Des conflits culturels et du cadre rationnel de négociation

Brexit, Catalogne, Kurdistan, Irak, Iran, Syrie, Yémen, Tunisie, Egypte, Qatar, Arabie saoudite, France, Allemagne, Chine, Japon, Corée du Nord…Les conflits culturels se multiplient sous leurs différentes formes (paramètres d’Hérodote : langue, religion, race et mœurs) et provoquent chaque jour des milliers de victimes et des rapports violents de force et de domination. Ils existent certes depuis la nuit des temps et sont structurants des sociétés humaines mais se trouvent exacerbés par la mondialisation et la révolution phénoménale des moyens de communication.

Il faut certes reconnaître qu’il n’y a pas de solution définitive et préalable car les conflits doivent intégrer des variables et il faut parfois les traiter, au jour le jour et au cas par cas. Parfois c’est l’argument démocratique qui prévaut et parfois l’intérêt national ou l’ordre international. (La raison du plus fort étant toujours la meilleure et l’Histoire est souvent hélas écrite, par les vainqueurs et pour eux). Les revendications identitaires s’effectuent souvent au sein d’Etats -Nations qui éprouvent le besoin de se maintenir et de se préserver.

Il s’agit bien sûr d’évaluer les forces en présence, ce qui va faire prévaloir ponctuellement ou de façon définitive, telle logique sur telle autre mais il s’agit avant d’arriver au conflit ou plus tard, pour le résoudre, d’établir un cadre neutre de négociation, qui prenne en considération les spécificités culturelles, tout en préservant là où il y a lieu, la cohésion des entités nationales.

Aujourd’hui nous avons 197 Etats-Nations reconnus dans notre monde (au sein des Nations Unies 51 membres au lendemain de la deuxième guerre mondiale et actuellement 193 à l’Onu et 195 à l’Unesco). Les annexions par force sont plutôt rares (Crimée). Restent les tentatives de sécession, la colonisation ou l’occupation militaire (surtout par la Russie et les Etats-Unis) ou la mise au pas économique (embargo par les grandes puissances) et bien sûr l’émergence des puissances régionales notamment au Proche Orient et en Asie.

Certes les données qui structurent les sociétés humaines n’ont pas changé depuis la nuit des temps. Il y eut toujours des puissances militaires, économiques, politiques et culturelles. Chacun essayant de défendre et d’accroitre ses intérêts et de promouvoir les valeurs qui lui sont propres, les posant comme des valeurs universelles.

Mais il faudrait en parallèle ne pas méconnaître le poids des revendications identitaires (religieuses, linguistiques, raciales et de mœurs) qui constituent dans un premier temps un élément légitime de structuration des sociétés et une fois établi une tentation d’accaparement, d’expansion et d’hégémonie.

D’ailleurs souvent, ceux que vous avez aidés à se construire sont les premiers à se retourner contre vous. Il y va des nations comme des êtres humains, elles ont besoin de s’émanciper et de nourrir leurs ambitions. Comment concilier les identités nationales (ou communautaires) spécifiques et l’universalisme des droits de l’Homme ?

Toute société nationale ou à l’échelle des Nations –Unies doit établir, un cadre objectif de négociation qui devrait prendre en considération, les paramètres structurants des identités nationales (et communautaires) et en même temps préserver l’équilibre à l’échelle interne, régionale et internationale. Certes le fait d’être soutenu par l’une des deux grandes puissances militaires du moment (Russie, Etats-Unis) peut aider, compte tenu de leur capacité d’implication sur le terrain. Puis viennent s’ajouter les puissances économiques (vente d’armes, de matières premières, de denrées alimentaires, de produits de consommation). Pour pouvoir durer et être reconnu, il faudrait servir, être identifié et soutenu.

Le Grand Liban de 1920 a bénéficié de cette reconnaissance, il y a presque cent ans. A l’époque où la France comptait encore parmi les grandes puissances. Les communautés libanaises ont pu bénéficier durant presque cent ans d’un essor spectaculaire économique, politique et culturel, dû à leur double ouverture sur l’Orient et l’Occident.

Mais la difficulté de définir leur culture commune et leur désir prioritaire et quasi obsessionnel de se préserver en tant que communautés, rend fragile leur appartenance nationale et permet de transposer les conflits régionaux sur leur sol. Après presqu’un siècle de vivre ensemble, les Libanais sont toujours perméables aux divisions idéologiques et à l’instrumentalisation de leur environnement proche ou lointain.

L’ouverture après plus de quatre décennies, des dossiers non résolus des guerres libanaises internes et régionales, révèle la difficulté de définir l’identité nationale commune, de l’intérioriser pour pouvoir la transmettre. La double culture et le pluralisme culturel se transforment en cas de crise, de richesses en fragilités. Tant qu’on ne l’a pas négociée dans ses paramètres prioritaires, une identité se trouvera toujours remise en question, pouvant entraîner à tout moment, une guerre civile directe ou par acteurs régionaux interposés. Pour assurer leur survie ou leur hégémonie, les communautés libanaises bâtissent des alliances extérieures qu’elles finissent par servir et dont elles ne deviennent plus que les exécutantes consentantes ou forcées.

Seule la définition d’une identité libanaise cohérente et sa traduction fidèle et conséquente par un système politique adéquat, peut assurer la survie de l’entité libanaise pluraliste, sur la durée.

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Bahjat Rizk

Avocat à la cour, écrivain libanais, professeur universitaire, attaché culturel à la délégation du Liban auprès de l’UNESCO (depuis 1990) a représenté le Liban à de multiples conférences de l’UNESCO (décennie mondiale du développement culturel-patrimoine mondial