
Le Liban a franchi une étape diplomatique et humanitaire majeure en adhérant à la Convention sur l’interdiction des mines antipersonnel, plus connue comme Convention d’Ottawa. Le dépôt de l’instrument d’adhésion auprès des Nations unies, le 1er mai 2026, place le pays sur une trajectoire juridique nouvelle. Le traité entrera en vigueur pour le Liban le 1er novembre 2026. À partir de cette date, Beyrouth devra interdire l’usage, la production, le transfert et le stockage de ces armes, puis organiser la destruction des stocks et la dépollution des zones minées sous sa juridiction.
Cette décision ne relève pas seulement du droit international. Elle touche un dossier très concret pour les Libanais, en particulier dans le Sud, le long de la Ligne bleue, dans certains secteurs de la montagne et dans les zones marquées par les guerres successives. Les mines, les sous-munitions non explosées et les restes explosifs de guerre bloquent des terres agricoles, menacent les retours de déplacés et imposent des contraintes lourdes aux communes. L’adhésion du Liban intervient aussi alors que les hostilités récentes ont ravivé les risques de contamination et compliqué l’accès des équipes de déminage.
Le geste est d’autant plus significatif qu’il intervient en période de crise. Pendant des années, les autorités libanaises avaient exprimé un soutien politique à l’objectif humanitaire de la Convention, tout en invoquant la situation sécuritaire pour différer l’adhésion. Le changement de 2026 transforme cette prudence en engagement formel. Il oblige l’État à inscrire dans ses lois, ses pratiques militaires et ses programmes de déminage une norme claire : les mines antipersonnel ne peuvent plus être considérées comme un outil de défense admissible.
Mines antipersonnel : une adhésion à portée régionale
Le Liban devient ainsi le 162e État partie à la Convention. Cette adhésion porte une portée régionale. Plusieurs pays du Moyen-Orient restent en dehors du traité, notamment Israël, la Syrie, l’Iran, l’Égypte, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Dans ce contexte, la décision libanaise donne un signal politique à un moment où l’interdiction mondiale des mines est fragilisée par des retraits européens et par le retour, dans plusieurs conflits, d’arguments sécuritaires favorables à ces armes.
La Convention sur l’interdiction des mines antipersonnel repose sur une idée simple : une arme qui continue de tuer après la fin des combats ne peut pas être contrôlée de manière fiable. Une mine ne distingue pas un soldat d’un agriculteur, un combattant d’un enfant, un déplacement militaire d’un retour familial. Elle reste active durant des années, parfois des décennies. Elle transforme le sol en menace permanente. Au Liban, cette réalité n’est pas théorique. Elle fait partie de l’histoire sociale, agricole et sécuritaire de régions entières.
Le texte interdit aux États parties d’utiliser, de développer, de produire, d’acquérir, de stocker, de conserver ou de transférer des mines antipersonnel. Il interdit aussi d’aider, d’encourager ou d’inciter quiconque à mener une activité prohibée. Cette formule a une conséquence importante. Elle ne vise pas seulement les stocks de l’armée. Elle encadre la coopération militaire, les transferts, les formations, les doctrines et les relations avec d’autres acteurs. Pour le Liban, l’application devra donc être lisible dans les textes, mais aussi dans la chaîne de commandement et les procédures opérationnelles.
Le traité prévoit toutefois une exception limitée. Un État peut conserver un nombre minimal de mines pour former les équipes à la détection, au déminage ou à la destruction. Cette dérogation ne permet pas de maintenir un stock militaire dormant. Elle vise seulement la sécurité des démineurs et la qualité de la formation. Le Liban devra donc déclarer les types, les quantités et l’usage des mines éventuellement conservées à cette fin. Cette obligation introduit un degré supplémentaire de transparence dans un domaine longtemps traité sous l’angle de la sécurité nationale.
Des obligations dès novembre 2026
L’entrée en vigueur au 1er novembre 2026 ouvrira plusieurs échéances précises. Le Liban devra remettre un premier rapport de transparence au plus tard 180 jours après cette date. Ce document devra détailler les mesures nationales prises, les stocks détenus ou détruits, les zones connues ou suspectées d’être minées, les moyens de marquage, les programmes de destruction et les mesures d’avertissement aux populations. Ce rapport sera un premier test. Il dira si l’adhésion reste un acte diplomatique ou si elle devient un plan d’action vérifiable.
Deux autres délais structurent désormais le calendrier libanais. Les stocks de mines antipersonnel devront être détruits au plus tard quatre ans après l’entrée en vigueur, sauf pour les quantités strictement nécessaires à la formation. Les zones minées devront être identifiées, marquées, surveillées et nettoyées dans un délai de dix ans. Dans les faits, cela fixe deux horizons : 2030 pour la destruction des stocks et 2036 pour l’achèvement des obligations de déminage, sous réserve des mécanismes de prolongation prévus par le traité.
Ces délais sont ambitieux. Ils le sont pour tout État contaminé. Ils le sont davantage pour un pays qui traverse une crise économique, une pression sécuritaire au Sud et une faiblesse chronique de ses finances publiques. Le déminage humanitaire coûte cher. Il exige des équipes formées, des chiens détecteurs, des moyens mécaniques, des cartes fiables, des assurances, du carburant, des équipements de protection et des procédures strictes. Un seul terrain pentu, rocailleux ou boisé peut mobiliser des semaines de travail. La rapidité ne peut jamais primer sur la sécurité.
Le poids du terrain libanais
Le Liban dispose toutefois d’un acquis important. Le Centre libanais d’action contre les mines, rattaché aux forces armées, coordonne depuis des années la dépollution, l’éducation aux risques et l’assistance aux victimes. Les équipes nationales et les organisations spécialisées ont libéré de nombreux terrains, détruit des engins explosifs et installé des mécanismes de sensibilisation dans les villages. Le pays possède aussi des standards nationaux d’action antimines. Cette base explique pourquoi l’adhésion n’apparaît pas comme un départ de zéro, mais comme la formalisation d’une pratique déjà ancrée.
La contamination reste cependant lourde. Les dernières données disponibles indiquent qu’à la fin de 2024, le Liban déclarait 15,79 kilomètres carrés de terres contaminées par des mines antipersonnel. À cette surface s’ajoutaient 4,67 kilomètres carrés touchés par des restes de sous-munitions. Ces chiffres ne résument pas l’ensemble des dangers explosifs, car certaines zones restent suspectes, inaccessibles ou en cours d’évaluation. Ils donnent néanmoins l’ordre de grandeur du défi. Derrière chaque parcelle figurent des vergers, des chemins, des pâturages, des maisons ou des accès à des infrastructures.
La majorité des zones minées se situe dans le Sud. Les champs proches de la Ligne bleue présentent souvent une contamination conventionnelle, avec des mines posées en lignes ou en champs plus structurés. D’autres régions, notamment au nord et autour du Mont-Liban, portent l’héritage de la guerre civile, avec des implantations moins bien documentées. Les secteurs proches de la frontière syrienne ont aussi connu des dangers liés aux engins improvisés. Cette diversité complique le travail des équipes. Le Liban ne fait pas face à une seule catégorie de contamination, mais à plusieurs couches historiques.
Sous-munitions, retours et nouveaux risques
La guerre de 2006 a ajouté un problème spécifique : les sous-munitions non explosées. Elles ne sont pas des mines antipersonnel au sens strict de la Convention d’Ottawa, mais elles produisent souvent un effet comparable pour les civils. Elles se dispersent sur des terres agricoles, restent instables et explosent au contact. Le Liban est déjà partie à la Convention sur les armes à sous-munitions. Son adhésion au traité d’Ottawa rapproche donc ses engagements dans deux dossiers qui se croisent sur le terrain. Pour les habitants, la distinction juridique compte moins que le danger au sol.
Les conflits récents ont aggravé l’équation. Depuis octobre 2023, les hostilités liées à la guerre régionale ont provoqué de nouveaux déplacements et limité l’accès des équipes à certaines zones du Sud. Les frappes sur des dépôts ou des positions militaires peuvent créer des projections d’engins explosifs, appelées « kick-outs » par les spécialistes. Elles dispersent des munitions ou fragments dangereux autour des sites touchés. Les retours de déplacés deviennent alors plus risqués, car les habitants retrouvent des jardins, des toits, des routes et des champs modifiés par les combats.
La question humanitaire se lit dans les chiffres, mais aussi dans les comportements quotidiens. Les enfants jouent près des maisons endommagées. Les agriculteurs cherchent à rejoindre leurs oliveraies. Les bergers déplacent leurs troupeaux vers des terrains moins coûteux. Les familles coupent du bois, ramassent des métaux ou récupèrent des matériaux dans des bâtiments détruits. Dans un pays appauvri, le besoin économique pousse parfois à entrer dans des zones dangereuses. L’éducation aux risques devient alors aussi essentielle que le déminage lui-même.
Victimes et terres agricoles au cœur du dossier
Les victimes ne se limitent pas aux morts immédiats. Une explosion de mine détruit une jambe, une main, une vue, une capacité de travail. Elle impose des soins d’urgence, des opérations répétées, une rééducation longue, des prothèses, un soutien psychologique et une adaptation sociale. Elle touche aussi les familles, souvent privées d’un revenu. La Convention oblige les États parties à prendre en compte l’assistance aux victimes. Pour le Liban, cela renvoie à un système de santé fragmenté, à des coûts médicaux élevés et à des services de réadaptation qui dépendent largement de partenariats.
La portée économique est tout aussi directe. Une terre minée ne produit pas. Un champ interdit prive une famille de récolte. Un chemin dangereux allonge les trajets. Une parcelle suspecte perd sa valeur. Les communes rurales du Sud, déjà fragilisées par les destructions, ne peuvent pas reconstruire durablement sans cartographie fiable et sans dépollution. L’adhésion à la Convention peut faciliter l’accès à l’assistance internationale, mais elle exigera aussi des plans clairs. Les bailleurs veulent des priorités, des échéances, des indicateurs et une capacité de contrôle.
Le financement sera donc un enjeu central. Les programmes d’action antimines ont subi, ces dernières années, les effets de la baisse des ressources, de l’inflation et de l’insécurité. Les opérations dans les zones proches de la frontière ont parfois été suspendues pour protéger les équipes. Cette suspension a ralenti la libération des terres et déplacé les priorités vers les interventions d’urgence. L’adhésion peut attirer une attention nouvelle, mais elle ne garantit pas automatiquement les fonds nécessaires. Le Liban devra transformer le capital diplomatique de l’adhésion en soutien opérationnel.
Un choix de souveraineté humanitaire
La décision pose aussi une question de souveraineté. Le Liban affirme, par ce traité, que la protection des civils fait partie de sa sécurité nationale. Ce choix ne nie pas les menaces auxquelles le pays fait face. Il répond par une autre logique : certaines armes minent d’abord la population qui vit autour d’elles. Dans un territoire étroit, densément habité et traversé par des lignes de front mouvantes, le coût civil d’une mine antipersonnel dépasse souvent sa valeur militaire. Cette analyse rejoint l’expérience accumulée par les villages du Sud depuis plusieurs décennies.
Cette adhésion intervient alors que la norme internationale connaît une période de fragilité. Plusieurs États européens ont décidé de se retirer de la Convention en invoquant la menace russe. D’autres puissances majeures ne sont jamais devenues parties au traité. Cette séquence crée un contraste. Le Liban, pays en crise et exposé à un conflit ouvert, choisit de rejoindre l’interdiction au moment où d’autres États réhabilitent les mines au nom de la défense territoriale. Le message libanais vaut donc au-delà de ses frontières. Il rappelle que la sécurité ne se limite pas à la possession d’armes.
Sur le plan régional, ce choix peut nourrir un débat plus large. Le Moyen-Orient reste une zone de faible universalisation du traité. Les arsenaux, les conflits non résolus et les occupations prolongées freinent l’adhésion de plusieurs États. Le Liban ne peut pas, seul, modifier ce paysage. Mais il peut utiliser son nouveau statut pour défendre une lecture humanitaire du déminage, demander l’assistance technique prévue par la Convention et renforcer la documentation sur les zones contaminées. Sa voix sera plus audible dans les réunions des États parties qu’elle ne l’était comme État extérieur.
Le premier rapport comme test
La mise en œuvre nationale devra maintenant suivre. Le traité impose des mesures législatives, administratives et pénales pour prévenir et sanctionner les actes interdits. Le gouvernement devra donc vérifier la conformité du droit libanais, préciser les responsabilités des institutions, organiser la collecte de données et assurer la coordination entre l’armée, les ministères, les municipalités et les partenaires. Ce travail est moins visible qu’une cérémonie d’adhésion, mais il conditionnera la crédibilité de l’engagement. Une interdiction sans mécanisme national reste fragile.
Le premier rapport de transparence sera particulièrement observé. Il devra dire ce que le Liban possède, ce qu’il ne possède pas, ce qu’il a détruit, ce qu’il entend conserver pour la formation et quelles zones doivent être traitées en priorité. Il devra aussi exposer les mesures d’alerte pour les populations. Dans un pays où les cartes de contamination héritées des guerres ne sont pas toujours complètes, l’exercice sera sensible. Il nécessitera une coopération étroite entre les autorités militaires, les acteurs humanitaires et les communes.
La relation avec les forces internationales présentes au Sud restera importante. Les opérations de déminage menées dans la zone d’activité de la Finul protègent les populations locales, mais aussi les patrouilles et les équipes de maintien de la paix. La contamination y affecte plus de 1 200 secteurs et plusieurs millions de mètres carrés dans la zone d’opérations. Les incidents passés montrent que les mines et restes explosifs ne disparaissent pas avec la baisse des combats. Ils créent une guerre lente, parfois silencieuse, qui commence lorsque les armes se taisent.
L’adhésion du Liban à la Convention sur l’interdiction des mines antipersonnel ouvre ainsi une phase pratique. Les dates sont désormais connues. Le traité entrera en vigueur le 1er novembre 2026. Le premier rapport devra suivre au printemps 2027. Les échéances de destruction et de dépollution s’étendront sur plusieurs années. Entre-temps, les habitants des zones contaminées attendront surtout des panneaux visibles, des messages clairs, des équipes capables d’intervenir et des terres rendues assez sûres pour y retourner, y travailler ou y reconstruire une maison.
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