Il y a trois semaines, Emmanuel Macron venait « sculpter[r] sa stature internationale » (Le Figaro du 24 janvier 2017) à Beyrouth. « Au Liban », renchérit Le Parisien dans son édition du 25 janvier et dans un style moins soutenu, « Macron la joue président ». « Le candidat des progressistes »,  si l’on en croit Le Parisien (25 janvier 2017) était à peine rentré à Paris que François Fillon s’apprêtait à prendre sinon le même chemin, du moins le même vol vers Beyrouth. L’actualité politicienne en a décidé autrement et le voyage a été reporté. Le candidat Fillon doit pour l’instant re-sculpter sa stature nationale.

Intéressant à plus d’un titre ce tropisme vers un pays qui ne représente pourtant pas un grand enjeu sur un plan électoral. Dans son éditorial du 28 janvier intitulé « Micro-Liban, macro-campagnes », l’éditorialiste de L’Orient – Le Jour, Issa Goraieb y voit le signe d’un indéniable progrès : « de station douloureuse pour ses amis étrangers venant assurer de leur amitié, de leur solidarité, de leur sympathie (sinon de leur compassion) ce minuscule pays qu’on eût dit poursuivi par la guigne », le Liban est passé au statut plus enviable d’étape obligée sur la voie qui mène à l’Elysée, observatoire privilégié et presque apaisé d’une région en ébullition. Mais il y aurait peut-être d’autres leçons à tirer de ces déplacements ou de leurs annulations.

1- La première leçon et la plus sympathique, c’est que les Français ont toujours « le Liban au cœur ». Certes, à y regarder de près, la visite d’Emmanuel à Macron était anecdotique, sauf à considérer que 400 personnes constituent dans le pays de la « révolution du cèdre » un chiffre considérable (400 personnes, c’est le nombre de ceux qui sont venus l’écouter à l’ESA). Mais la couverture médiatique du déplacement (de La Croix au Parisien en passant par Le Figaro sans oublier Le Point, Le Monde, Les Echos, La Vie…) confirme ce que l’on aime se voir répéter : qu’il existe un véritable attachement, voire une fascination des Français – ou d’une partie d’entre eux – pour cette terre dont l’histoire est plus ancienne que la nôtre et dont l’amitié nous honore.

François Fillon, quant à lui, n’en aurait pas été à son premier déplacement au Liban. Il s’y trouvait en 1985 pendant la guerre civile. Et l’un de ses plus fidèles soutiens lors de la primaire de la droite et du centre, Gérard Larcher, Président du Sénat, y a effectué de nombreux déplacements humanitaires.

2- La deuxième leçon est peut-être d’ordre géopolitique. Dans son discours du 23 janvier 2017, Emmanuel Macron a prôné vis-à-vis de la Syrie une politique d’ « équilibre », se disant opposé à ce que le départ du Président el-Assad soit un « préalable à tout ». « La France n’est pas là, a-t-il expliqué, pour distribuer les bons points et les mauvais points. » Pour autant, le candidat refuse que l’on « pactise » avec le dictateur. Par rapport à la politique française – qui faisait l’objet d’un large consensus en 2011-2012 et qui consistait à reconnaître l’Armée Syrienne Libre au détriment du pouvoir en place -, il s’agit d’une inflexion majeure.

François Fillon de son côté a parcouru une partie du chemin inverse et cette course au centre est un signe parmi d’autres que l’échéance présidentielle approche. Il n’est plus l’homme de l’opposition frontale à la ligne gouvernementale car on ne sait plus trop en quoi celle-ci consiste, mais le candidat qui vient rappeler les règles du réalisme politique, lequel consiste à prendre acte d’un état de fait afin d’agir au mieux. Sans reprendre l’expression de son challenger, il n’est pas si éloigné de cette « morale de l’action » qu’Emmanuel Macron appelle de ses vœux. Kant a les mains propres. Mais Kant n’a pas de mains, ajoutait Péguy. Sans être sartriens, Macron et Fillon ont des mains.

Même inflexion en ce qui concerne la Russie : ni mise à l’écart par principe, ni blanc-seing. Le discours de La Villette du 29 janvier a permis de dissiper un malentendu.

Sur la question israélo-palestinienne, même convergence puisque l’histoire, la géographie, l’opinion publique et le jeu international s’imposeront de la même manière à l’un et à l’autre et ils le savent. Les différences ne peuvent être que de nuances. On n’en sera pas étonné, la partition de Fillon est plus gaullienne : dans son ouvrage Faire (Albin Michel, 2015), ce dernier évoque « le malheur palestinien », mais il est également le plus combattif contre le radicalisme islamiste en tant que mouvement à visée totalitaire. Sans renier de Gaulle, Emmanuel Macron est davantage l’héritier d’un Pierre Mendès France ou d’un Hubert Védrine. Mais l’exercice de la motion de synthèse atteint ses limites : à Beyrouth, peut-être inspiré par les chimères qui habitent le Musée National, Emmanuel Macron a dessiné les contours d’une forme de mirage diplomatique, une ligne… « gaullo-mitterrandienne ». La Croix de Lorraine plus la francisque.

3- La Croix de Lorraine, justement. De Gaulle ne l’a pas brandie au Liban (et d’ailleurs, il ne l’a pas « brandie ») pour l’opposer au Croissant. Elle était là pour rappeler que rien de grand ne se fait sans mystique, sans foi. On a tenté d’enfermer François Fillon dans la défense des chrétiens d’orient – et il a sans doute prêté le flanc à cette « réduction » – en en faisant l’héritier de l’ « alliance des minorités », mais le soutien de l’homme d’affaires franco-israélien et marocain Patrick Drahi, dont la fortune est estimée par Forbes à 9,7 milliards de dollars US, et par conséquent le soutien sans nuances de L’Express, de Libération, de BFMTV et d’i24news parmi d’autres à la candidature d’Emmanuel Macron, et le soin apporté par à souligner que ce déplacement au Liban a été organisé par la présidente du groupe d’amitié parlementaire France-Liban, la sénatrice Bariza Khiari, conseillère du 16ème arrondissement de Paris, indique que la réalité est plus complexe. Au cours de sa tournée, l’homme qui était allé saluer Jeanne d’Arc à Orléans et Philippe de Villiers au Puy du Fou, a pris soin de ne pas oublier ces mêmes « chrétiens d’orient ». Et la journaliste Pascale Tournier de l’hebdomadaire catholique La Vie a titré  « Emmanuel Macron au Liban : chapelet et chrétiens d’Orient » (25 janvier 2017) un article illustré d’une photo présentant la réception du candidat par le premier ministre libanais, M. Saad Hariri.

Les vrais clivages  entre les deux candidats sont ailleurs. Certes cela fait un certain temps que François Fillon et Valérie Pécresse tentent avec le directeur de L’Œuvre d’Orient d’alerter l’opinion sur les conséquences des conflits régionaux (à commencer par celui qui fut déclenché en 2004 en 2004 par les Etats-Unis à la suite d’une campagne de désinformation massive). Cette situation dramatique met en danger des communautés dépositaires d’un héritage spirituel et culturel bimillénaire qui participe à la fragile diversité de ces terres des origines (puisque tel est le sens du mot « orient »), diversité dont tout le monde reconnaît le prix, à la seule exception des sectataires de Daesh. Est-ce à dire que François Fillon ne s’intéresse qu’aux chrétiens ? Ce serait bien sûr confortable pour ceux qui pensent détenir le monopole du bien et du vrai. En réalité,  lorsque l’ancien premier ministre s’est rendu dans un camp de réfugiés en Irak, qu’a-t-il constaté ? Il a constaté « que la prière des chrétiens et celle des musulmans se confondaient.» (discours de La Villette, 29 janvier 2017). Les deux candidats ne s’opposent pas tant par leur attachement à une hypothétique « politique des minorités » ou à une « grande politique » au Proche-Orient, qu’à la part plus ou moins grande que ces deux hommes accordent aux techniques de la communication et à ce que l’on pourrait appeler, au risque de l’emphase, les « forces de l’esprit. » «C’est une bataille idéologique et spirituelle qu’il faut livrer tous ensemble, a déclaré François Fillon à La Villette. Je dis ‘spirituelle’, parce que ce n’est pas en évacuant toute transcendance qu’on peut combattre la croyance ravageuse des fanatiques. […] Il n’y a aucune honte à se dire chrétien, aucune honte à se dire musulman, aucune honte à se dire athée ou agnostique. Ce qui importe, c’est le respect […] ».

Depuis des décennies, et contre vents et marées, les Libanais ont-ils dit autre chose ?

4- Ces visites parallèles, réalisée pour l’une, déplacée pour la seconde, sont également importantes d’un point de vue sociétal comme on dit aujourd’hui. Certes une hirondelle ne fait pas le printemps et quatre cents curieux ne font pas une marée humaine, mais si la blogosphère libanaise francophone sembla plutôt circonspecte, les médias libanais semblent avoir été quelque peu séduits par le candidat Macron. Est-ce à dire que certaines lignes vont bouger au Liban ? François Fillon refuse l’adoption plénière d’un enfant par un couple homosexuel, réservant la filiation de manière exclusive aux couples hétérosexuels. Emmanuel Macron a moins de prévention vis-à-vis du mouvement LGTB (Lesbiennes-Gays-Trans-Bisexuels) même si l’absence de programme affiché sur le site internet En marche ! à trois mois des élections ne permet pas d’être plus précis. Certes, le Liban n’en est pas encore là, mais les demandes de dépénalisation de l’homosexualité font partie des combats importants sur la blogosphère libanaise (sur la blogosphère anglophone d’ailleurs plus que sur la blogosphère francophone). L’autre point, qui n’a rien à voir avec le premier mais que l’on peut considérer d’une certaine manière comme sociétal, est celui de la reconnaissance d’Israël par le Liban. L’existence d’Israël est bien évidemment un fait non négociable du côté français de la même manière que la France a toujours défendu les frontières du Liban, celles de 1920, face à toutes les contestations qu’elles aient été internes au Liban ou qu’elles aient été le fait des voisins ou de puissances occidentales. Or le Liban qui invite parfois ses amis à plus de realpolitik ne s’applique pas toujours cette exigence. La non-reconnaissance d’Israël, quelles qu’en soient les raisons, finit à poser un problème de société dans la mesure où l’on ne peut pas nommer ce qui pour d’autres, ailleurs, existe depuis sept décennies. La censure qui s’ensuit contredit la tradition de pluralisme et d’ouverture du Liban et appauvrit le débat. En 1924, la reconnaissance de l’URSS par la France n’a pas rendu les Français plus communistes, ni moins d’ailleurs. Certes de Gaulle mettait son point d’honneur à continuer à parler de Russie et non d’Union Soviétique ; néanmoins, c’est bien vers l’Union Soviétique que se sont envolés les membres de l’escadrille Normandie-Niemen constituée à Rayak, dans la Békaa, en 1942. Le rôle joué dans la campagne d’Emmanuel Macron par Patrick Drahi pose certaines questions en termes de souveraineté nationale du fait de la triple nationalité de l’homme d’affaires. En revanche, son délégué auprès d’Emmanuel Macron, le talentueux Bernard Mourad, né au Liban en 1975 d’un père libanais maronite et d’une mère française issue d’une famille juive de Casablanca, élevé depuis 1977 en région parisienne (Challenges, 4 octobre 2016), figure bien le rêve d’un creuset méditerranéen qui ignorerait les séparations. En revanche l’accueil fait au candidat par une partie des médias libanais et le fait que cet aspect n’a pas posé de problème au point de n’être même pas être abordé indiquerait-il une évolution des mentalités au Liban sur ces questions ? Une telle reconnaissance, si elle avait lieu un jour, ne pourrait pas émaner de ceux qui ont été affaiblis par des décennies de compromissions, mais seulement de ceux qui se trouvent sur cette question moralement dans une position de force.

François Fillon n’atterrira pas à l’Aéroport International de Beyrouth à la fin de la semaine. Emmanuel Macron, nouveau « Monsieur X », bénéficie pour l’instant d’un effet d’aubaine, lui qui n’a jamais été élu que ce soit aux élections législatives ou aux primaires. Ce ne sont pas les « mystères de Londres ou de Washington » que de Gaulle balayait d’un revers de la main à Alger en novembre 1943 lorsque des services réputés amis avaient forgé l’opportune affaire Dufour aujourd’hui bien oubliée, c’est juste le quotidien d’une campagne « ordinaire » succédant à une autre qui, de wikileaks en « fake news », a fait advenir un inquiétant « américano-fascisme » après la campagne britannique aux accents xénophobes qui a conduit au Brexit. François Fillon n’est pas de Gaulle, Boris Johnson n’est pas Churchill et Emmanuel Macron n’est pas… Napoléon ! Néanmoins, face aux défis colossaux que nous avons à affronter, espérons que nous saurons choisir ceux dont le sang-froid et le programme nous donneront le plus de chance d’envisager l’avenir avec confiance.


Clotilde de Fouchécour

Ancienne élève de l’Ecole Normale Supérieure, Clotilde de Fouchécour enseigne les lettres classiques. Elle a vécu en Allemagne, en Autriche et vit actuellement à Paris. Elle a co-dirigé, avec Karim Bitar, l’ouvrage collectif De Gaulle et le Liban. Les Libanais et de Gaulle collectif De Gaulle et le Liban. Les Libanais et de Gaulle (Geuthner, 2015, 550 p.).