Eric Martel-Porchier, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)

Cet article est le second d’une série de trois articles consacrés à la notion d’effondrement en tant que transition à travers l’analyse de la chute de l’Union soviétique. Le premier est accessible ici.


De nombreux articles nous parlent du « monde d’après », laissant entendre que nous avons subi un choc externe, cause de profondes transformations à venir. C’est oublier qu’historiquement les sociétés « s’effondrent » – ou, plutôt, se transforment – poussées par leurs propres dynamiques internes. Si la Première Guerre mondiale a provoqué la chute de la Russie tsariste, cette dernière était déjà bien mal en point depuis le début de ce siècle. De la même façon, notre vision économiciste nous pousse à voir les transformations comme résultant de l’état de l’économie.

Pourtant, la disparition de l’URSS nous apprend que l’économie n’est qu’une résultante du fonctionnement d’un système social et de la façon dont il gère ses contradictions. L’effondrement de l’Union soviétique n’a pas été provoqué par la chute des prix du pétrole, ou même par la catastrophe de Tchernobyl, mais par une dynamique sociale à l’œuvre depuis les années 1960. Une grande partie de ce processus étant souterrain, on tend à voir dans les symptômes (les difficultés économiques) les causes profondes de la crise.

Comme l’ont montré Dmitry Orlov et notre premier article sur ce sujet, l’exemple soviétique, de par sa proximité, est le plus pertinent pour comprendre à quoi peut ressembler la transformation d’un système social. Se référer à la transition d’une société industrielle issue de la modernité nous en apprend beaucoup plus que l’étude faite par Jared Diamond de la chute de l’empire maya.

De la transition russe, on peut distinguer trois étapes. La première est essentielle : c’est le moment où la société se transforme subrepticement sous le couvert de l’apparente stabilité d’un système qui semble voué à durer éternellement. Dans la seconde, la transition, devenue irréversible, émerge et s’accélère. L’État devient un lieu traversé par des conflits entre tendances divergentes. La troisième étape, chaotique, voit l’effondrement de l’appareil d’État et des principales institutions sociales. L’édifice une fois démoli, une autre société peut se reconstruire sur les fondations de l’ancienne.

Première étape : une transformation subreptice

On peut tracer le début de la chute de l’Union soviétique à l’échec des réformes de Khrouchtchev. À l’époque déjà, l’État profond (Deep State), effrayé, décida de se débarrasser de ce dirigeant qui voulait refondre le système.

Pur produit du stalinisme, Khrouchtchev faisait partie de cette nouvelle classe de cadres et d’ingénieurs formés par le régime qui avait remplacé celle des « spécialistes bourgeois ». Rationalistes avant tout, ils voyaient, à l’instar de Staline, la société comme une immense machinerie dont il fallait organiser les rouages. Les années 1930 avaient été une période vouée à une industrialisation rapide qui transforma un pays arriéré en l’une des premières puissances mondiales. Cela avait été rendu possible par la dépossession des paysans qui avait provoqué plusieurs millions de morts. Combinés à la terreur stalinienne, arbitraire et irrationnelle, ces processus avaient permis d’assurer une importante mobilité sociale.

Les failles du système étaient ensuite apparues lors de l’invasion allemande, mais il avait su s’adapter. À la mort de Staline, le système soviétique s’était stabilisé en mettant fin à la terreur. Les apparatchiks, désormais apaisés, avaient vu leur pouvoir renforcé. Sans guide suprême, ce système s’était « hypernormalisé » en se référant à des normes désormais figées qui devaient être respectées par tous.

Pandora’s Box : la prise de contrôle de l’Union soviétique par les ingénieurs.

Comprenant les enjeux de cette nouvelle situation, Khrouchtchev avait cherché à réformer en profondeur la société soviétique dans tous les domaines. Il avait ainsi reçu au Kremlin Alexandre Soljenitsyne pour son ouvrage sur le goulag Une journée d’Ivan Denissovitch. Il avait également autorisé l’introduction de la cybernétique, cette discipline « bourgeoise », afin d’améliorer la planification. Cette dernière avait été décentralisée en 1957 afin d’en corriger les défauts.

Ces mesures insufflèrent un certain dynamisme à la société soviétique et, par voie de conséquence, à son économie. L’avenir paraissait alors radieux. Le départ de Khrouchtchev du Kremlin en 1964 signa la fin des espérances. Le dernier avatar du socialisme à visage humain (qui n’est pas sans rappeler nos discours sur le management humanisé) disparut en 1968 avec l’invasion de la Tchécoslovaquie.

Deuxième étape : une crise irréversible

Sans espoir ni idéal, la société soviétique entre en crise. Plus que le communisme, son idéologie sous-jacente est à présent celle d’un conservatisme forcené. L’URSS est devenue radicalement conformiste. La mobilité sociale s’effondre. Les positions acquises sont désormais transmises de génération en génération. Plus gênant pour une société égalitariste, les inégalités apparaissent de plus en plus nettement, les apparatchiks bénéficiant de nombreux privilèges. Ces cadres dirigeants du parti n’ont désormais plus qu’une obsession : le maintien du système en l’état afin de garantir leurs privilèges.

En fait, dès 1970, comme le décrit Andreï Amalrik, la société soviétique est divisée en trois groupes aux intérêts divergents : les apparatchiks, les « spécialistes » (la classe moyenne) et le reste, à savoir les ouvriers et employés. Si les apparatchiks sont conservateurs, les « spécialistes » sont attirés par la démocratie libérale et l’indépendance du pouvoir judiciaire (une notion étrangère au système soviétique). Quant aux employés et ouvriers, ils sont de plus en plus mécontents de leur situation de sans-droits et souhaitent une amélioration de leurs conditions matérielles. À cette logique de lutte des classes s’ajoutent des difficultés propres comme l’hypertrophie du domaine militaire, qui rappelle celle du secteur financier aujourd’hui.

Devenu une simple addition d’intérêts divergents, tout objet collectif s’étant dissous de lui-même, le système soviétique entame sa longue descente aux enfers. Curieusement, plusieurs travaux et études tendent à nous montrer qu’il en est de même pour nos sociétés occidentales. La société russe est alors traversée par des tentations nationalistes « grand-russes », chose totalement incongrue dans une nation où les Russes ne représentent que la moitié de la population.

Les années 1970 voient cette crise s’intensifier avec une dégradation de l’économie qui, par effet boomerang, favorise l’immobilisme social. L’économie devient de plus en plus rentière, dépendante d’exportations de matières premières pour financer ses importations de produits finis et de céréales. La montée de l’alcoolisme, de la criminalité, du taux de suicide et de la mortalité infantile révèle l’ampleur de cette dégradation. Curieusement, on observe aujourd’hui un phénomène similaire aux États-Unis, avec la crise des opioïdes et la hausse du taux de suicide, principalement chez les hommes blancs.


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Plus qu’un KGB omniprésent, ce qui effrayait les citoyens soviétiques était la peur d’une transformation profonde du système : ils étaient incapables d’envisager une alternative. Pour Emmanuel Todd, « le blocage de la société soviétique » était inscrit « dans une logique économique, sociale et politique qui échappe aux dirigeants ». Ces derniers étaient de plus en plus fascinés par un Occident qu’ils détestaient et admiraient en même temps. Si les médias et les experts du système continuaient à prévoir, comme toujours, un avenir radieux, la réalité quotidienne devenait de plus en plus morose. Face à cela, le citoyen soviétique se dédoublait, il était parfaitement conscient de ce décalage et l’acceptait. Cette supposée passivité ne pouvait que tromper les dirigeants persuadés de l’efficacité de ce discours global. D’autant plus que les grands rassemblements soviétiques, tels le 1er Mai, attiraient toujours les foules, les citoyens continuant à écouter les interminables discours de leurs dirigeants. En fait, cette adhésion était purement rituelle. La société, les apparatchiks en premier lieu, s’était désidéologisée.

C’est l’effet trompeur de cette première phase de la transition : figé, le système paraît immuable, voire éternel alors que, en réalité, il a déjà perdu sa substance. Cette tension interne ne peut que croître jusqu’à atteindre l’État lui-même. Lorsque l’on regarde les résultats électoraux récents dans certains pays comme les États-Unis, l’Italie, le Royaume-Uni ou même la France, on ne peut que se demander si cette première étape n’a pas déjà été dépassée depuis un certain temps.

En URSS, cette crise finit, au début des années 1980, par atteindre le sommet du régime : le Politburo. Tenté par le conservatisme, l’appareil du parti cherche d’abord à se raccrocher à des conservateurs. Mais au bout de deux ans et demi d’intermède et deux enterrements d’éphémères secrétaires généraux, il se décide, enfin, à choisir un réformateur. La seconde phase de la transition peut alors commencer. Pour Alexis de Tocqueville, il s’agit là du « moment le plus dangereux pour un mauvais gouvernement » : vouloir réformer un système ayant atteint un tel niveau d’entropie ne pouvait être sans risque. L’arrivée de Gorbatchev correspond au moment où la crise, jusqu’alors souterraine, apparaît au grand jour. Trompé par une illusion d’immobilisme social, il pense contrôler les évènements.

Interview de Mikhaïl Gorbatchev à l’émission française « Tout le monde en parle » en 2001.

La perestroïka, ou ère des réformes, ne va connaître l’akseleratsiya (accélération) qu’après la catastrophe de Tchernobyl. Si l’on y regarde de plus près, cet accident a tout du scandale industriel comparable à l’affaire du Boeing 737 Max ou celle, plus récente, des masques. Le directeur de la centrale n’a pas respecté les normes de construction et les tests n’ont pas été menés à temps – alors que le KGB avait pourtant rédigé un rapport relevant de nombreux manquements sans que l’administration n’ait réagi. L’impact économique d’abord, mais surtout psychologique, est très important : le nucléaire, fleuron de la technologie soviétique, est l’image même du progrès et donc d’un avenir socialiste radieux. À partir de ce moment, la transition acquiert sa propre dynamique sans que les dirigeants de l’Union puissent la maîtriser. La question se pose, aujourd’hui, de savoir si nos sociétés occidentales ne vivent pas après la crise du Covid-19, un moment comparable : une accélération incontrôlable des évènements.

De 1986 jusqu’à sa chute, l’URSS va connaître de nombreux mouvements sociaux qui touchent principalement les républiques non russes. La dégradation de l’économie va s’accélérer en raison d’une désorganisation croissante liée, entre autres, à des réformes qui libéralisent l’économie sans déréglementer les prix, provoquant des pénuries de plus en plus sensibles. Ces réformes contribuent d’ailleurs à creuser le fossé entre les classes de la société soviétique : si l’intelligentsia les applaudit et certains apparatchiks les soutiennent, le reste de la population les conteste. Quant à l’appareil d’État, il est le théâtre d’une lutte sourde entre opposants et partisans de la perestroïka. C’est le paradoxe d’un système qui tente de se réformer : il le fait en fonction de son propre paradigme, ce qui peut parfois se révéler plus nocif que bénéfique.

Troisième étape : une chute brutale

Dès 1990, le carburant est rationné, un comble pour le plus grand producteur mondial de pétrole. L’année suivante voit l’URSS basculer dans le chaos politique matérialisé par un coup d’État raté, tentative désespérée de sauver un système déjà condamné. En décembre, dans une poussée de nationalisme, la Russie décide de créer une nouvelle union avec les deux autres républiques slaves, l’Ukraine et la Biélorussie, liquidant de fait l’URSS. Avec le recul, cette seconde phase nous révèle la naïveté des dirigeants de l’URSS. Gorbatchev et ses conseillers semblaient persuadés qu’ils pouvaient contrôler la situation, alors qu’ils faisaient plutôt penser aux héros du film de Konchalovsky, Runaway Train, qui tentent d’arrêter un train lancé à toute vitesse dont les freins ont lâché.

Coup d’État de 1991.

La Russie initie la troisième phase de sa transition. Une étape chaotique qui va durer plus de 10 ans et qui va progressivement s’épuiser dans le courant des années 2000 avec une stabilisation institutionnelle et économique.

Cette période a tout d’un effondrement. Les salaires et retraites ne sont plus versés pendant de nombreux mois. Parfois, les ouvriers sont payés en nature. Faute d’argent liquide, le troc réapparaît. De nombreuses entreprises font faillite. Dans le meilleur des cas, les ouvriers doivent affronter des conditions de travail très difficiles, la peur du chômage étant omniprésente. L’inflation atteint des records et détruit les économies de tout un chacun. Les mafias, omniprésentes s’associent à des hommes d’affaires et d’anciens membres du KGB pour imposer leurs desiderata. Sans surprise, l’espérance de vie des hommes a chuté pendant cette période, l’alcoolisme, conséquence d’un certain désespoir social, faisant des ravages.

Mais certains ont pu tirer leur épingle du jeu. En premier lieu, de nombreux apparatchiks qui ont su mettre à profit leur carnet d’adresses afin de faire de lucratives affaires. L’arrivée de la propriété privée leur a permis d’obtenir ce que le système soviétique leur interdisait : pérenniser leurs avantages. Car une grande partie de ce chaos, principalement économique, a été provoquée par la politique de démantèlement brutal du système soviétique mis en place par le gouvernement Eltsine sous l’impulsion initiale de Gaïdar et sa « thérapie de choc ». Tout laisse à penser que ce pays a été pionnier dans la stratégie du choc décrite par Naomi Klein. Paradoxalement, si on les compare aux années de la perestroïka, cette décennie a été marquée par un fort recul démocratique, dont l’actuelle Russie est l’héritière.

Le film « Un nouveau Russe », de Pavel Lounguine, dépeint l’ascension d’un oligarque.

Si depuis les années 2000, la situation s’est plus ou moins stabilisée, elle est aujourd’hui loin d’être optimale. À l’exception de Moscou et de Saint-Pétersbourg, les conditions de vie restent difficiles, le gouvernement de Vladimir Poutine continue d’affaiblir les acquis sociaux dans le cadre d’une société fortement inégalitaire. Son avènement et son maintien depuis vingt ans tiennent plus de la peur du chaos que d’un réel engouement. Il est d’ailleurs révélateur que des sondages récents aient montré qu’une majorité de Russes regrettaient l’Union soviétique. On peut se demander si la Russie a réellement achevé sa transition et si la pérennité du système actuel n’est pas, une fois de plus, une illusion comme le fut celle de l’URSS des années 1970.

Si certains signaux nous laissent supposer que nos sociétés sont peut-être entrées dans un processus de transition irréversible, celle-ci ne sera pas obligatoirement chaotique. Ce qui a d’abord manqué aux Soviétiques, c’est la capacité à envisager réellement une alternative qui ne soit pas le résultat d’une étrange fascination à l’égard du monde occidental.


À titre d’épilogue, un prochain article s’intéressera au chaos qui a suivi la chute de l’Union soviétique et à ce que cette période nous apprend sur le difficile avènement d’un nouveau système social.

Eric Martel-Porchier, Docteur en Sciences de Gestion/Chercheur associé au LIRSA, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)

This article is republished from The Conversation under a Creative Commons license. Read the original article.

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