquoi un appareil militaire a jugé possible d’utiliser une image falsifiée pour étayer une accusation aussi lourde contre un journaliste tué.

Un journaliste tué, puis accusé sans preuve publique

Le cœur du dossier reste là. Ali Chouaib a été tué dans une frappe israélienne au Liban-Sud, avec Fatima Ftouni, journaliste d’Al-Mayadeen, et Mohammad Ftouni, photojournaliste. L’armée israélienne a confirmé avoir visé Chouaib en l’accusant d’être un membre d’une unité de renseignement du Hezbollah opérant sous couvert de journaliste. Mais, selon plusieurs médias internationaux, elle n’a apporté aucune preuve publique solide à l’appui de cette accusation au moment où elle l’a formulée.

Dans ce type d’affaire, le problème ne se limite pas à l’existence d’une accusation. Une armée peut prétendre disposer de renseignements qu’elle ne veut pas rendre publics. Mais à partir du moment où elle choisit de publier elle-même une image comme élément de démonstration, elle déplace le terrain. Elle ne demande plus simplement au public de lui faire confiance. Elle prétend montrer.

Or ce qu’elle a montré s’est révélé falsifié. Cette chronologie est lourde. D’abord, la frappe. Ensuite, l’accusation. Puis l’image. Enfin, la contestation de l’image. Ce n’est pas une inversion anodine. Car dans l’espace numérique, la première version reste souvent la plus puissante. Elle se diffuse avant les démentis, les nuances ou les rectifications. Elle imprime l’opinion avant que les faits ne soient stabilisés.

C’est aussi pour cette raison que l’association de la presse étrangère a employé un vocabulaire dur. Elle ne s’est pas contentée de parler d’image imprécise ou maladroite. Elle a parlé d’une image fausse, diffusée pour discréditer le journaliste. Elle a également estimé que, même si l’armée a ensuite publié une clarification, cette première image n’aurait jamais dû être diffusée.

Dans la hiérarchie des enjeux, cette phrase compte presque plus que l’admission tardive du problème. Elle signifie qu’aux yeux d’une organisation professionnelle de journalistes internationaux, le dommage principal n’est pas seulement la faute technique. Il est dans la décision initiale de publier un visuel manipulé dans un dossier où un homme venait d’être tué.

Comment la version israélienne s’est fissurée

L’une des particularités de cette séquence est que la contestation de l’image n’est pas née plusieurs semaines plus tard au terme d’une longue enquête. Elle est apparue très vite. Des questions ont été posées sur l’origine de la photo. Des journalistes ont demandé si le visuel était authentique. Puis un responsable militaire israélien a fini par reconnaître que l’image diffusée la veille avait été modifiée, tout en publiant une autre photo, de qualité médiocre, présentée comme non retouchée.

Cette étape est décisive. Elle montre que l’aveu n’a pas précédé la controverse. Il l’a suivie. Autrement dit, la correction n’est pas venue d’un réflexe spontané de transparence, mais d’une contestation extérieure. C’est un point central dans toute affaire de désinformation. Une rectification imposée par la pression ne produit pas le même effet qu’une correction volontaire et immédiate.

La diffusion d’une seconde image n’a d’ailleurs pas fermé le dossier. Elle l’a déplacé. Car le problème n’était plus seulement la situation d’Ali Chouaib, mais la méthode elle-même. Même si une autre photo authentique existait réellement, pourquoi avoir d’abord choisi une image retouchée ? Pourquoi avoir diffusé la version la plus spectaculaire, la plus convaincante visuellement, la plus simple à partager ? Pourquoi avoir donné au public une preuve altérée quand l’enjeu était précisément de fonder une accusation de participation à une activité armée ?

Ces questions restent ouvertes. Et elles sont d’autant plus lourdes que la première image a été diffusée par un canal officiel, avec un message conçu pour marquer les esprits. Dans ce genre de communication, l’objectif n’est pas seulement d’informer. Il est de frapper, de cadrer, d’imposer une lecture morale et politique de la cible.

La séquence éclaire ainsi un mécanisme désormais familier dans les guerres contemporaines : l’action militaire ne s’arrête pas avec la frappe. Elle se prolonge dans l’écosystème numérique, où l’image, le texte court et la preuve supposée deviennent des armes de légitimation.

Pourquoi cette séquence ressemble à une opération de désinformation

Employer le mot désinformation n’a de sens que s’il repose sur des faits précis. Ici, ces faits existent. Une institution militaire affirme qu’un journaliste tué était en réalité un opérateur armé. Elle diffuse un visuel pour soutenir cette accusation. Le visuel est ensuite reconnu comme modifié. Une association de la presse étrangère dit que cette image a servi à discréditer le journaliste. La séquence correspond donc à un cas documenté d’information visuelle manipulée mise au service d’un récit officiel.

Il faut toutefois être rigoureux. Ce dossier ne démontre pas, à lui seul, l’ensemble d’une stratégie globale de fabrication de fausses informations. Il démontre au minimum un cas précis, grave et politiquement lourd, où une image falsifiée a été utilisée par une armée pour appuyer publiquement une accusation contre un journaliste tué. C’est déjà considérable.

Ce point mérite d’être souligné parce que le débat public bascule souvent entre deux excès. Le premier consiste à réduire l’affaire à une simple erreur de communication, comme s’il s’agissait d’un mauvais choix de visuel. Le second consiste à généraliser immédiatement à toute la production informationnelle israélienne. Entre les deux, il existe un constat beaucoup plus solide : dans cette affaire précise, un contenu manipulé a été diffusé par un compte militaire officiel pour étayer une version contestée des faits.

Ce constat suffit à justifier que l’on parle de désinformation dans un sens précis : non pas une rumeur flottante, mais une information visuelle trompeuse utilisée pour orienter la perception d’un événement létal. Le choix de l’image n’était pas secondaire. Il visait à transformer un journaliste identifiable en membre crédible d’une formation armée aux yeux du public.

C’est ce qui rend la notion de fake news trop faible si on l’entend au sens banal du terme. Le mot évoque souvent un contenu grossier, fabriqué pour les réseaux sociaux, vite démonté. Ici, on parle d’un produit de communication institutionnel, diffusé dans l’instant, avec la force de frappe d’une armée, dans le but apparent de réécrire la figure de la victime.

Le discrédit comme deuxième frappe

Il y a, dans cette affaire, une dimension plus froide encore. La cible est morte quand l’image est diffusée. Le visuel ne vise donc pas à neutraliser un adversaire. Il vise à redéfinir publiquement son identité après sa mort. En cela, il fonctionne comme une seconde frappe, non plus physique mais narrative.

Ce mécanisme est essentiel pour comprendre la violence particulière de cette séquence. Tuer un journaliste dans une zone de guerre provoque un coût politique et juridique. Le présenter ensuite comme un militant opérant sous couverture de presse permet de réduire ce coût, ou du moins d’essayer. L’image falsifiée vient alors accomplir une tâche précise : brouiller le statut civil de la victime.

Cette logique n’est pas nouvelle dans les conflits contemporains. La bataille ne porte pas seulement sur les vies et les territoires. Elle porte aussi sur les catégories. Qui était civil ? Qui était combattant ? Qui était secouriste ? Qui était journaliste ? Qui travaillait réellement pour un média ? Qui agissait pour une formation armée ? Dans cette zone grise, une image bien choisie peut suffire à déplacer toute la perception d’un dossier.

Le cas d’Ali Chouaib montre à quel point ce déplacement peut être rapide. Un homme meurt dans un véhicule de presse. Quelques heures plus tard, une image circule pour suggérer que son gilet de presse dissimulait en réalité un autre rôle. Même si cette image se révèle fausse, le soupçon est déjà semé. Et dans un environnement saturé de guerre, de propagande et de temps réel, le soupçon a souvent une vie plus longue que le démenti.

C’est précisément ce que dénoncent certains chercheurs en désinformation : la première impression domine. La correction suit, mais trop tard. Elle n’annule pas l’effet initial. Elle l’accompagne. Dans bien des cas, elle le renforce même, en donnant à l’affaire une visibilité nouvelle sans réparer complètement le dommage subi par la victime ou par sa profession.

Le sort des journalistes au centre du dossier

L’affaire de la fausse image n’est pas séparable de la question plus large de la protection des journalistes dans cette guerre. Selon plusieurs organisations de défense de la presse, les journalistes paient un prix très lourd au Liban, à Gaza et dans les territoires palestiniens depuis le début des hostilités régionales. Le cas libanais n’est donc pas isolé dans un désert statistique. Il s’inscrit dans un climat où la frontière entre cible militaire alléguée et travail journalistique devient de plus en plus disputée.

Une organisation internationale de défense des journalistes a appelé à une enquête impartiale sur la frappe du 28 mars. Des experts des Nations unies ont, eux aussi, réclamé une enquête internationale indépendante sur la mort des trois journalistes libanais. Ces demandes ne signifient pas que les faits sont déjà juridiquement tranchés. Elles signifient que les circonstances sont suffisamment graves pour exiger autre chose qu’une autojustification par les belligérants.

La question devient encore plus sensible lorsque la cible travaille pour des médias considérés comme proches d’un acteur armé. C’est là que les armées cherchent souvent à installer une ambiguïté. Un journaliste employé par un média partisan ou proche d’une formation politique cesse-t-il pour autant d’être un civil protégé lorsqu’il exerce son métier ? La réponse du droit international n’est pas automatique, mais elle ne se réduit certainement pas à une allégation publiée sur un réseau social.

C’est pourquoi la diffusion d’une image falsifiée pèse aussi lourd. Elle intervient exactement à l’endroit où la preuve devrait être la plus solide. Si une armée veut démontrer qu’une personne ne relevait pas seulement d’une activité journalistique, elle doit produire des éléments robustes, vérifiables et cohérents. Lorsqu’elle commence par une image manipulée, elle affaiblit sa propre version au moment même où elle prétend la renforcer.

Ce que dit cette affaire du rapport israélien à l’image

Le dossier raconte aussi autre chose : le rôle central de l’image dans la guerre israélienne de communication. L’armée israélienne n’est pas la seule à utiliser des visuels pour imposer son récit. Tous les camps le font. Mais ici, l’originalité tient au fait que la manipulation a été reconnue après diffusion. Cela retire à l’institution une part essentielle de sa défense possible.

Dans beaucoup de campagnes de propagande, le doute profite à celui qui diffuse. Chacun accuse l’autre, les preuves se contredisent, les images sont floues, les sources sont partisanes. Ici, le problème est plus net. La photo utilisée comme preuve a été présentée officiellement, puis reconnue comme modifiée. Le doute ne porte donc plus sur l’existence d’une manipulation initiale. Il porte sur sa portée, sur son intention et sur ce qu’elle révèle de la méthode employée.

Cette affaire met en lumière un usage très particulier de l’image : non pas documenter, mais scénariser. Le montage visuel entre le gilet de presse et l’uniforme n’avait pas pour seule fonction d’informer. Il produisait un effet dramatique instantané. Il disait au public : regardez, l’apparence civile n’était qu’un masque. C’est un langage visuel très puissant, parce qu’il transforme une accusation verbale en démonstration presque évidente.

Or c’est justement cette évidence fabriquée qui s’effondre lorsque l’image est reconnue comme fausse. Le montage n’apparaît plus comme une preuve. Il apparaît comme une opération narrative. Et toute la communication qui l’accompagnait devient soudain beaucoup plus fragile.

Une affaire qui dépasse le cas Ali Chouaib

Le risque serait maintenant de refermer trop vite le dossier sur un seul nom. L’affaire concerne Ali Chouaib, bien sûr. Mais elle concerne aussi la manière dont les armées peuvent aujourd’hui requalifier les morts qu’elles produisent. Un journaliste tué peut devenir, par un post bien construit, un militant sous couverture. Un secouriste peut devenir un auxiliaire armé. Un civil peut devenir une menace réinterprétée. Dans cette économie de la guerre numérique, la bataille sur le statut des morts devient presque aussi décisive que la bataille sur le terrain.

C’est pour cela que l’association de la presse étrangère a élargi sa critique. Elle a estimé que, dans les guerres récentes, l’armée israélienne avait souvent cherché à discréditer des journalistes, à semer le doute et à avancer des allégations sans preuves claires. Une telle accusation n’a pas la valeur d’un jugement. Mais elle révèle un climat de suspicion profond entre une partie de la presse internationale et la communication militaire israélienne.

Ce climat ne sort pas de nulle part. Des journalistes ont déjà été tués, blessés ou visés dans différents théâtres couverts par des médias internationaux. Chaque nouvel incident se lit donc à la lumière des précédents. Quand une image falsifiée vient s’ajouter à ce passif, elle ne reste pas confinée au statut de maladresse. Elle réactive une mémoire.

La vraie portée de cette affaire est peut-être là. Elle ne prouve pas seulement qu’une image a été modifiée. Elle montre à quel point, dans cette guerre, la parole militaire officielle est désormais lue à travers un filtre de défiance. Et quand ce filtre rencontre un cas documenté de manipulation visuelle, la défiance cesse d’être une posture militante. Elle devient une réaction professionnelle presque mécanique.

L’enjeu n’est plus la photo, mais la preuve

Au fond, l’affaire a fini par déplacer la question essentielle. Le débat n’est plus vraiment de savoir si l’image était fausse. Ce point semble établi. Le débat est de savoir si l’armée israélienne dispose, au-delà de cette image, d’éléments sérieux, vérifiables et publiquement défendables pour soutenir l’accusation portée contre Ali Chouaib.

Pour l’instant, ce n’est pas ce qui a dominé l’espace public. Ce qui a dominé, c’est la photo retouchée, puis la correction, puis la controverse. Le résultat est clair : au lieu de consolider la version israélienne, la diffusion de cette image l’a fragilisée. Elle a déplacé le centre de gravité du dossier vers une question de méthode, de crédibilité et de désinformation.

C’est souvent le signe qu’une communication a échoué, non pas parce qu’elle a été contredite, mais parce qu’elle a détruit sa propre base de confiance. Une armée peut survivre politiquement à une accusation contestée. Elle survit beaucoup moins bien à une accusation appuyée par une preuve manipulée. À partir de là, chaque élément ultérieur est relu à la lumière de cette première faute.

Dans cette affaire, la vraie suite ne dépendra donc pas d’un slogan sur les fake news. Elle dépendra d’autre chose : de la capacité ou non des autorités israéliennes à produire autre chose qu’une image déjà discréditée, et de la capacité des instances internationales à obtenir une enquête assez solide pour établir ce qui s’est réellement passé le 28 mars sur cette route du Liban-Sud, dans une voiture de presse devenue, après la frappe, le point de départ d’une autre bataille, celle du récit.

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