Le système fiscal libanais, hérité des années 1950, est sous pression dans un pays ravagé par une crise économique sans précédent. Entre une dépendance excessive aux impôts indirects, une collecte insuffisante des impôts directs, des détournements fiscaux massifs et la fuite des fortunes vers l’étranger, il révèle des failles qui le rendent inadapté aux défis actuels. Pire, il creuse les inégalités en frappant durement les plus vulnérables tout en épargnant les classes fortunées. Voici un état des lieux en février 2025.
Un système cédulaire dépassé
Le Liban applique un système cédulaire, taxant séparément les revenus selon leur nature (salaires, bénéfices, propriétés). Conçu pour simplifier la collecte, il manque aujourd’hui de progressivité et d’équité, loin des standards modernes d’imposition globale adoptés par les pays de l’OCDE. Avec une assiette fiscale étroite – 30 à 40 % du PIB échappe à l’impôt via l’économie informelle – et des exemptions pour les holdings ou sociétés offshore sur leurs activités hors pays, le système peine à mobiliser des ressources suffisantes face à une crise qui exige des recettes robustes.
Une pression fiscale faible, inéquitable et régressive
Avant la crise de 2019, la pression fiscale (recettes fiscales/PIB) oscillait entre 15 et 20 %, bien en deçà de la moyenne OCDE (34 %). Depuis l’effondrement économique – le PIB est passé de 55 milliards USD en 2018 à environ 20 milliards en 2023 – elle aurait chuté sous les 10 %, reflet d’une collecte paralysée par la dévaluation de la livre libanaise (plus de 90 % de perte). Cette faiblesse est aggravée par une répartition déséquilibrée entre impôts directs et indirects :
- Impôts directs (20-25 % des recettes) :
- Impôt sur le revenu des personnes physiques : Taux progressif de 3 % à 21 %. Exemple : un salarié gagnant 10 millions LL par an (6 667 USD pré-crise) paie 7 % (700 000 LL). Proportion : 10-15 %.
- Impôt sur les sociétés : Taux fixe de 17 %. Exemple : une entreprise déclarant 1 milliard LL de profit paie 170 millions LL. Proportion : 5-7 %.
- Impôt sur les propriétés bâties : Taux de 4 % à 14 % sur la valeur locative. Exemple : un appartement à Beyrouth (15 millions LL locatif) paie 1,2 million LL (8 %). Proportion : 2-3 %.
- Impôts indirects (75-80 % des recettes) :
- Taxe sur la valeur ajoutée (TVA) : Taux de 11 %. Exemple : une facture d’épicerie de 500 000 LL coûte 555 000 LL. Proportion : 40-50 %.
- Droits de douane : Taxes sur les importations (5-70 %). Exemple : une voiture importée de 30 000 USD paie 15 000 USD (50 %). Proportion : 20-25 %.
- Taxes d’accise : Sur l’essence (30 %), le tabac (jusqu’à 108 %), l’alcool. Exemple : un litre d’essence à 1 million LL inclut 300 000 LL de taxe. Proportion : 10-15 %.
Ces impôts indirects pèsent lourdement sur les ménages pauvres, qui consacrent une large part de leurs revenus à la consommation, tandis que les classes fortunées échappent à la pression grâce à l’évasion fiscale et aux exemptions.
Impact fiscal : les pauvres écrasés, les riches épargnés
L’impact fiscal creuse les inégalités :
- Sur les pauvres : Les ménages à faible revenu (moins de 1 USD/jour post-crise) perdent 15-25 % de leurs revenus aux impôts indirects (TVA : 10-15 %, accises : 5-10 %). Exemple : une famille dépensant 2 millions LL par mois paie 320 000 LL de taxes (16 %), sans services publics en retour.
- Sur les riches : Les fortunés (revenus > 100 000 USD/an) limitent leur charge fiscale à 5-10 %, voire moins, via la sous-déclaration et les offshore. Exemple : un millionnaire déclarant 1 milliard LL paie théoriquement 210 millions LL, mais souvent bien moins.
Une inadaptation chronique
Le système fiscal libanais souffre d’une inadaptation chronique qui s’est aggravée avec le temps. Sa dépendance aux impôts indirects le rend structurellement régressif, incapable de répartir équitablement la charge fiscale ou de financer un État moderne confronté à une dette publique colossale (plus de 150 % du PIB avant 2020). Cette faiblesse est ancrée dans un manque de vision à long terme : les réformes structurelles, comme une unification des impôts ou une taxation progressive des revenus, n’ont jamais été sérieusement entreprises depuis les années 1950, laissant le pays dépendant d’une économie de consommation et d’importations. L’administration fiscale, minée par la corruption, des effectifs insuffisants et un manque de numérisation, ne parvient pas à élargir l’assiette fiscale ni à capter les revenus des élites, qui exploitent les failles du système. La crise monétaire aggrave cette situation : avec un taux officiel fixé à 1500 LL/USD contre un marché noir atteignant 100 000 LL/USD en 2023, les recettes fiscales perdent leur valeur réelle, tandis que les ajustements proposés (taxation au taux réel) sont mal appliqués, faute de coordination et de transparence. Résultat : un État incapable de répondre aux besoins de base (électricité, santé, éducation), tandis que la population subit une inflation galopante et une pauvreté croissante, rendant le système non seulement inefficace mais aussi socialement destructeur.
Les détournements fiscaux : un fléau systémique
L’évasion et la fraude fiscales sont endémiques au Liban, sapant davantage un système déjà fragile. L’économie informelle, estimée à 30-40 % du PIB, échappe à tout contrôle, tandis que les élites exploitent des paradis fiscaux pour dissimuler leurs fortunes. Les « Pandora Papers » de 2021 ont révélé des cas emblématiques : Najib Mikati, milliardaire et ex-Premier ministre, a été lié à des sociétés offshore aux îles Vierges britanniques, tandis que Riad Salamé, gouverneur de la Banque du Liban jusqu’en 2023, fait l’objet d’enquêtes internationales pour avoir détourné des centaines de millions USD via des comptes à l’étranger. En 2024, un scandale a éclaté autour de grandes familles propriétaires de générateurs privés à Beyrouth, accusées de sous-déclarer leurs revenus massifs (des millions de dollars mensuels) pour éviter l’impôt sur les sociétés, alors que les citoyens payaient des factures exorbitantes. Plus récemment, en janvier 2025, une étude locale a estimé que 500 millions USD de taxes foncières sur des propriétés de luxe à Beyrouth et au Mont-Liban ont été éludés en 2024 grâce à des évaluations truquées, impliquant des fonctionnaires corrompus. Entre 2019 et 2021, 10-20 milliards USD ont quitté le pays, souvent via des transferts bancaires offshore orchestrés par des initiés, tandis que le secret bancaire, bien qu’affaibli par les pressions internationales (GAFI, OCDE) depuis 2017, reste un outil de dissimulation. Le FMI estimait ces pertes à 5 % du PIB avant la crise ; aujourd’hui, elles sont encore plus critiques, privant l’État de ressources vitales dans un contexte de désespoir économique.
Pourquoi les fortunes libanaises s’exilent-elles ?
Malgré un système laxiste, les fortunes libanaises fuient :
- Instabilité chronique : Guerre civile (1975-1990) et crise de 2019 minent la confiance.
- Prescience de la crise : Liées aux banques (Audi, Blom), les élites savaient dès les années 2010 que le système financier, une pyramide de Ponzi, allait s’effondrer, transférant leurs fonds avant les restrictions.
- Intérêts bancaires : Leur rôle dans les banques leur donnait un accès privilégié pour déplacer des capitaux offshore.
- Secret bancaire insuffisant : Les réformes internationales rendent Dubaï ou les îles Caïmans plus attractifs.
- Opportunités globales et évasion : La diaspora et une culture de contournement (Carlos Ghosn, Hariri) favorisent l’exil fiscal.
- Sortie des capitaux : 10-20 milliards USD ont fui entre 2019 et 2021.
Évolution des impôts au Liban : une histoire de crises et d’ajustements
- Années 1950-1960 : Système cédulaire et secret bancaire (1956) attirent les capitaux ; les impôts directs dominent relativement.
- Guerre civile (1975-1990) : Effondrement des recettes, hausse des douanes pour la reconstruction.
- Années 2000 : TVA (2002, 10 % puis 11 % en 2018), virage vers les impôts indirects ; recettes de 13 % à 20 % du PIB.
- Crise de 2019-2025 : Chute des recettes (11 milliards USD en 2018 à 2-3 milliards en 2023), ajustements (taxes au marché noir, taxation foncière 2025) inefficaces.
Vers des réformes incertaines : préconisations du FMI et autres suggestions
Des réformes sont proposées, notamment par le FMI, qui conditionne un prêt de 3 milliards USD (accord préliminaire de 2022) à des changements structurels, complétées par d’autres idées locales et internationales :
- Réformes du FMI :
- Impôt global sur le revenu : Remplacer le système cédulaire par une imposition progressive unifiée.
- Lutte contre l’évasion : Numériser l’administration, traquer les offshore, récupérer 2-3 % du PIB.
- Révision des impôts indirects : Porter la TVA à 15 %, exonérer les produits de base. Une hausse de 1 % :
- Consommateurs : +20 000 LL sur un panier de 2 millions LL (1 % de perte de pouvoir d’achat).
- Importateurs : +100 millions LL (1 000 USD) sur 100 000 USD importés, répercuté sur les prix.
- Producteurs : +5 millions LL sur 500 millions LL d’intrants, coûts accrus.
- Taxation du patrimoine : Imposer les grandes fortunes et propriétés.
- Modernisation administrative : Contrôles rigoureux pour viser 20 % du PIB en recettes.
- Autres suggestions :
- Taxe sur les transactions financières (TTF) : 0,1-0,5 % sur les transferts, ciblant les riches (50-100 millions USD/an).
- Impôt sur les dividendes : 10-15 % sur les profits distribués (200-300 millions USD/an).
- Réduction des exemptions offshore : Taxer davantage ces sociétés (+1 % du PIB).
- Taxation écologique : Imposer les émissions ou industries polluantes (50-100 millions USD/an).
Ces réformes cherchent à équilibrer la charge fiscale et répondre aux besoins sociaux et environnementaux, mais elles se heurtent à l’instabilité politique, la corruption, et la résistance des élites. En février 2025, le Liban reste dans l’impasse, perdant des ressources alors que ses milliardaires prospèrent à l’étranger et que les vulnérables ploient sous un fardeau fiscal écrasant.


