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Si « l’essentiel est invisible pour les yeux »2, cela ne le rend pas pour autant inatteignable. « Parle, disait un ancien, si tu veux que je te connaisse. Loquere ut te videam »3. L’idée peut paraitre simple, voire simpliste, or c’est peut-être de cette simplicité qu’a besoin notre société pour se régénérer.

Le Liban doit renaitre de ses cendres tel un phénix. Et pour cela, il doit savoir écouter sa jeunesse. Cette nouvelle génération riche et ouverte. Une génération qui a voyagé à travers le monde, s’est mélangée à des cultures diverses tout en gardant son identité libanaise. Une jeunesse consciente de ses origines et de son héritage, mais qui aspire surtout à un avenir radieux. Une jeunesse qui s’attache à ses particularités mais sait également les dépasser pour établir un dialogue. Qui n’a pas besoin de renoncer à ses convictions, ni de s’y enchaîner aveuglément. Une génération qui ne « [s’]enterre pas dans un particularisme étroit. Mais […] ne veu[t] pas non plus [s]e perdre dans un universalisme décharné ». Car « il y a deux manière de se perdre : par ségrégation murée dans le particulier ou par dilution dans l’ ‘‘universel’’ »4.

C’est cette génération qui saura se sauver et sauver le Liban. Partout à travers le monde, les libanais s’illustrent par leurs exploits et leur ingéniosité. Mais où qu’ils soient, ils rêvent secrètement de pouvoir un jour rentrer au Liban et de changer le pays, de l’améliorer. Beaucoup l’ont tenté mais sont ensuite repartis, défaits et abattus. Or l’entreprise n’est pas nécessairement impossible, elle exige peut-être simplement une approche différente. Elle demande à sortir des sentiers battus, à s’extirper du système afin de pouvoir le penser autrement. Mais avant tout, elle attend des jeunes qu’ils prennent la parole, qu’ils expriment leur profondeur, leur « dedans »5, leurs singularités.

Jeunesse qui t’élances

Dans le fatras des mondes
Ne te défais pas à chaque ombre
Ne te courbe pas sous chaque fardeau Que tes larmes irriguent
plutôt qu’elles te rongent
Garde-toi des mots qui dégradent Garde-toi du feu qui pâlit
Ne laisse pas découdre tes songes
Ni réduire ton regard
Jeunesse entends-moi
Tu ne rêves pas en vain.

Andrée Chédid, “Tant de corps et tant d’âme “, 1991

Chacun d’entre nous est une singularité de l’espace- temps. Une singularité humaine, sociologique, scientifique et biologique. Et si cette singularité, que l’on pourra définir d’identité – manifestée par les paramètres d’Hérodote 6 – est intrinsèquement subjective et relative, elle n’en est pas moins essentielle. Elle est ce qu’il y a de plus précieux et de plus vulnérable. À la fois oxymorique, absurde et raisonnée. Promouvoir et protéger cette singularité revient en réalité à protéger l’humain. Car préserver le corps et laisser périr l’âme serait vain. De même, protéger la vie humaine tout en laissant s’éroder son environnement naturel et culturel n’aurait que peu de sens.

Chaque singularité a quelque chose à offrir à notre monde, pour le meilleur ou pour le pire. C’est donc à nous de décider si nous voulons affronter la réalité et le monde ou tous deux les fuir. « Confronté à une épreuve, l’homme ne dispose que de trois choix : combattre, ne rien faire ou fuir »selon Henri Labori. En réalité, il y a une nuance à apporter car il ne s’agit pas seulement d’affronter la réalité, mais surtout de l’affronter en la transcendant, avec recul et clairvoyance. S’ancrer dans sa singularité tout en gardant une certaine hauteur. Chose qui devrait faire entièrement sens pour nous, libanais, puisque finalement le Liban n’est que la fusion de particularismes, la construction commune d’exilés et de révoltés divergents.

Finalement, « Nous sommes ceux dont nous avons espéré la venue ». Alors parlons, haut et fort, afin que le monde nous connaisse !


Références

1 MOLIERE, Le Dépit Amoureux, 1656, II, 6 (v. 759 – 760)
2 ANTOINE DE SAINT-EXUPERY, Le petit prince, Gallimard, 1943, Chapitre XXI
3 FRANÇOIS LA MOTHE LE VAYER, Soliloques sceptiques, 1670, p.46
4 Lettre d’Aimé Césaire à Maurice Thorez, 24 octobre 1956. Publiée dans Black Revolution, Demopolis, Paris, 2010.
5 PIERRE CHARRON, De la sagesse, 1601, I, 12, p.51 de l’édition de 1797
6 BAHJAT E. RIZK, Les paramètres d’Hérodote ou Les identités culturelles collectives, L’Orient le Jour, Beyrouth, 2009
7 HENRI LABORIT, Éloge de la fuite, 1976

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Nour Assaf
Nour ASSAF est une jeune juriste franco-libanaise spécialisée en Droit international. L’humanité étant pour elle une valeur primordiale, elle a décidé de se consacrer à la protection des personnes, de l’environnement et du patrimoine culturel dans les conflits armés. Et puisque le corps va de paire avec l’esprit, elle s’est aussi engagée pour la lutte contre les préjugés. Convaincue que la jeunesse a un rôle clef à jouer pour le Liban et à l’international, elle est active auprès de plusieurs organisations humanitaires.