Au cœur de la Méditerranée orientale, l’île de Chypre, longtemps sous domination britannique, a franchi une étape décisive dans son histoire le 16 août 1960. Ce jour-là, la proclamation officielle de l’indépendance marque l’aboutissement d’un processus négocié âprement entre le Royaume-Uni, la Grèce, la Turquie et les représentants des communautés chypriotes. Cet événement, fruit des accords de Zurich et de Londres signés en février 1959, met fin à plus de huit décennies de contrôle colonial britannique, tout en instaurant un cadre constitutionnel complexe visant à équilibrer les aspirations des populations grecque et turque de l’île. Dans un contexte de décolonisation accélérée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, cette indépendance reflète les tensions nationalistes qui agitent la région, opposant les idéaux d’union avec la Grèce à ceux de partition ou de maintien du statu quo.
L’histoire de Chypre sous tutelle britannique remonte à 1878, lorsque l’Empire ottoman, affaibli, cède l’administration de l’île au Royaume-Uni en échange d’un soutien contre la Russie. Ce transfert, formalisé par la Convention de Chypre, place l’île sous une administration britannique tout en maintenant une souveraineté ottomane nominale. En 1914, avec l’entrée en guerre de l’Empire ottoman aux côtés des Puissances centrales, le Royaume-Uni annexe officiellement Chypre, la transformant en protectorat. Puis, en 1925, elle devient une colonie de la Couronne, intégrée pleinement à l’empire colonial britannique. Durant cette période, l’administration britannique développe les infrastructures, modernise l’économie et instaure un système éducatif, mais ces avancées masquent des frustrations croissantes au sein de la population.
La majorité grecque, représentant environ 77 % des habitants, nourrit depuis longtemps des aspirations à l’enosis, l’union avec la Grèce mère. Influencée par la révolution grecque de 1821 et les idéaux du nationalisme hellénique, cette communauté voit en Chypre une extension naturelle du monde grec. À l’inverse, la minorité turque, environ 18 % de la population, craint une domination grecque et préfère souvent le maintien de la présence britannique, perçue comme une garantie de sécurité. Ces clivages ethniques et religieux, hérités de siècles de coexistence sous l’Empire ottoman, s’exacerbent dans les années d’après-guerre. La montée des mouvements anticoloniaux en Asie et en Afrique inspire les Chypriotes, tandis que la Grèce, sortie affaiblie de la guerre civile (1946-1949), relance la question chypriote sur la scène internationale.
Suivez les principaux indicateurs économiques en temps réel.
Les racines d’un nationalisme exacerbé
Dès les années 1930, des émeutes sporadiques éclatent contre l’administration britannique, notamment en 1931, lorsque des manifestants grecs-chypriotes incendient la résidence du gouverneur à Nicosia. Ces troubles mènent à une répression accrue, avec l’interdiction des partis politiques et une censure stricte. La Seconde Guerre mondiale accentue les disparités : des milliers de Chypriotes s’engagent dans l’armée britannique, espérant une reconnaissance postérieure, mais les promesses d’autodétermination restent lettre morte. En 1948, le Royaume-Uni propose un plan constitutionnel limité, rejeté par les Grecs-chypriotes qui exigent l’enosis.
Un tournant survient en janvier 1950, lorsque l’Église orthodoxe de Chypre, sous la direction de l’archevêque Makarios II, organise un plébiscite informel sur l’enosis. Bien que les Turcs-chypriotes boycottent le vote, 96 % des participants grecs-chypriotes se prononcent en faveur de l’union avec la Grèce. Ce référendum, bien que non officiel, galvanise le mouvement nationaliste et attire l’attention internationale. La Grèce porte l’affaire devant les Nations unies en 1954, invoquant le droit à l’autodétermination, mais les débats s’enlisent face à l’opposition britannique et turque. Le Royaume-Uni argue que Chypre est stratégique pour ses bases militaires, essentielles dans le contexte de la guerre froide et de la proximité du canal de Suez.
Parallèlement, les tensions internes s’aggravent. La communauté turque forme des organisations comme le Parti national turc, défendant le taksim, ou partition de l’île. Des affrontements intercommunautaires éclatent sporadiquement, exacerbés par des propagandes rivales. C’est dans ce climat que naît l’idée d’une lutte armée, inspirée des mouvements de guérilla en Algérie ou en Irlande. Les leaders grecs-chypriotes, conscients des limites de la diplomatie, optent pour une stratégie combinant pression politique et actions militaires.
La naissance d’EOKA et l’éclatement de la violence
Le 1er avril 1955 marque le début officiel de la campagne armée avec la fondation de l’EOKA, l’Organisation nationale des combattants chypriotes, dirigée par le colonel Georgios Grivas, un officier grec expérimenté, connu sous le nom de guerre Digenis. Grivas, vétéran des guerres mondiales et de la résistance grecque, arrive clandestinement à Chypre en novembre 1954 pour organiser un réseau souterrain. L’EOKA, forte d’environ 300 combattants réguliers et 1 000 membres actifs, recrute parmi les paysans via l’Union des fermiers chypriotes (PEK) et les jeunes via des mouvements comme l’Organisation chrétienne de la jeunesse (OHEN) et la Jeunesse pancyprienne (PEON). L’objectif est clair : harceler les forces britanniques pour forcer des concessions menant à l’enosis.
La nuit du 29 au 30 mars 1955, une série de 18 attentats à la bombe cible des installations britanniques, des postes de police et des sites militaires à travers l’île. Parmi les actions notables, l’explosion au quartier général de la police à Famagouste et la destruction de l’émetteur de la Cyprus Broadcasting Station. Une proclamation révolutionnaire, signée Digenis, appelle les Chypriotes à la lutte. Les attaques se multiplient : en juin 1955, plus de 204 incidents sont recensés, incluant des fusillades et des sabotages. L’EOKA évite initialement les Turcs-chypriotes, se concentrant sur les Britanniques et les collaborateurs grecs.
Grivas et l’archevêque Makarios III, élu en septembre 1950, collaborent étroitement, bien que des divergences émergent. Makarios préfère des sabotages limités pour éviter les pertes humaines, tandis que Grivas prône une guérilla plus agressive. L’organisation s’appuie sur un front national (EMAK) pour l’intelligence, les approvisionnements et la propagande, et sur la jeunesse (ANE) pour des manifestations. Des opérations comme « En avant vers la victoire » en novembre 1955 incluent des assassinats de membres des services secrets britanniques et des batailles symboliques, comme celle des drapeaux, où des écoliers hissent le pavillon grec, provoquant des émeutes.
La répression britannique et l’exil de Makarios
Face à cette insurrection, les autorités britanniques, initialement prises au dépourvu, renforcent leur présence. Le gouverneur Robert Armitage est remplacé en octobre 1955 par Sir John Harding, un militaire aguerri. Le 26 novembre 1955, l’état d’urgence est déclaré, imposant la peine de mort pour port d’armes, des punitions collectives et des lois répressives. Des opérations de ratissage massif, comme « Kennett » ou « Pepperpot », visent les maquis du Troodos, capturant des guérilléros mais subissant des pertes.
La répression s’étend aux civils : fouilles domiciliaires, arrestations massives (128 membres du parti communiste AKEL en décembre 1955) et allégations de tortures, incluant passages à tabac, flagellations et méthodes plus sophistiquées comme l’usage d’œufs chauds ou d’électrochocs. Les Britanniques recrutent des policiers turcs-chypriotes, atteignant 4 000 en 1956, ce qui exacerbe les tensions intercommunautaires. Dès janvier 1957, l’EOKA cible ces policiers, déclenchant des émeutes.
Le 9 mars 1956, Makarios est arrêté et exilé aux Seychelles, via Aden et Mombasa, accusé de soutenir la violence. Cette mesure provoque une vague d’attentats : 246 en mars 1956 seul, incluant une tentative contre Harding. Makarios, depuis son exil, continue d’œuvrer diplomatiquement, assistant aux Assemblées générales de l’ONU et plaidant pour l’enosis. Libéré un an plus tard, il s’installe à Athènes, interdit de retour à Chypre.
L’escalade et les premiers signes de compromis
L’année 1957 voit une trêve de mars à octobre, permettant à l’EOKA de se réorganiser, mais les négociations échouent. Sous le nouveau gouverneur Hugh Foot en décembre 1957, les violences reprennent. Le plan MacMillan de 1958, proposant une partition de facto, est rejeté, menant à une campagne indiscriminée contre les Britanniques : 104 incidents en deux mois, causant 8 morts. Au total, la guérilla fait 104 morts parmi les soldats britanniques, 54 policiers (15 grecs, 22 turcs, 12 britanniques) et 238 civils (26 britanniques, 203 grecs, 7 turcs).
Parallèlement, la communauté turque forme la Türk Mukavemet Teşkilatı (TMT) en 1958, avec la tolérance britannique, comme contre-poids à l’EOKA. Des violences intercommunautaires éclatent, avec 55 Grecs tués par des Turcs et 59 Turcs par des Grecs en 1958. Ces tensions, alliées à la crainte d’une guerre gréco-turque et d’instabilité dans l’OTAN, poussent à un compromis. La Grèce, sous Konstantinos Karamanlis, et la Turquie, sous Adnan Menderes, optent pour l’indépendance plutôt que l’enosis ou le taksim.
Les accords de Zurich : fondations d’un équilibre précaire
Les négociations s’accélèrent fin 1958. Le 11 février 1959, à Zurich, Karamanlis et Menderes, avec leurs ministres des Affaires étrangères Evangelos Averoff et Fatin Rüştü Zorlu, signent les accords de base. Ces textes incluent le Traité de garantie et le Traité d’alliance. Le Traité de garantie engage le Royaume-Uni, la Grèce, la Turquie et Chypre à préserver l’indépendance et l’intégrité territoriale de l’île, interdisant toute union avec un autre État ou partition. L’article 4 stipule : « Dans la mesure où une action commune ou concertée pourrait ne pas s’avérer possible, chacune des trois puissances garantes se réserve le droit d’agir dans le seul but de rétablir l’état des choses créé par le présent traité. »
Le Traité d’alliance prévoit une coopération militaire entre la Grèce, la Turquie et Chypre. Ces accords posent les bases d’une fédération bicommunale et bizonale, avec des quotas ethniques pour équilibrer les pouvoirs.
Les accords de Londres : vers une constitution bicommunale
Le 19 février 1959, à Lancaster House à Londres, les accords de Zurich sont étendus avec la participation du Royaume-Uni et des leaders chypriotes : Makarios pour les Grecs et Fazıl Küçük pour les Turcs. Initialement réticent, Makarios accepte sous pression, marquant un abandon de l’enosis au profit de l’indépendance.
La nouvelle constitution divise les Chypriotes en deux communautés. Le président est grec-chypriote, élu par les Grecs ; le vice-président turc-chypriote, élu par les Turcs, dispose d’un veto final sur les lois et décisions du Conseil des ministres. Ce conseil compte dix ministres, dont trois nommés par le vice-président. La Chambre des représentants, élue séparément, ne peut modifier les articles de base sans accord ; d’autres lois, comme fiscales ou municipales, requièrent des majorités simples séparées, empêchant une communauté de légiférer seule.
Les quotas s’étendent à l’administration : 70 % grecs, 30 % turcs dans la fonction publique et l’armée. Le Royaume-Uni conserve la souveraineté sur les bases d’Akrotiri et Dhekelia.
Les figures centrales du mouvement
Makarios III, né Michael Christodoulou Mouskos en 1913, incarne le leadership spirituel et politique. Moine au monastère de Kykkos dès 1926, diplômé en théologie à Athènes et Boston, il devient évêque de Kition en 1948 et archevêque en 1950. Ethnarch des Grecs-chypriotes, il lie l’Église à la cause nationale, organisant le plébiscite de 1950 et soutenant l’EOKA sans avouer une implication directe.
Georgios Grivas, né en 1897, dirige l’EOKA avec une discipline militaire. Vétéran grec, il forme des groupes de guérilla dans les montagnes et les villes, coordonnant attentats et embuscades. Son anticommunisme viscéral le distingue, ciblant aussi les membres d’AKEL.
Fazıl Küçük, médecin et leader turc-chypriote, défend les intérêts de sa communauté, favorisant le taksim initialement mais acceptant l’indépendance comme compromis.
Karamanlis et Menderes, premiers ministres grec et turc, jouent un rôle diplomatique pivotal, évitant un conflit régional.
La mise en place de la République de Chypre
Le 1er mars 1959, Makarios rentre triomphalement à Nicosia, accueilli par des foules immenses. Les élections présidentielles du 13 décembre 1959 le portent au pouvoir avec deux tiers des voix grecques, face à Ioannis Klerides. Küçük devient vice-président.
La population totale s’élève à 573 566 habitants : 77,1 % grecs, 18,2 % turcs, 4,7 % autres. La constitution, promulguée en 1960, instaure un système consociationnel, avec des tribunaux séparés pour les affaires communautaires et une armée mixte.
La proclamation solennelle et les garanties internationales
Le 16 août 1960, à Nicosia, la République de Chypre est proclamée indépendante lors d’une cérémonie formelle. Le drapeau chypriote, neutre avec une carte de l’île en cuivre sur fond blanc, symbolise l’unité. Makarios prête serment comme président, Küçük comme vice-président. Les traités sont signés : le Traité d’établissement confirme les bases britanniques ; le Traité de garantie engage les puissances à veiller au respect de la constitution.
Cette indépendance instaure un équilibre immédiat entre communautés, avec des quotas protégeant la minorité turque. Les forces grecques et turques stationnent sur l’île sous le Traité d’alliance, tandis que le Royaume-Uni maintient ses installations stratégiques. Les implications immédiates se manifestent dans la formation du gouvernement, où les nominations respectent scrupuleusement les ratios ethniques, assurant une représentation proportionnelle dans les institutions naissantes.

