Extrait de Chrétiens d’Orient mon amour, aux éditions Mardaga.

En achetant ce livre, vous aidez le Comité de Soutien aux Chrétiens d’Orient (CSCO) à préserver ou à reconstruire un Orient où les chrétiens peuvent vivre.

Nous roulons à bicyclette, heureux, légers, nous dévorons les kilomètres vers un petit couvent de la côte nord où nous nous rendons régulièrement. Nous nous y arrêtons pour la vue, pour le plaisir, pour la pause. À peine me suis-je avancée dans la cour du couvent ouvert aux visiteurs qu’une nonne orthodoxe vêtue de noir de la tête aux pieds me crie : « Va-t’en d’ici ! Je t’ai déjà dit de ne pas venir ici ! » En quoi une sportive qui aime à se recueillir dans cette belle petite église est-elle une offense à Dieu ? Je suis en tenue de cycliste, mais mon maillot n’est pas particulièrement court et rien ne déborde; pas de chair indécente. On voit seulement mes jambes. À mon ami qui est lui aussi en tenue de cycliste, la religieuse ne dit mot. Prise de court par le propos de la nonne, je renonce à mon tête-à-tête avec le Tout-Puissant et le silence ; je m’éloigne et ne réponds pas à l’invective de la religieuse alors que je n’ai qu’une envie, celle de répliquer : « Vous nous éloignez de Dieu en faisant de la sorte plutôt que de nous en rapprocher ! », puis : « Pourquoi n’ai-je pas le droit d’entrer à l’église ainsi alors que les femmes qui viennent à la messe le dimanche, en décolleté outrancier et en robe moulante,bien en chair et la déballant tout entière, le peuvent ? »

Exhiber sa croyance, oui, se fondre dans le moule, oui, aller à la messe avec tout le monde, même découverte, oui. En revanche, s’isoler seule avec la Vierge noire, les fresques, les icônes et la liberté intérieure, non. J’ai envie de rappeler à la religieuse que le Christ  aimait les femmes et qu’il comptait parmi elles de nombreuses amies. 

Marie vient se poser aux pieds de Jésus pour l’écouter, pour contempler, pendant que sa sœur Marthe s’affaire aux tâches domestiques pour l’accueillir comme le veulent les règles de bienséance : « Marthe, Marthe, tu t’inquiètes et tu t’agites pour beaucoup de choses, mais une seule est nécessaire. Marie a choisi la bonne part, elle ne lui sera pas enlevée. » Jésus l’invite à prendre la liberté de se délester des conventions et des contraintes intérieures, pour une meilleure rencontre avec sa sœur et avec la Parole. Marie-Madeleine se pose aussi aux pieds du Christ avec sa longue chevelure, son parfum et sa disponibilité. La disponibilité est ce qui nous caractérise peut-être, nous, femmes et femmes d’Orient en particulier. D’un Orient où  « disponibilité » est devenu « mise à disposition ». L’Église d’Orient a fait de nous des génitrices uniquement, négligeant tout le reste. L’islam aussi, qui comptait à ses débuts des figures féminines fortes – Khadija, Aïsha, Sitt Zaynab, etc. – participant à la sphère publique, a confiné les femmes dans la maternité. Au Moyen-Orient, si on n’est pas mère, on n’est rien, autant chez les chrétiens que chez les musulmans. Le désir de rendre les femmes invisibles est devenu plus visible, surtout depuis la montée en puissance de l’islamisme : on voit au Liban, y compris dans les rues de la capitale, de plus en plus de fillettes voilées, dès l’âge de 8 ans. Que savent-elles du sexe et de son pouvoir à cet âge ? Aussi bien l’islam, tel qu’il est revendiqué actuellement par une minorité, que l’Église ont dévoyé les messages d’origine, leur essence, ceux du Christ et ceux de l’Orient des Mille et une nuits, ou celui, plus récent, de l’Égypte d’avant Nasser ou de l’Iran d’avant Khomeiny. Les intégrismes quels qu’ils soient ont zappé l’incarnation : nous sommes des êtres incarnés, divinité du corps, mystère et joie du corps.

L’Orient aimait et célébrait les femmes – quand bien même avec ambiguïté –, le beau,l’art, la musique… Et qui sait célébrer la beauté célèbre la femme et le féminin, car celle-ci célèbre la vie, la donne. Mais l’obscurantisme et ses tenants ne supportent pas la joie, le corps, la puissance de vie et la liberté qu’il représente. C’est ainsi que chrétiens et musulmans fondamentalistes,chacun à une époque et à sa manière, ont cherché à contrôler le corps de la femme. Chez les musulmans, la radicalité se traduit plus directement, comme dans l’excision en Égypte. Le film Dounia de Jocelyne Saab – réalisatrice libanaise chrétienne –  en fait état. Plus de 90 % des femmes seraient encore excisées dans l’Égypte post-Tahrir au XXIème siècle! On a renversé le dictateur, mais le sexe de la femme continue à être mutilé. La  question de fond au fil du temps est celle du patriarcat et non de la religion. L’intégrisme vient la renforcer. Les musulmanes, même voilées comme dans les villages du Sud ou dans les camps palestiniens – où je devais me rendre pour mon travail pour le bureau d’aide humanitaire de la Commission européenne –, m’accueillaient avec ma grande chevelure blonde, avec bienveillance et ne me laissaient pas repartir sans un sac de galettes préparées par leurs soins. Peu leur importait que je sois voilée ou pas, comme il importait peu, au final, aux prisonniers de Roumieh ou aux jeunes des zones violentes de Tripoli – les deux à dominante musulmane –que les directrices des programmes auxquels ils avaient affaire le soient.

Zeina Daccache, comédienne, fondatrice de l’ONG Catharsis, qui propose de la dramathérapie dans les prisons, et Léa Baroudi, fondatrice de l’association March, principalement axée sur la déradicalisation et sur la résolution de conflits violents,  travaillent au quotidien, l’une dans les prisons, et notamment dans la prison de Roumieh, avec des prisonniers en grande partie musulmans, l’autre dans les quartiers musulmans ghettoïsés de Tripoli.Ni Léa Baroudi ni Zeina Daccache, toutes deux chrétiennes, n’ont changé quoique ce soit à leur façon d’être. Toutes deux, jolies femmes trentenaires ou quadragénaires, aiment à dévoiler leur bras longs et leurs épaules fines. Elles ont d’emblée, chacune à sa manière, établi les règles du jeu avec les participants : « Tu ne veux pas me saluer avec la main, OK ; mais moi je suis en t-shirt et c’est OK aussi », explique Léa au jeune salafiste qui lui a été adressé pour intégrer le programme de réinsertion et qui refuse de la saluer ou de la regarder. « Je cherche à leur apprendre la liberté aussi », dit-elle. Les ateliers de travail ou de théâtre sont mixtes : hommes et femmes. Les jeunes qui manient les armes et la violence avec brio la respectent et l’aiment, elle qui a donné perspective et horizon à leurs vies. Idem pour Zeina Daccache. Le dénuement ramène sans doute à l’essentiel. Chrétiennes ou musulmanes, ces femmes qui se sont imposées, par leur travail, leur force de caractère et leur engagement, sont acceptées telles quelles avec toutes leurs capacités de don et d’amour par ces jeunes ou ces vieux qui savent apprécier ce qu’elles leur donnent. C’est ailleurs que la violence s’exerce, dans les cercles religieux et de pouvoir, chez les tenants de l’ordre qu’il faut préserver.


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