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Banque du Liban : l’indépendance sous surveillance

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Le gouverneur de la Banque du Liban, Karim Souaid, a défendu devant la Ligue maronite l’indépendance de l’institution monétaire, en la présentant comme un rempart contre les déficits publics, l’émission monétaire incontrôlée et l’affaiblissement de la monnaie. Son propos intervient alors que le Liban tente de bâtir une nouvelle architecture financière, après l’effondrement de 2019 et des années de défiance envers les banques, la Banque du Liban et l’État.

Cette défense de l’indépendance monétaire ne peut cependant plus être reçue comme un principe neutre. Au Liban, l’autonomie de la Banque du Liban a aussi servi, sous l’ancienne gouvernance, de bouclier à l’opacité. Elle a accompagné une concentration exceptionnelle du pouvoir, une proximité durable avec les banques commerciales et un manque de transparence sur des opérations qui font encore l’objet d’enquêtes et de controverses. L’indépendance n’a donc pas seulement protégé la monnaie. Elle a aussi contribué à soustraire certaines décisions au contrôle public.

Le débat ouvert par Karim Souaid doit être posé dans cette contradiction. Le pays a besoin d’une banque centrale capable de dire non au gouvernement lorsque la dépense publique menace la stabilité. Mais il a aussi besoin d’une banque centrale obligée de rendre des comptes, soumise à des audits rigoureux, séparée des intérêts bancaires qu’elle supervise et contrainte à une transparence réelle. Sans cette seconde condition, l’indépendance risque de redevenir le nom institutionnel du secret.

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Une indépendance présentée comme protection de l’État

Karim Souaid a affirmé que la Banque du Liban n’est ni l’adversaire du gouvernement ni son instrument. Elle doit, selon lui, protéger l’équilibre monétaire et financier lorsque les choix budgétaires deviennent dangereux. Le gouverneur a insisté sur le rôle d’une institution capable de refuser l’endettement excessif, le financement inflationniste des déficits et les avances accordées aux gouvernements sans conditions, sans contrat clair et sans garde-fous.

Cette position répond à une faiblesse structurelle de l’État libanais. Pendant des années, les déficits publics se sont accumulés. La dette a augmenté. Les gouvernements ont différé les réformes. Les banques commerciales ont financé l’État, tandis que la Banque du Liban absorbait une part croissante des déséquilibres. Dans un système normal, l’institution monétaire aurait dû signaler plus tôt les risques et limiter la transformation d’une aide exceptionnelle en pratique permanente.

Souaid veut rétablir cette frontière. Être la banque de l’État ne signifie pas devenir le banquier des gouvernements successifs. La nuance est essentielle. La Banque du Liban gère des comptes publics, facilite certaines opérations de trésorerie et veille à la stabilité monétaire. Elle ne peut pas, sans danger, remplacer une politique budgétaire saine ni financer durablement des déficits que le pouvoir politique refuse de traiter.

Le gouverneur a rappelé que la perte de discipline monétaire ne détruit pas seulement la valeur d’une devise. Elle affaiblit la confiance, décourage l’investissement, ralentit la croissance et réduit la valeur de l’épargne. Cette chaîne de conséquences résume l’expérience vécue par les Libanais depuis la crise. La livre s’est effondrée, les dépôts ont été bloqués, les banques ont cessé de jouer leur rôle normal et l’économie s’est largement déplacée vers le cash.

Le précédent Salamé pèse sur le discours

Cette défense de l’indépendance se heurte toutefois à l’héritage de l’ancienne gouvernance. Riad Salamé a dirigé la Banque du Liban de 1993 à 2023. Pendant longtemps, il a été présenté comme l’architecte de la stabilité monétaire. Après l’effondrement, son bilan a été relu à la lumière d’un système devenu insoutenable, d’une ingénierie financière opaque et d’enquêtes judiciaires visant des soupçons de détournement de fonds, de blanchiment et de commissions occultes. L’ancien gouverneur conteste les accusations portées contre lui.

Le problème dépasse le cas personnel de Riad Salamé. Il touche au mode de gouvernance qui a permis à la Banque du Liban de fonctionner pendant des années avec peu de transparence effective. La proximité entre la banque centrale et les établissements commerciaux a créé une relation circulaire. Les banques plaçaient des montants considérables auprès de la Banque du Liban. La Banque du Liban soutenait la stabilité apparente du système. L’État repoussait les réformes. Les déposants croyaient conserver des avoirs disponibles.

Cette mécanique a tenu tant que les capitaux entraient et que la confiance persistait. Elle s’est disloquée lorsque les flux se sont taris. Les déposants ont alors découvert que leurs comptes ne représentaient plus des liquidités librement accessibles, mais des créances incertaines sur un système bancaire et monétaire fragilisé. L’indépendance de la Banque du Liban n’a pas empêché ce basculement. Elle a même retardé, dans une certaine mesure, la révélation complète des pertes.

C’est pourquoi le discours de Karim Souaid doit intégrer une exigence plus forte. Dire non au gouvernement ne suffit pas. La Banque du Liban doit aussi savoir dire non aux banques, aux arrangements opaques, aux rendements artificiels et aux opérations qui déplacent les risques vers les déposants. L’indépendance ne peut plus signifier liberté d’agir sans contrôle. Elle doit devenir une autonomie encadrée par la reddition des comptes.

Une crise née aussi du manque de transparence

Karim Souaid a affirmé que le Liban n’a pas échoué parce qu’il manquait de lois, mais parce qu’il a cessé de les respecter. Cette observation est juste, mais elle doit être prolongée. Le pays a aussi échoué parce que les institutions chargées de contrôler les risques n’ont pas livré à temps une information claire, complète et vérifiable. Les pertes ont été masquées, différées ou discutées dans un langage technique inaccessible au public.

La Banque du Liban devait être le lieu de la clarté monétaire. Elle a longtemps été perçue comme une institution difficile à auditer, protégée par des bilans complexes, par le secret bancaire et par la centralisation de l’information autour d’un nombre réduit de décideurs. Le résultat a été une rupture profonde entre les citoyens et l’institution censée garantir la monnaie.

Le manque de transparence a aussi aggravé l’injustice. Les restrictions bancaires ont été appliquées sans loi formelle de contrôle des capitaux pendant une longue période. Certains déposants ont pu transférer des fonds ou bénéficier de traitements préférentiels. D’autres ont été enfermés dans leurs comptes, contraints d’accepter des retraits plafonnés ou des conversions à des taux désavantageux. La crise a ainsi produit une hiérarchie invisible entre ceux qui avaient l’information, l’accès ou l’influence, et ceux qui ne les avaient pas.

Dans ce contexte, la promesse de réforme ne peut pas se limiter à l’adoption de nouveaux textes. Elle doit organiser l’accès aux données, la publication d’informations fiables, la conduite d’audits réguliers et la coopération avec la justice. Une banque centrale indépendante mais illisible ne restaurera pas la confiance. Elle reconduira la défiance sous une forme plus prudente.

Les dépôts, cœur social de la réforme

La question des dépôts reste le dossier le plus sensible. Depuis 2019, une grande partie des épargnants libanais ne peut plus disposer normalement de son argent. Pour beaucoup de ménages, les sommes bloquées correspondent à des salaires, des retraites, des indemnités de fin de service ou à l’épargne d’une vie. La crise bancaire n’est donc pas une abstraction comptable. Elle touche directement la dignité sociale et la relation des citoyens à l’État.

Karim Souaid a indiqué que la future loi sur l’organisation financière et le remboursement des dépôts ne recevra pas le soutien de la Banque du Liban si elle ne repose pas sur des bases juridiques solides, une approche économique réaliste et une justice sociale effective. Il a notamment placé les petits déposants au premier rang, en évoquant ceux dont les avoirs sont inférieurs à 100 000 dollars. Ceux-là, selon lui, doivent supporter la charge la plus faible possible et bénéficier des remboursements les plus rapides, selon les liquidités disponibles.

Cette priorité est indispensable, mais elle ne règle pas tout. Le pays doit encore déterminer d’où viendra l’argent. La protection des petits déposants exige une combinaison de sources : contribution des banques, participation des actionnaires, récupération de fonds indûment captés, mobilisation d’actifs publics dans un cadre transparent, et responsabilité de l’État. Sans financement identifié, la promesse de remboursement risque de rester politique.

Le gouverneur demande que l’État, la Banque du Liban et les banques commerciales assument chacun une part des charges économiques de la crise. Cette formule reconnaît une responsabilité partagée. Elle doit toutefois éviter un piège : transformer la responsabilité collective en dilution générale. Si tout le monde est responsable de manière indistincte, personne ne répond réellement des décisions prises. La future loi devra donc établir une hiérarchie claire entre fautes, risques assumés, bénéfices passés et capacités de contribution.

Les banques face à une restructuration sans complaisance

Karim Souaid souhaite donner au secteur bancaire une chance réelle de recapitalisation et de restructuration. Le principe peut se défendre. Le Liban ne peut pas reconstruire une économie productive avec des banques paralysées, incapables de financer les entreprises, de restaurer les paiements normaux et de renouer avec les correspondants étrangers. Une économie durable ne peut pas fonctionner uniquement avec le cash et les transferts.

Mais cette chance ne doit pas devenir un sauvetage sans conditions. Les banques commerciales ont tiré profit pendant des années d’un modèle très rémunérateur. Elles ont financé l’État, placé des liquidités auprès de la Banque du Liban et attiré les dépôts avec des rendements élevés, souvent déconnectés de la capacité réelle de l’économie à les soutenir. Elles ont participé au maintien d’une stabilité apparente qui reposait sur des entrées continues de capitaux.

La restructuration doit donc commencer par les actionnaires et les dirigeants des établissements les plus exposés. Les banques viables doivent être recapitalisées avec de l’argent nouveau, sous des règles de gouvernance strictes. Les établissements insolvables doivent sortir du marché selon des procédures ordonnées. Les opérations préférentielles doivent être examinées. Les transferts suspects et les arbitrages réalisés avant ou pendant la crise doivent faire l’objet d’un traitement judiciaire lorsqu’ils soulèvent des indices sérieux.

La Banque du Liban ne restaurera pas son autorité si elle donne l’impression de protéger d’abord le secteur bancaire. La stabilité financière ne peut pas être confondue avec la préservation d’intérêts privés. Elle suppose un secteur bancaire plus petit peut-être, mais plus solide, mieux contrôlé et moins imbriqué dans les décisions politiques. La confiance ne reviendra que si les déposants voient que les pertes ne sont pas réparties selon le seul rapport de force.

Les circuits de fonds et la justice financière

Souaid a évoqué la nécessité de poursuivre les opérations suspectes et de récupérer les fonds détournés ou indûment captés. Ce point est central. Les enquêtes visant l’ancienne gouvernance de la Banque du Liban ont nourri la conviction qu’une partie du système a fonctionné dans une opacité favorable aux initiés. Des procédures au Liban et en Europe ont mentionné des commissions, des sociétés intermédiaires et des flux financiers contestés. Les personnes visées contestent les accusations, mais le dommage institutionnel est déjà considérable.

La récupération des fonds ne suffira sans doute pas à combler l’ensemble des pertes. Mais elle représente une condition politique de la réforme. Les déposants ne peuvent pas accepter une loi qui leur impose des sacrifices sans effort sérieux pour identifier les circuits de détournement, les enrichissements injustifiés et les opérations préférentielles. La justice financière devient donc un pilier de la stabilité, et non un simple complément moral.

Pour être crédible, cette démarche doit être conduite avec méthode. Elle suppose la levée effective des obstacles liés au secret bancaire, la coopération entre autorités libanaises et étrangères, la transmission de données fiables et l’indépendance de la justice. Elle suppose aussi de distinguer les soupçons des faits établis, afin d’éviter que la reddition des comptes ne se transforme en campagne politique sans effets concrets.

La nouvelle gouvernance de la Banque du Liban sera jugée sur ce terrain. Elle devra montrer qu’elle ne défend pas l’institution contre la vérité, mais qu’elle protège sa crédibilité par la vérité. L’indépendance ne peut pas servir à fermer les archives. Elle doit permettre d’ouvrir les dossiers sans pression gouvernementale, sans protection bancaire et sans sélection des responsabilités.

Le FMI comme levier, non comme substitut

Le gouverneur reconnaît le rôle du Fonds monétaire international et des partenaires extérieurs dans la dynamique de réforme. Il estime que leur intervention peut soutenir la confiance, encourager les investisseurs et créer une pression utile sur les autorités libanaises. Cette reconnaissance tranche avec les discours qui présentent toute demande internationale comme une atteinte à la souveraineté.

Souaid pose cependant une limite. Les réformes doivent être compatibles avec le droit libanais, la Constitution et la cohérence des institutions existantes. Cet argument est légitime. Une loi financière mal articulée avec le système juridique local peut produire des contentieux, retarder son application et affaiblir la réforme qu’elle prétend porter.

Mais cette exigence ne doit pas devenir un alibi pour ralentir les décisions. Depuis 2019, le Liban a perdu un temps considérable. Les lois sur le secret bancaire, la restructuration bancaire et les dépôts ont été discutées, corrigées, différées et contestées. Pendant ce temps, les déposants ont vu la valeur réelle de leurs avoirs diminuer. Les entreprises se sont adaptées à un système bancaire dysfonctionnel. L’économie formelle a reculé.

Le FMI insiste sur la nécessité d’une reconnaissance réaliste des pertes, d’une restructuration bancaire crédible, d’une meilleure gouvernance de la banque centrale et d’un traitement équitable des déposants. Ces demandes ne sont pas seulement techniques. Elles visent à empêcher le retour du modèle qui a produit la crise. La Banque du Liban devra donc accepter que son indépendance soit accompagnée d’une surveillance renforcée.

La Ligue maronite, tribune d’un message institutionnel

La rencontre s’est tenue au siège de la Ligue maronite, sous la présidence de Maroun Hélou, en présence de responsables politiques, d’anciens ministres et députés, de représentants de professions libérales, de dirigeants économiques et de membres de la Ligue. Le cadre donne au discours une dimension particulière. La Ligue maronite n’est pas une institution financière, mais elle demeure une tribune politique et sociale attentive aux questions d’État, de gouvernance et de stabilité.

Maroun Hélou a salué la mission confiée à Karim Souaid dans une période exceptionnelle. Il a évoqué la crise financière, monétaire et économique, la nécessité de restaurer la confiance et la priorité donnée aux dépôts. Il a rappelé que les dépôts ne sont pas de simples chiffres, mais le produit du travail des citoyens. Cette approche rejoint l’un des enjeux majeurs du moment : replacer les épargnants au centre d’un débat souvent dominé par les bilans et les négociations techniques.

La présence de Souaid devant cette assemblée répond aussi à un besoin de pédagogie. Le gouverneur cherche à expliquer que la stabilité monétaire dépend d’institutions solides. Mais il doit en même temps convaincre une opinion marquée par l’expérience inverse : celle d’une institution puissante, longtemps respectée, puis brutalement contestée après la révélation de l’ampleur des pertes. Le discours sur les institutions doit donc reconnaître leurs défaillances.

Cette reconnaissance n’affaiblirait pas la Banque du Liban. Elle pourrait au contraire l’aider à se reconstruire. Les institutions ne retrouvent pas leur autorité en niant leurs erreurs, mais en montrant qu’elles ont changé leurs règles, leurs pratiques et leur rapport au public. C’est sur cette capacité à rompre avec l’ancienne culture du secret que la nouvelle gouvernance sera attendue.

Une indépendance sous contrôle public

Le véritable enjeu n’est pas de choisir entre une Banque du Liban indépendante et une Banque du Liban soumise au pouvoir politique. Cette alternative est trop simple. Une banque centrale placée sous la dépendance directe des gouvernements pourrait financer les déficits, relancer l’inflation et sacrifier la stabilité à des intérêts électoraux. Mais une banque centrale indépendante sans transparence peut concentrer des décisions considérables sans contrôle réel. La crise libanaise a montré que ce second risque n’était pas théorique.

La nouvelle doctrine devrait reposer sur un équilibre plus exigeant. La Banque du Liban doit conserver une indépendance opérationnelle dans la conduite monétaire. Elle doit pouvoir refuser les demandes dangereuses de l’État. Elle doit superviser les banques sans complaisance. Mais elle doit aussi publier des informations compréhensibles, subir des audits réguliers, coopérer avec la justice, rendre compte au Parlement et clarifier ses opérations.

La réforme de la Banque du Liban ne peut donc pas être séparée de la restructuration bancaire et du règlement des dépôts. Les trois dossiers forment un même ensemble. Une banque centrale plus transparente renforcera la crédibilité du plan financier. Une restructuration bancaire sérieuse réduira les risques futurs. Un traitement juste des déposants rétablira une partie du lien social détruit par la crise.

Karim Souaid a raison de rappeler que l’indépendance monétaire protège l’État de ses excès. Mais l’histoire récente impose une correction majeure. L’indépendance doit désormais protéger aussi les citoyens contre les zones d’ombre de la banque centrale elle-même. La Banque du Liban retrouvera son autorité lorsqu’elle prouvera qu’elle peut dire non au gouvernement, aux banques, aux réseaux d’intérêts et à ses propres réflexes de secret.

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