Au-delà des questions économiques et politiques stricto sensu, une des grandes redécouvertes voire découvertes pour certains de cette révolution d’Octobre, est celle de l’espace public,  vital. Car oui, l’espace public crée de l’espace vital.  On se retrouvait à pouvoir circuler librement, rapidement, en ville, à pieds.  Tout le monde  retrouve l’usage de ses jambes et en constate les bienfaits, plutôt que ceux de la voiture. On arrive vite partout; pas de traffic, pas de klaxons. Le silence, la ville est silencieuse hors clameurs de la place de la révolution. Cela aussi crée de l’espace vital ; le silence fait de la place, accueille.  On se gare partout et on continue la trotte à pied. Soudain, la vie quotidienne semble plus facile, légère, délestée de toutes ces charges  typiquement libanaises, broyeuses d’énergie. 

La place des Martyrs, même si en grande partie bouffée par des constructions,  accueille les piétons, les manifestants, les penseurs, les jeunes, les moins jeunes… Ils se déversent tous là, autour de cette place et de ses ramifications, vers l’Œuf, vers la mosquée, vers l’esplanade, transformée en aire de camping, et les alentours en aires de jeux.  Je regarde cet espace et je souris, je vois une de mes visions  que j’avais écrites dans un billet lettre/message pour le Liban  – qu’on m’avait demandé il y a trois ans ou plus  – se manifester. J’écrivais alors : « (…) Lasse des camps (…). De ces camps qui se démultiplient.  J’ai envie qu’il n’y ait plus de camps : ni palestiniens, ni syriens, ni ROM, ni chrétien, ni musulman, ni masculin, ni féminin ; pas de camps tout court. A la place de ces camps, je vois bien de grands parcs, avec des pelouses et des arbres ; des parcs d’attraction, des stades sportifs… De grandes aires de jeux, de concerts et d’échange où les uns et les autres viendront se mélanger». L’espace de quelques jours, ma vision semble prophétique. C’est donc possible, oui ; je n’ai pas fait que rêver. Cela pourrait advenir. Oui, il suffirait de quelques décisions ; de rendre l’espace public au public, de faire de la place à l’homme plutôt qu’au ciment, et la nature se chargera du reste.

 Sur la place des Martyrs et dans les rues attenantes, les gens prennent le temps de s’attarder, prennent le temps de la curiosité, de se parler, de passer une tête ou une oreille  ou carrément de s’asseoir sous telle tente ou telle autre où se déroulent des débats sur des questions  d’ordre public précises ou des rencontres plus générales mais o^ combien, utiles, comme dans la tente de soutien psycho-social. Là, jeunes et moins jeunes partagent et échangent librement autour de leur vécu et de leurs angoisses durant cette période explosive, qui met à jour toutes les forces autant que toutes les vulnérabilités.  Soudain sous la tente, on se sent moins seul avec toutes nos interrogations. Soudain, on fait une rencontre qui va nous toucher. Soudain, on découvre un autre visage à ceux que l’on connaissait ou que l’on pensait connaitre. Ceux qui sont quelque chose le jour, et qui apparaissent autres le soir, durant cette révolution, sur cette place. Même leur tenue est moins attifée.  On est peut-être plus vrai dans ces moments, plus instinctifs….  Il y en a qui apporte des gateaux, d’autres des sandwichs qu’ils ont préparé chez eux, d’autres improvisent un cours de yoga, une séance de méditation, une séance de dessin… Beaucoup enlèvent leur masque. Tout le monde veut contribuer, chacun à sa façon. Dans cet espace collectif, le regard s’élargit et l’affection avec. 

 Il suffirait donc de créer de  l’espace pour que tout le monde soit heureux ; de l’espace pour jouer, pour se rencontrer ; non pas pare chocs contre pare chocs, non pas vitres fermées pour ne pas sentir les mauvaises odeurs, ne pas inhaler toute la pollution. Il suffirait de plein air. Il suffirait de prendre le bon médicament, non frelaté comme on l’a vu dans l’émission d’Al Jadeed autour de la corruption, à propos des médicaments pour le cancer. L’environnement finit par vous atteindre ; il suffirait déjà donc de transformer celui-ci. De transformer une magistrature aveugle et silencieuse en une magistrature qui remplit pleinement son rôle, tout simplement ;  il suffirait que Solidere exécute ses plans initiaux, il y était prévu un très grand parc. Où est-il passé ? A la place, encore du ciment et le développement d’un deuxième Zaytoune Bay ou équivalent. Au Beirut Waterfront, un des rares espaces encore ouverts et vitaux, grues et autres bétonneuses fendent l’espace même les jours de révolution, dollar oblige ; pendant que les banques établissent un contrôle des capitaux et que le citoyen lamda ne dispose plus librement de ses fonds gagnés a la sueur de son front.

 « Je veux offrir des lieux où les gens sentent qu’ils peuvent vivre ensemble’’ dit Tadao Ando, l’architecte japonais, prix Pitzker, équivalent du prix Nobel pour l’architecture. Devons-nous donner une leçon d’architecture à nos dirigeants ? Leur expliquer que l’espace public favorise le partage, l’interaction, qu’ « il est (de ce fait) intégrateur » comme le dit Roueida Ayache architecte franco libanaise, associée du cabinet parisien Architecture Studio. Ne pouvons-nous pas faire appel à Roueida Ayache, à Hala Warde, à Lina Ghotmeh, etc a toutes nos compatriotes qui se trouvent ailleurs pour repenser avec nous cet espace public ?

Il y a dix ans, ce même espace public réinvesti par la révolution et les manifestants m’avait inspiré un texte en atelier d’écriture autour de la ville et des trajets du quotidien. En le revisitant  maintenant, je m’aperçois combien ce texte n’a plus aucune réalité, combien l’espace qu’il célèbre est devenu méconnaissable et de moins en moins public.  La Place des Martyrs a été envahie par les constructions ; le Virgin a fermé,  au Nahar, Gebran Tueni et Samir Kassir ne sont plus ; moi, j’ai dû déménager, le loyer croissant, mes revenus pas vraiment et la mer et l’air, pollués jusqu’à la moelle, ne sont plus dans l’accueil… Ceci dit, à l’occasion de la révolution et à ma grande joie, j’ai pu découvrir l’Œuf qui m’avait toujours fasciné et y entrer. La révolution me rendra-t-elle ma ville et ses symboles,  ou à ceux qui viendront après moi ? En créera-t-elle de nouveaux ?

Extraits de Trajets, Habiter Beyrouth,  janvier 2010

J’aime débouler dans ma rue dont le calme et le vert m’inspirent, me dilatent le cœur quel que soit son état au réveil. La rue est en pente, et me donne une sensation de vitesse, la sensation d’un nouveau départ. Les oiseaux dans Nazareth gazouillent, les grappes des bougainvillées pendent le long des murs, j’aime leur couleur, surtout les mauves. Je me demande toujours pourquoi elles ont éclos et pas les miennes. Je longe le mur en pierre de Nazareth : un mur lourd, toute une histoire qui se déroule derrière. Un décor de théâtre qui me protège un peu avant d’entrer dans le violent théâtre de la vie, au carrefour Sodeco où les klaxons hurlent, où les voitures se jettent les unes sur les autres, où le malheureux policier, tout le monde s’en fout (…)

Je débarque par la rue de Damas sur la Place des Martyrs qui ne m’inspire pas le martyr mais au contraire, la liberté. Parce qu’elle est vaste, parce qu’elle est encore vierge – de béton coulé – parce que le Port de Beyrouth se profile avec ses mats, ses grues et ses navires. Le port, symbole de voyages, d’échanges, de grandes entreprises, de rêves et de liberté…On avait d’ailleurs proposé d’appeler cette place, Place de la Liberté après les manifestations historiques du printemps 2005. Les façades du Virgin et du Nahar m’interpellent aussi, chacune dans son style. Le Virgin pour ses rotondes haussmanniennes, pour sa grandeur et paradoxalement pour son histoire – il paraît que c’était un cinéma; qu’est-ce que j’aurais aimé que ce soit encore le cas ! J’aime son architecture tout comme j’aime celle du Nahar avec son verre, cristallin, élégant et fier. Humeur cristalline du matin. Espace du matin. J’aime à prendre le Ring, j’ai le sentiment de m’élancer à toute vitesse. J’aime le mouvement de ce pont qui monte et redescend en douceur mais où l’on peut aller vite, à ciel ouvert. Sentiment d’aller vers quelque chose, sentiment d’espace, dans une ville qui par ailleurs m’étouffe, tant il y pousse du béton partout, tant le bruit m’assourdit les oreilles. Je regarde à droite en traversant le ring, systématiquement; les toits des églises, l’église arménienne surtout. Ses formes arrondies et blanches. Les quelques toits en tuiles qui subsistent, comme une toile qui se décline tous les jours en face de moi et dont je ne suis pas encore lassée. Ils n’ont pas encore complètement défiguré la ville. L’espace vers la Place des Martyrs, vers “ la boule ” – plutôt œuf à mon sens – le City Center, qui est, parait-il, condamné. J’aime sa forme ovoïde; ce doit avoir un rapport avec les origines, les histoires de fœtus, de cocon maternel…

La pente descendante à la sortie du ring, la vue soudaine sur la mer, le bleu de la mer qui nous accueille, la mer qui nous reçoit, qui nous ouvre les bras. Et nos cœurs qui respirent. Le Saint Georges, puis le Phoenicia à côté, rassurant. Il est toujours là. Le Saint Georges aussi, même avec son lamento contre Solidere et son état bancal. Il est là et en même temps, il n’est plus là. On ne sait plus ce que c’est mais c’est encore un repère. La vue sur la mer et la montagne à droite qui la surplombe, elle aussi toujours là. J’aime la beauté de ce spectacle.

Article paru dans l‘Agenda Culturel avec l’aimable autorisation de son auteur.

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