Didier Chaudet, Institut français d’études sur l’Asie centrale

Le 22 septembre 2018, à Ahvaz, capitale régionale de la province du Khuzestan, dans le sud-ouest de l’Iran, des militants ont pris pour cible un défilé militaire du Corps des Gardiens de la Révolution islamique, mieux connu sous le nom de Pasdarans. Bilan : au moins 29 morts, et plus de 60 blessés. Et un dangereux avant-goût de troisième guerre du Golfe, selon certains.

Qui est responsable ?

Face à ce type d’action, la première question que l’on se pose est celle de la responsabilité. Deux hypothèses ont émergé : un acte des séparatistes arabes du Khuzestan (un territoire abritant une minorité arabe, principalement chiite), ou de Daech.

Ces deux coupables présumés ont revendiqué l’attentat, mais seul le second a divulgué une vidéo. On y voit trois des responsables présumés de l’attaque, deux parlant en arabe avec un accent irakien, et le troisième en farsi. Ils s’y présentent comme des représentants de la vraie foi, en djihad contre les « infidèles » – ce qui est, en effet, plus proche du discours djihadiste que de celui de séparatisme.

Pour autant, l’Iran ayant construit une partie de son identité sur l’affiliation au chiisme, la haine contre cette branche de l’islam peut se retrouver chez les indépendantistes, comme on peut le constater, par exemple, au Baloutchistan. Et les séparatistes revendiquant l’attentat ont affirmé que la vidéo leur avait été « volée » par l’État islamique (EI)… Et ils semblent avoir donné des informations exactes sur l’un des commanditaires de l’attentat – ce qui donne une certaine crédibilité à leur revendication de l’attaque.

On se heurte ici à la limite de l’analyse sur le dossier des actions terroristes, qui reste fondamentalement dépendante de la parole d’acteurs ayant leurs propres intérêts à défendre. Le journaliste et le chercheur sont aussi, sans doute, prisonniers d’une vision des choses incluant chez les militants de ces groupes non-étatiques une affiliation claire et unique… Ce qui est loin d’être toujours le cas. Ainsi, si les individus dans cette vidéo ont tenu un discours anti-chiite compatible avec la pensée d’Al-Baghdadi, ils ne lui ont pas pour autant prêté allégeance ouvertement.

Daech, principal suspect

Quoi qu’il en soit, il semblerait qu’avec le temps, la responsabilité du groupe djihadiste ait été considérée comme étant la plus crédible. Selon un officier du renseignement irakien cité par Reuters, des membres de Daech auraient fui l’Irak, suite à leurs défaites sur place, avant de traverser la frontière irako-iranienne en direction de l’Afghanistan et du Pakistan. Ils auraient pu aider à former des cellules djihadistes sur place en Iran.

Cette possibilité a été confirmée par des parlementaires iraniens qui ont souligné l’existence de positions « poreuses » à la frontière entre Irak et Iran, rendant l’infiltration d’une cellule de Daech en territoire iranien tout à fait possible.

Téhéran, dans un premier temps, semble avoir hésité : après avoir tenu un discours mettant clairement en cause les séparatistes arabes, la position officielle a évolué vers la désignation de l’État islamique comme responsable.

Le 25 septembre dernier, le ministère du Renseignement iranien a ainsi présenté, selon lui, les responsables directs de l’attentat : un commando de cinq hommes, désignés comme des « séparatistes djihadistes ». L’une des photos présentant lesdits individus a été directement tirée de la vidéo présentée par Daech comme preuve de sa revendication. Par la suite, la culpabilité de l’État islamique a été confirmée, en tout cas du point de vue iranien : d’où les tirs de missiles balistiques par l’Iran vers le sud-est de la Syrie, ciblant le dernier territoire dans la zone encore tenue par les djihadistes.

Enfin, le 16 octobre, les Pasdarans ont annoncé avoir tué le « cerveau » de l’attentat, Abu Zaha, membre de Daech, dans la province de Dilaya, en Irak.

Ainsi, si on s’en tient aux informations mises en avant par Téhéran, la responsabilité de Daech est maintenant relativement claire, même si le doute reste permis face à une position officielle. Quoi qu’il en soit, se concentrer sur la question de la responsabilité, difficilement vérifiable, peut amener à manquer l’essentiel dans cette affaire : le danger posé par un séparatisme actif dans le Khuzestan, et surtout sa récupération par des forces étrangères hostiles à l’Iran.

Le Khuzestan, un territoire clé pour la République islamique

Le fait que les « séparatistes djihadistes » aient décidé de frapper au Khuzestan est particulièrement important. Il s’agit d’un territoire clé pour la République islamique : à la frontière avec l’Irak, il représente entre 80 % et 90 % des réserves pétrolières prouvées, ainsi que 60 % des réserves en gaz naturel. La population arabe iranienne locale a des liens tribaux et linguistiques avec son voisinage irakien.

Comme évoqué plus haut, l’attentat d’Ahvaz a prouvé que l’infiltration de forces non-étatiques en Iran venant d’Irak était possible. Le danger sécuritaire est d’autant plus réel que, comme d’autres périphéries iraniennes peuplées de minorités, ce territoire a été secoué par des actions anti-gouvernementales par le passé.

En 1922, déjà, le nationaliste arabe Khazal Shah a essayé de séparer le Khuzestan du reste de l’Iran, profitant de faiblesse de la dynastie Qajar finissante. Puis en 1958, un FLA, « Front de Libération de l’Arabistan » (nom donné par les séparatistes au Khuzestan), a vu le jour : preuve que le problème ici n’est pas le régime iranien, mais une difficile relation entre le centre et la périphérie, mais aussi entre les Persans et les minorités ethniques. Le FLA a été décapité dès 1963, mais les tensions entre Téhéran et la minorité arabe du Khuzestan ne se sont pas apaisés pour autant.

En 2005, des manifestations y ont eu lieu en réaction à ce qui semble avoir été une « fake news » : une lettre attribuée au vice-président de l’époque, Mohamad Ali Abtahi, mettant en avant une stratégie politique visant à réduire la population arabe du Khuzestan. La police a tiré sur les manifestants pour tenter de les disperser, entraînant un cercle vicieux violences-répressions. Des attentats à la bombe ont par la suite été commis – en juin, octobre 2005 et janvier 2006 – attribués aux séparatistes.

Concordance de vues entre séparatistes et djihadistes

Ces violences n’ont pas cessé depuis : en avril 2015, les séparatistes affiliés au Mouvement de lutte arabe pour la libération d’Ahwaz (mieux connu sous son sigle anglophone ASMLA, Arab Struggle Movement for the Liberation of Ahwaz) ont annoncé une escalade sans précédent dans leur lutte armée, vite confirmée dans les faits. Ce groupe s’est, par la suite, illustré dans l’attaque de pipelines à l’intérieur du pays.

ASMLA ne cache pas son désir de coopérer avec les autres séparatistes s’opposant à la République islamique, par exemple en territoire kurde ou au Sistan-Baloutchistan. C’est un point commun avec les djihadistes anti-Iran, notamment Daech.

Le groupe séparatiste s’est également ouvertement aligné sur l’Arabie saoudite, en soutenant sa guerre au Yémen, au nom de l’opposition à l’influence iranienne. Ici aussi, on ne peut que constater la concordance de vues de fait entre séparatistes et djihadistes, qui pensent dans les deux cas la guerre au Yémen comme une lutte entre chiites/forces pro-iraniennes et sunnites, à leur avantage.

Certes, le séparatisme ne séduit pas les masses au Khuzestan, même quand ces dernières sont en colère contre le pouvoir en place. Mais il s’agit d’une force déterminée, bien organisée, et qui partage les mêmes objectifs anti-iraniens que les djihadistes transnationaux. Ce qui rend l’idée d’une coopération entre militants séparatistes et de Daech, comme cela a pu être évoqué pour cette dernière attaque à Ahvaz, au moins probable. Et ce qui permet de mieux comprendre le danger que peut représenter le séparatisme violent pour le pouvoir iranien.

« Cinq petits Iran qu’un grand Iran »

Riyad et ses alliés émiratis se sont donc naturellement appropriés cette lutte séparatiste. En mai 2017, le prince héritier Mohammed Ben Salman a été très clair : il ne compte pas attendre que la bataille entre son pays et l’Iran atteigne le territoire saoudien. Il compte plutôt mener ce combat en Iran même.

On reste ici dans une stratégie classique des pays moyen-orientaux s’opposant à l’influence iranienne, y compris pendant la Guerre froide. Comme le disait Tarek Aziz, l’ancien bras droit de Saddam Hussein :

« Il vaut mieux cinq petits Iran qu’un grand Iran. »

Ce soutien se retrouve aussi dans les rangs de la rébellion syrienne : un bataillon de l’Armée syrienne libre s’appelait « Brigade Ahvaz », et les séparatistes d’ASMLA ont même fait le voyage en Syrie, en 2012. Le soutien mutuel est fondé sur l’idéologie, mais aussi sur des questions pratiques : la rébellion veut avoir accès à de l’information en territoire iranien, et les séparatistes ont besoin de l’expertise des combattants syriens.

Ces dernières années, on constate que les Saoudiens et leurs alliés mettent en avant la cause indépendantiste des Arabes du Khuzestan. L’idée de ce territoire comme étant sous occupation, et nécessitant un soutien actif de la péninsule pour sa libération, a été ouvertement exprimée : après l’attentat, si les ministères des Affaires étrangères du Qatar et du Koweït ont vite condamné l’attaque, le silence du Bahreïn ou de l’Arabie saoudite a confirmé le fait que certains pays considèrent le terrorisme frappant l’Iran comme étant acceptable.

Le professeur Abdulkhaleq Abdulla, présenté comme un proche du prince héritier d’Abu Dhabi et un conseiller du pouvoir aux Émirats, est allé jusqu’à déclarer que l’attaque à Ahvaz n’était pas du terrorisme, car il visait une cible militaire iranienne…

Equilibre de la terreur entre Riyad et Téhéran

La tentation d’un soutien renforcé au séparatisme arabe du Khuzestan est d’autant plus forte à Riyad que ce dernier permet de créer une sorte d’équilibre de la terreur entre le Royaume et la République islamique.

En effet, les Saoudiens craignent particulièrement l’influence iranienne dans leur province de l’Est, largement peuplé de chiites. Comme les Arabes du Khuzestan, ils se sentent marginalisés, dépossédés de leurs ressources naturelles par un pouvoir qui ne les écoute pas. Et Riyad préfère les voir comme les pions d’une puissance étrangère hostile plutôt qu’exprimant une révolte liée à certaines réalités spécifiques au sein du royaume.

Se sentant potentiellement menacée par un séparatisme que sa politique discriminatoire contre les chiites nourrit, l’Arabie saoudite est d’autant moins réservée dans l’utilisation de forces indépendantistes contre l’État associé au chiisme au Moyen-Orient.

Enfin, le fait que les Américains eux-mêmes se fassent l’écho du discours selon lequel le régime iranien serait responsable de ses propres malheurs, y compris face au terrorisme, confirme chez les Iraniens un sentiment d’encerclement par des forces globalement hostiles. Entre menace séparatiste et hostilité extérieure, l’attentat d’Ahvaz est perçu en Iran comme un possible facteur de déstabilisation du Golfe.

Face au danger très réel pour ce pays, on met souvent en avant, à raison, le sentiment nationaliste, unissant tous les Iraniens face à une menace extérieure. Mais est-ce que dans ce cas précis, ledit sentiment sera forcément positif pour Téhéran ? C’est le sujet qui sera abordé dans notre prochain article.The Conversation

Didier Chaudet, Attaché scientifique, Institut français d’études sur l’Asie centrale

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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