Arc triomphal de la voie romaine de Tyr.
Crédits Photos : © François El-Bacha.

La destruction de l’installation portuaire phénicienne constitue une date charnière dans l’histoire de l’archéologie libanaise. En effet, pour la première fois depuis le milieu du 19ème siècle, un responsable censé protéger notre patrimoine, annule le décret d’un ancien ministre et « déclasse » une installation portuaire phénicienne pour la faire détruire. Pire encore, ce responsable qui n’est autre que notre ministre de la culture, contacte l’entrepreneur pour qu’il démolisse le site archéologique avant la publication du décret criminel dans le journal officiel. Déconcertante incompétence ou corruption jusqu’aux os ?  Une enquête judiciaire nous le dira.

Cette effrayante dérive nous fait trembler quant au sort que ce ministre pourrait faire subir aux quelques dizaines de sites encore classés (le Tell phénicien, Baalbek, Jbeil, Tyr, Eshmoun, Kamed el Laouz, Faqra, Beit Méry, ‘Ain ‘Ikrin, etc…). Il s’est installé, apparemment très à l’aise, dans une logique de destruction des sites archéologiques. Le crime contre l’installation portuaire phénicienne n’est que la partie visible de l’iceberg. Avec  la complicité de ce même ministre, une société privée effectue des fouilles à Beyrouth, dans l’illégalité totale. Les sites fouillés, en moyenne un par mois, sont démantelés et jetés à la mer sans aucune publication scientifique.

Alors que du temps de l’Emir Maurice Chéhab, maître de la Direction Générale des Antiquités (DGA) durant six décennies, la priorité était strictement réservée à la sauvegarde des sites archéologiques.  Tous les spécialistes se souviennent encore qu’il avait même privilégié, à Tyr, les fouilles horizontales pour devancer le développement urbanistique anarchique et sauver ainsi les vestiges de la grande métropole phénicienne.

Il est vrai que la dérive actuelle a commencé avec le premier gouvernement de Rafic Hariri et la création de Solidère, mais il n’en reste pas moins vrai qu’à cette époque là le ministre de la culture, M. Michel Eddé avait accepté que l’UNESCO fasse venir un comité de dix grands spécialistes pour palier à l’impuissance de la Direction Générale des Antiquités. C’est grâce au soutien de l’UNESCO et de son comité que nous avons pu sauver (jusqu’à quand ?) le Tell phénicien, le quartier phénicien et le site de la place des Martyrs.

Inspiré du succès si partiel soit-il du Comité Scientifique International, et pour que notre patrimoine ne reste pas à la merci d’une seule personne, un ministre ou un directeur général, nous proposons la création d’un Conseil Suprême pour le Patrimoine Archéologique et Historique. Ce conseil sera formé de cinq à dix spécialistes qui superviseront le côté scientifique et décideront du sort des sites découverts, laissant les affaires administratives à la DGA.

C’est un appel urgent que nous lançons en souhaitant que nos très hauts responsables, en tiennent compte.

Dr. Naji Karam
Professeur d’archéologie phénicienne
Ancien chef du Département d’Art et d’Archéologie (UL)

Libnanews