Il y a, dans Jeux interdits, une scène qui ne quitte jamais vraiment la mémoire. Des avions surgissent. Le ciel devient menace. La panique remplace le quotidien. Des civils fuient, sans stratégie, sans protection, avec cette peur nue qui efface en quelques secondes les habitudes, les certitudes, les appartenances. Le bombardement ne demande pas qui vous êtes. Il ne distingue ni l’innocent du coupable, ni le riche du pauvre, ni le croyant du non-croyant, ni le village du quartier. Il tombe. Et quand il tombe, il transforme des vies ordinaires en vies déplacées, des familles en colonnes de fuite, des enfants en réfugiés.
C’est peut-être cela qu’il faut rappeler aujourd’hui, au Liban, avec gravité. Un jour, chacun de nous peut devenir ce visage sur la route. Chacun de nous peut se retrouver à fuir avec un sac, un enfant, quelques papiers, une vieille mère à soutenir, une maison derrière soi qu’on ne reverra peut-être jamais. Il n’existe aucune immunité confessionnelle contre la guerre. Aucune protection communautaire contre l’exil. Aucune carte de parti, aucun nom de famille, aucune appartenance religieuse ne peut garantir qu’un missile, qu’un raid, qu’un bombardement vous épargnera toujours. Nos ennemis, eux, ne font pas cette différence. Ils ne s’arrêtent pas au seuil d’une identité pour dire : celui-ci mérite de rester chez lui, celui-là peut mourir sur la route. Dans la guerre, la première vérité est brutale : on peut tous devenir des déplacés, tous devenir des réfugiés, tous dépendre un jour de la porte qu’un autre acceptera ou non d’ouvrir.
C’est précisément pour cela que les relents racistes, les discours de rejet, les appels à refuser les réfugiés et à leur interdire jusqu’au droit d’exister quelque part, ne sont pas seulement honteux. Ils sont suicidaires. Ils préparent notre propre chute morale avant même de prévenir une prétendue menace. On entend aujourd’hui des extrémistes parler plus fort que les autres. On les entend refuser l’idée même de camps, de lieux d’accueil, d’organisation minimale pour ceux qui fuient. Ils parlent comme si l’épreuve du déplacement ne concernait que les autres, comme si le malheur pouvait être assigné à une population particulière, comme si la souffrance pouvait être tenue à distance par décret, par slogan, par haine. Mais que proposent-ils au juste ? Que ces familles aillent où ? Qu’elles dorment sur les routes ? Qu’elles se dispersent sans eau, sans soins, sans abri ? Qu’elles disparaissent dans les fossés de notre bonne conscience ? Qu’elles meurent, simplement, pour que quelques fanatiques puissent se sentir plus purs dans leur rhétorique de refus ?
Il faut avoir le courage de poser la question dans sa nudité la plus cruelle : quand on refuse même l’idée d’un camp, c’est-à-dire d’un minimum d’organisation, de protection, d’assistance, que veut-on à la place ? Le chaos ? L’errance ? La faim ? La maladie ? La mort lente hors champ ? On peut discuter des formes, des modalités, des garanties, des contrôles, de l’emplacement, de la durée, de l’encadrement. On peut et on doit le faire sérieusement. Mais refuser par principe tout dispositif d’accueil, dans un moment où des civils fuient les bombardements, ce n’est pas du patriotisme. Ce n’est pas de la lucidité. C’est une abdication de l’humanité la plus élémentaire.
Il faut savoir être juste, aussi, même lorsque la colère, la peur et l’épuisement poussent à l’endurcissement. Oui, Israël dit viser des membres du Hezbollah, y compris quand ils se trouvent dans des zones civiles. Oui, cette réalité place les populations au cœur d’une violence insupportable, où la frontière entre cible militaire invoquée et environnement civil détruit devient chaque jour plus fragile. Oui, cela constitue déjà une horreur, parce qu’aucune formule stratégique ne fait disparaître les corps déchiquetés, les immeubles ouverts, les enfants terrorisés, les familles déplacées. Mais cette horreur ne nous dispense de rien. Elle ne nous autorise pas à répondre à un crime par un autre ordre de faute morale. Elle ne nous permet pas d’ajouter au crime de la guerre un second crime, plus silencieux peut-être, mais tout aussi dévastateur : celui du manque d’humanité envers les civils.
Car il faut appeler les choses par leur nom. Quand des personnes sont frappées dans des zones civiles, il y a déjà une blessure profonde infligée au droit, à la morale, à l’idée même de protection des non-combattants. Mais si, dans le même temps, la société qui reçoit les déplacés commence à les traiter comme un fardeau indigne, comme une souillure démographique, comme un danger abstrait qu’il faudrait repousser sans solution, alors elle participe elle aussi à l’effondrement du minimum humain. Elle ne bombarde pas, certes. Elle ne lance pas de missiles. Mais elle retire aux victimes ce qui leur restait encore : le droit d’être reconnues comme des êtres humains à secourir.
Il y a dans certaines prises de parole actuelles quelque chose de profondément abject, parce qu’elles prétendent défendre le pays en l’amputant de sa conscience. Elles parlent de sécurité, mais elles sapent la seule chose qui donne un sens collectif à la survie d’un pays : la capacité à distinguer entre la peur et la cruauté. Un peuple n’est pas sauvé parce qu’il sait fermer ses portes aux plus vulnérables. Il est sauvé quand, même blessé, même menacé, même à bout de forces, il refuse de se laisser gouverner par le réflexe de déshumanisation. Le racisme n’est jamais une protection. Il est toujours un commencement de ruine.
On objectera que le Liban est à bout, que ses ressources sont limitées, que l’État est faible, que les équilibres sont fragiles, que l’histoire a laissé trop de plaies pour que l’accueil soit une évidence simple. Tout cela est vrai. Mais c’est précisément dans les situations extrêmes que la justice prend son vrai poids. Être juste ne signifie pas être naïf. Être juste signifie reconnaître que le civil qui fuit a des droits, quel que soit son nom, sa région, sa communauté, la formation politique qu’on soupçonne autour de lui, ou les calculs que d’autres projettent sur sa présence. Être juste signifie organiser au lieu d’abandonner, encadrer au lieu de livrer à l’errance, protéger au lieu de désigner à la vindicte.
Aucun Libanais digne de ce nom ne devrait oublier que l’histoire de ce pays est aussi une histoire de déplacements, de peurs, de routes encombrées, d’abris improvisés, de maisons quittées à la hâte. Nous avons, dans notre mémoire collective, assez d’images de fuite pour savoir qu’on ne plaisante pas avec la condition de réfugié. Elle peut frapper n’importe qui. Aujourd’hui ce sont eux, demain ce peut être nous. Et le jour où ce sera nous, nous espérerons qu’il existe encore quelque part des hommes et des femmes capables de voir en nous autre chose qu’une menace à repousser.
C’est pourquoi il faut tenir une ligne simple, mais ferme. Oui, on peut condamner sans ambiguïté ceux qui mettent des civils en danger en opérant depuis des zones habitées. Oui, on peut dénoncer les frappes qui touchent ces zones et les logiques militaires qui les transforment en espaces de mort. Oui, on peut exiger que cessent les pratiques qui font des quartiers, des villages et des immeubles des théâtres d’exécution sous prétexte d’y traquer des combattants. Mais, dans le même souffle, il faut refuser que la société libanaise se rende complice d’une autre forme d’abandon en traitant les déplacés comme des indésirables de trop.
La justice n’est pas divisible. On ne peut pas réclamer la protection des civils contre les bombes et refuser ensuite de leur accorder la protection minimale quand ils frappent à notre porte. On ne peut pas dénoncer la violence qui s’abat sur eux, puis les condamner à l’errance pour ne pas troubler nos préjugés. Il y a une cohérence morale à tenir, surtout quand tout pousse à l’abandonner. Cette cohérence dit une chose très simple : face au civil déplacé, l’obligation n’est pas de soupçonner d’abord, mais de secourir d’abord.
Un pays ne tombe pas seulement sous les bombes. Il tombe aussi quand il laisse les extrémistes définir ce qui est acceptable, quand il laisse la peur se déguiser en doctrine, quand il finit par considérer qu’une famille sur la route est un problème avant d’être une détresse. À ce moment-là, la chute a déjà commencé. Non pas seulement la chute des institutions, mais celle de l’âme publique.
Et c’est peut-être là que la scène de Jeux interdits nous regarde encore. Non comme un souvenir de cinéma, mais comme une vérité politique et humaine. Les avions arrivent toujours d’abord dans le ciel de quelqu’un d’autre. Jusqu’au jour où ce ciel devient le nôtre.
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