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Liban : la pression fiscale menace la reprise

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Pour de nombreux Libanais de la diaspora revenus au pays cet été, le constat revient avec insistance : certains prix paraissent désormais comparables à ceux de Paris, Dubaï ou d’autres grandes villes, alors que les revenus locaux restent très inférieurs. Restaurants, produits importés, services, loisirs ou déplacements donnent parfois l’image d’une économie revenue à des prix internationaux sans avoir retrouvé les salaires, la productivité et les infrastructures correspondantes. Cette perception ne signifie pas que le coût de la vie au Liban dépasse globalement celui de ces métropoles. Elle traduit toutefois un phénomène économique bien réel : la dollarisation des prix s’est faite beaucoup plus vite que la reconstruction des revenus.

Dans ce contexte, la hausse de la pression fiscale devient un enjeu de croissance. L’État libanais a besoin de recettes pour restaurer ses administrations, relever les rémunérations publiques et financer des services longtemps comprimés. Il a déjà réussi à augmenter fortement ses encaissements, passés d’environ 3,9 milliards de dollars en 2024 à plus de 6 milliards en 2025. Mais ce redressement repose en partie sur la revalorisation des taxes, des droits et des bases fiscales. Il dépend aussi fortement de la TVA, des douanes et d’autres prélèvements appliqués à la consommation.

L’équation est délicate. Une économie qui sort de plusieurs années de contraction peut difficilement supporter une succession de hausses fiscales sans réaction. Les ménages réduisent leurs achats lorsque leur revenu disponible diminue. Les entreprises reportent leurs investissements lorsque leurs coûts augmentent. Les acteurs les plus fragiles peuvent basculer vers l’informel. À court terme, l’État collecte davantage. À moyen terme, il risque de réduire lui-même la base économique dont dépendront ses recettes futures.

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Une économie en reprise, mais encore loin de son niveau d’avant-crise

Le premier élément à prendre en compte est le point de départ. Le retour d’une croissance positive ne signifie pas que l’économie libanaise a effacé la crise commencée en 2019. La contraction cumulée du produit intérieur brut réel reste proche de 40 % par rapport aux niveaux précédant l’effondrement.

Une croissance annuelle de quelques points constitue donc un rattrapage, et non une phase d’expansion comparable à celle d’une économie ayant retrouvé ses capacités normales. Le tourisme, les transferts de la diaspora, la consommation et le retour d’une certaine stabilité monétaire ont permis une amélioration. Mais le système bancaire reste profondément perturbé, le crédit demeure rare et les infrastructures continuent de souffrir de plusieurs années de sous-investissement.

Avant les nouveaux chocs de 2026, une croissance réelle proche de 4 % avait été envisagée pour l’année sous plusieurs conditions. Cette prévision supposait notamment une stabilité suffisante, des réformes et une amélioration progressive de l’investissement. Elle restait donc entourée de risques importants.

Dans une économie ayant perdu près de deux cinquièmes de son activité réelle depuis 2019, un point de croissance compte beaucoup. Une politique fiscale qui retire un ou deux points à la consommation ou à l’investissement ne produit pas seulement un léger ralentissement statistique. Elle retarde le retour au niveau économique antérieur à la crise.

C’est ce qui distingue la situation libanaise de celle d’une économie en surchauffe. Le pays ne cherche pas à freiner une demande excessive. Il cherche encore à reconstruire une demande solvable, des capacités productives et des investissements.

Le bond des recettes ne correspond pas au bond de l’économie

Les comptes publics montrent pourtant une progression spectaculaire. Les recettes sont passées d’environ 3,9 milliards de dollars en 2024 à environ 6 milliards, voire légèrement plus selon le périmètre comptable retenu, en 2025. La hausse approche ainsi 60 % en une année.

L’activité réelle n’a évidemment pas progressé de 60 %. La différence est essentielle pour comprendre la nature du redressement budgétaire.

Une partie des recettes supplémentaires provient de l’amélioration de l’activité économique. Lorsque les entreprises vendent davantage, que les importations augmentent ou que les transactions reprennent, l’assiette fiscale s’élargit naturellement. Une autre partie correspond à une meilleure collecte et à la récupération de montants qui échappaient auparavant au Trésor.

Mais une composante importante vient aussi du rattrapage fiscal. Après l’effondrement de la livre, plusieurs taxes, droits et frais étaient restés fixés pendant un temps à des valeurs devenues très faibles en termes réels. Leur révision était nécessaire pour éviter la disparition des recettes de l’État.

La conséquence est claire. Une hausse de 60 % des encaissements ne signifie pas une hausse équivalente de la richesse produite. Elle traduit également une augmentation du montant effectivement prélevé sur chaque unité de consommation ou sur certaines transactions.

Pour le Trésor, les deux phénomènes augmentent les recettes. Pour l’économie, ils n’ont pas du tout le même effet.

Quatre effets derrière l’augmentation des recettes

Un économiste décomposerait cette hausse en quatre composantes. La première est la croissance réelle. Davantage de production et de revenus créent davantage de matière imposable sans modification des règles fiscales.

La deuxième est l’effet nominal. L’augmentation des prix et la dollarisation de nombreux montants font progresser la valeur des transactions. Même lorsque le volume vendu ne change pas, l’impôt encaissé en valeur nominale peut augmenter.

La troisième est le recouvrement. Une administration qui contrôle mieux les déclarations, les importations ou les paiements récupère une part plus importante de l’impôt légalement dû. Cette progression est particulièrement intéressante parce qu’elle ne nécessite pas nécessairement de relever les taux pour les contribuables déjà en règle.

La quatrième composante est la pression fiscale proprement dite. Elle regroupe les hausses de taux, les révisions de droits et la revalorisation des bases utilisées pour calculer l’impôt.

Ces distinctions devraient être au centre du débat budgétaire. Une hausse des recettes tirée de la croissance est durable tant que l’économie progresse. Une amélioration du recouvrement peut également produire des gains durables. Une hausse obtenue par un rattrapage des taux ou des bases produit en revanche un saut ponctuel qui ne peut être reproduit chaque année.

C’est pourquoi le pic de 2025 ne doit pas être extrapolé mécaniquement. Une fois les valeurs fiscales réalignées, l’État ne peut espérer une nouvelle progression proche de 60 % sans élargissement de l’économie, amélioration supplémentaire du recouvrement ou nouvelles hausses fiscales.

La TVA place la consommation au cœur du financement de l’État

La structure des recettes complique encore l’équation. Le budget 2026 reste fortement dépendant de la fiscalité. Les recettes fiscales représentent environ quatre cinquièmes des ressources budgétaires prévues.

La TVA occupe une place centrale. Elle représente à elle seule environ un tiers des recettes budgétaires prévues, selon les documents publics relatifs au budget. Les droits de douane représentent autour d’un dixième supplémentaire. Cela signifie qu’une part considérable des ressources dépend directement de la consommation et des importations.

Cette structure présente une logique administrative. Une TVA est beaucoup plus facile à percevoir qu’un impôt sur un revenu difficile à identifier. Les marchandises importées passent par les douanes et peuvent être contrôlées à quelques points d’entrée. Dans une économie marquée par une forte informalité, ces prélèvements constituent donc des instruments efficaces.

Mais leur incidence économique est différente de celle d’une fiscalité directe mieux répartie.

Lorsqu’un ménage consomme presque tout son revenu, une TVA plus élevée réduit immédiatement son pouvoir d’achat. Lorsqu’un ménage plus aisé dispose d’une capacité d’épargne importante, il peut absorber plus facilement une hausse de prix sans réduire autant sa consommation.

Le poids relatif d’une taxe indirecte est donc généralement plus lourd pour les revenus faibles et intermédiaires.

Un point de TVA n’est pas seulement un point de TVA

La proposition d’un passage de la TVA de 11 % à 12 % illustre ce problème. Présentée isolément, l’augmentation paraît faible. Elle correspond à un point supplémentaire.

Mais les ménages ne vivent pas dans un modèle économique où une seule variable change à la fois. Ils supportent simultanément les prix de l’énergie, des carburants, du logement, des produits importés, des assurances et de nombreux services.

Un point supplémentaire de TVA vient donc s’ajouter à une structure de prix déjà élevée.

Son effet dépend également de la propension à consommer. Pour un ménage dépensant la quasi-totalité de son revenu, l’augmentation fiscale réduit directement les quantités qu’il peut acheter ou l’oblige à abandonner certaines dépenses.

Ce comportement finit par affecter les entreprises. Un restaurant, un magasin ou un prestataire ne raisonne pas en termes de recettes fiscales nationales. Il voit simplement une fréquentation légèrement plus faible, un panier moyen réduit ou des clients reportant leurs achats.

Quelques pour cent de consommation perdue peuvent suffire à modifier la décision d’embaucher, d’investir ou d’ouvrir un nouveau point de vente.

Le carburant possède un effet multiplicateur sur les prix

La fiscalité appliquée aux carburants est encore plus sensible. Elle ne s’arrête pas à la pompe.

Le Liban dépend presque entièrement du transport routier pour les personnes et les marchandises. Les alternatives de transport collectif restent limitées. Le prix du carburant entre donc dans une très grande variété de coûts de production.

Un grossiste paie le transport de ses marchandises. Un agriculteur doit acheminer sa production. Un restaurant reçoit quotidiennement ou régulièrement des livraisons. Une entreprise de services paie les déplacements de ses salariés. Les ménages utilisent leur véhicule pour rejoindre leur lieu de travail.

Lorsqu’une taxe renchérit le carburant, plusieurs acteurs tentent de répercuter le coût. Une partie finit dans les prix. Une autre est absorbée par les marges. Une troisième réduit le revenu disponible des ménages.

C’est pourquoi une taxe sur l’essence ou le diesel possède un effet macroéconomique supérieur à son montant directement payé par les automobilistes.

Elle agit comme un petit choc de coût appliqué à une large partie de l’économie.

Le risque d’une boucle entre salaires publics, taxes et inflation

Le financement des nouvelles rémunérations publiques illustre particulièrement bien ce mécanisme. Les fonctionnaires, militaires et retraités ont subi un effondrement considérable de leur pouvoir d’achat depuis 2019. Une revalorisation était devenue nécessaire pour maintenir le fonctionnement des administrations.

Un crédit supplémentaire de 56 500 milliards de livres représente environ 630 millions de dollars. Le coût total en année pleine des différentes mesures de soutien salarial peut approcher 800 millions selon les dispositions prises en compte.

Le chiffre de 630 millions doit être rapproché des recettes publiques de 2025. Il représente environ 10 % d’un niveau annuel de recettes proche de 6 milliards de dollars.

La dépense est donc loin d’être marginale.

Si elle est financée par des prélèvements indirects supplémentaires, le gouvernement crée une boucle. Il augmente le revenu nominal des agents publics, puis récupère une partie de cette augmentation à travers les taxes payées par ces mêmes ménages et par le reste de l’économie.

Dans le même temps, les taxes sur les carburants et la consommation peuvent alimenter des hausses de prix. Le gain de salaire nominal ne se transforme donc pas entièrement en gain de pouvoir d’achat.

Pour les salariés du secteur privé qui ne reçoivent aucune revalorisation liée à la décision publique, l’effet est encore plus direct : ils supportent les prélèvements sans bénéficier de la dépense qui les justifie.

L’incidence fiscale importe davantage que le contribuable officiel

C’est un autre principe économique souvent absent du débat public. La personne ou l’entreprise qui verse juridiquement une taxe à l’État n’est pas nécessairement celle qui en supporte réellement le coût.

Cette différence est appelée incidence fiscale.

Un importateur paie un droit de douane, mais il peut le répercuter dans son prix de vente. Le consommateur supporte alors une partie de la taxe. Une entreprise confrontée à une taxe supplémentaire peut réduire sa marge, augmenter ses prix ou comprimer ses dépenses salariales.

La répartition finale dépend de la concurrence et de la capacité de chaque acteur à modifier ses comportements.

Dans un marché où la concurrence est faible, une entreprise peut plus facilement répercuter le prélèvement sur le client. Dans un secteur très concurrentiel, elle peut être obligée d’en absorber une partie dans sa marge.

Dans les deux situations, un acteur économique paie. La taxe ne disparaît pas.

Cette analyse est particulièrement importante au Liban, où certains secteurs connaissent une concurrence limitée et où la concentration du marché peut faciliter la transmission des hausses vers les consommateurs.

Les entreprises supportent déjà un coût du capital élevé

Les entreprises libanaises affrontent en parallèle une contrainte que leurs concurrentes de nombreuses économies n’ont pas dans les mêmes proportions : un système de crédit profondément endommagé.

Depuis la crise bancaire, le financement classique des investissements reste limité. De nombreux entrepreneurs utilisent leurs fonds propres, des financements familiaux ou des ressources provenant de l’étranger.

Cela augmente le coût implicite du capital.

À cette contrainte s’ajoutent l’énergie, le transport, l’assurance, le risque sécuritaire, l’incertitude juridique et le coût de nombreux services privés.

Une nouvelle taxe intervient donc sur une entreprise qui supporte déjà plusieurs primes de risque.

Dans ces conditions, une hausse de quelques points sur le coût total d’un investissement peut suffire à faire passer un projet de rentable à non rentable.

L’investissement perdu n’apparaît pourtant jamais dans les recettes fiscales. Le Trésor voit le droit de douane supplémentaire encaissé aujourd’hui. Il ne voit pas la machine qui ne sera finalement pas achetée.

Le rendement fiscal statique peut être trompeur

Cette différence entre le court et le long terme constitue l’un des principaux risques de la politique fiscale.

Lorsqu’un ministère estime qu’une taxe supplémentaire rapportera 100 millions de dollars, il utilise généralement une base taxable existante et applique le nouveau prélèvement.

C’est le rendement statique.

Mais les ménages et les entreprises modifient leur comportement lorsque les prix changent. Le volume consommé peut diminuer. Les importations officielles peuvent ralentir. Certains investissements peuvent être reportés.

Le rendement réel devient alors inférieur au calcul initial.

À moyen terme, la différence peut être encore plus importante. Un investissement annulé réduit la production future. Une production plus faible génère moins de salaires, moins de bénéfices et moins de consommation.

L’État peut ainsi gagner une taxe aujourd’hui et perdre plusieurs flux fiscaux demain.

C’est cette dynamique qui doit être mesurée avant chaque nouvelle hausse importante.

Les douanes rapportent plus, mais elles taxent aussi les outils de production

Les recettes douanières sont souvent présentées comme l’un des succès du redressement financier. Leur progression traduit effectivement une meilleure valorisation des marchandises et, dans certains cas, une amélioration des contrôles.

Mais les importations ne concernent pas uniquement des voitures de luxe ou des produits de consommation finale.

Le Liban importe aussi des machines, des équipements industriels, des pièces détachées, des intrants agricoles et une multitude de composants nécessaires à la production locale.

Taxer indistinctement ces importations peut donc augmenter le coût de la production libanaise.

L’effet économique dépend de la nature du produit. Une forte taxation d’un produit de luxe consommé peut avoir peu d’effet sur la capacité productive. Une taxe sur une machine ou un intrant stratégique agit directement sur l’investissement.

Une fiscalité favorable à la croissance devrait donc différencier davantage les deux catégories.

L’objectif ne doit pas être simplement de maximiser les recettes à la frontière. Il faut préserver les importations qui augmentent la capacité de production future.

Le faible investissement public rend les nouvelles taxes plus difficiles à justifier

Le débat devient plus sensible lorsqu’on observe la structure des dépenses. Les documents budgétaires disponibles montrent que les dépenses courantes restent largement dominantes, tandis que les dépenses en capital demeurent faibles.

Les dépenses en capital tournent autour de 2 % du PIB dans les projections budgétaires, contre une part beaucoup plus élevée pour les dépenses courantes. Les rémunérations, pensions et prestations représentent une fraction importante de ces dernières.

Cette composition importe beaucoup.

Une taxe utilisée pour construire une infrastructure productive peut avoir un rendement économique positif à terme. Une route réduit les coûts de transport. Une alimentation électrique plus fiable diminue les dépenses privées d’énergie. Un réseau numérique efficace augmente la productivité.

Le contribuable paie davantage, mais reçoit un actif ou un service qui peut lui permettre de réduire d’autres coûts.

Lorsque l’essentiel de la hausse fiscale finance des dépenses courantes, ce retour est beaucoup moins direct.

Les dépenses salariales restent nécessaires. Mais elles ne compensent pas automatiquement le coût économique d’une taxe sur les entreprises et les ménages.

Le Liban reste pourtant un État fiscal relativement faible

Il faut cependant éviter une conclusion trop simple. Le problème libanais n’est pas celui d’un État qui prélèverait déjà une part exceptionnellement élevée de la richesse nationale.

Avant la crise, les recettes publiques représentaient autour de 20 % du PIB. Elles se sont ensuite effondrées. En 2022, elles étaient tombées autour de 5,6 % du PIB avant de remonter fortement.

Cette chute montre pourquoi le rattrapage fiscal était indispensable. À 5 % ou 6 % du PIB de recettes, l’État ne pouvait plus financer ses fonctions essentielles.

Le retour vers des ratios plus proches de ceux d’avant-crise constitue donc une normalisation.

Mais le ratio global ne dit pas tout. Un pays peut afficher des recettes fiscales modérées tout en imposant très fortement certaines catégories.

Si une partie importante de l’économie échappe au système tandis que les salariés déclarés, les entreprises formelles et les consommateurs supportent l’essentiel de la collecte, la pression effective devient très inégale.

Le véritable problème libanais est donc autant celui de l’assiette que celui des taux.

Ceux qui paient déjà risquent de payer toujours davantage

Une administration fiscale fragile tend naturellement à taxer ce qu’elle voit.

Elle voit les salariés déclarés. Elle voit les importateurs formels. Elle voit la consommation soumise à TVA. Elle voit les carburants vendus dans les circuits officiels.

Elle voit moins facilement certains revenus professionnels, certaines activités informelles ou des patrimoines difficiles à identifier.

Le risque est alors que chaque besoin budgétaire supplémentaire conduise à augmenter les prélèvements sur les mêmes bases faciles à contrôler.

Cette stratégie peut fonctionner à court terme. Mais elle crée progressivement un écart entre économie formelle et économie informelle.

L’entreprise qui respecte toutes ses obligations devient plus coûteuse. Son concurrent qui sous-déclare une partie de ses ventes conserve un avantage.

À partir d’un certain point, la hausse des taux peut elle-même encourager davantage d’informalité.

Élargir l’assiette peut rapporter plus que relever les taux

C’est pourquoi la priorité économique devrait être le taux effectif de collecte plutôt que le seul taux légal.

Prenons un exemple simplifié. Une taxe dont le taux est de 10 % mais dont l’État ne recouvre réellement que 60 % de la base théorique produit beaucoup moins qu’une taxe identique correctement administrée.

Faire passer le taux à 11 % demande davantage aux contribuables qui paient déjà. Faire passer la conformité de 60 % à 70 % augmente les recettes tout en réduisant l’avantage des fraudeurs.

Les deux solutions peuvent produire un montant comparable pour le Trésor. Leur effet économique est très différent.

La seconde est généralement plus favorable à la concurrence et à l’équité.

Le Liban dispose encore d’importantes possibilités dans ce domaine : numérisation, croisement des données, suivi des importateurs, contrôle de la facturation et amélioration du recouvrement.

Ces réformes sont plus difficiles que l’ajout d’un point de TVA. Mais elles attaquent directement l’une des faiblesses structurelles du système.

La fiscalité peut accélérer le passage vers l’informel

Le risque d’informalité doit être pris au sérieux parce qu’il peut devenir auto-entretenu.

Plus les taux augmentent, plus l’avantage financier lié à la fraude augmente. Plus la fraude se développe, plus la base fiscale se réduit. Plus la base se réduit, plus l’État est tenté d’augmenter les taux sur les contribuables restants.

Le résultat est un cercle vicieux.

Les entreprises formelles supportent davantage de coûts. Certaines réduisent leur activité ou cherchent elles-mêmes à contourner les obligations. Les recettes deviennent alors de plus en plus dépendantes des impôts difficiles à éviter, comme les taxes à la consommation ou à la frontière.

Le système fiscal se concentre encore davantage.

Rompre ce cercle suppose de réduire le coût de la conformité et d’augmenter le risque lié à l’évasion, plutôt que de compter principalement sur des taux plus élevés.

Le tourisme peut perdre son avantage de prix

La diaspora constitue un autre canal par lequel les prix élevés peuvent affecter la reprise.

Les séjours des Libanais de l’étranger apportent des devises directement dans l’économie. Restaurants, hôtels, locations, plages, commerces, transports et services bénéficient de ces dépenses.

Pendant les premières années de la crise, les visiteurs disposant de revenus en dollars bénéficiaient d’un avantage de pouvoir d’achat considérable.

Cet avantage s’est fortement réduit avec la dollarisation.

Lorsqu’un repas, un service ou un loisir approche les prix de Paris ou de Dubaï, le visiteur commence à comparer davantage la valeur reçue pour son argent.

Le lien familial avec le Liban protège le pays d’une concurrence touristique pure. Un expatrié ne choisit pas Beyrouth uniquement parce qu’elle est moins chère qu’une autre destination.

Mais il peut réduire ses dépenses, raccourcir son séjour ou partager ses vacances entre plusieurs pays.

Pour un visiteur étranger sans lien familial, le choix est encore plus sensible au rapport entre prix, qualité et sécurité.

Une hausse fiscale qui se transmet aux prix peut donc diminuer l’un des flux de devises dont dépend précisément la reprise.

Des prix de Paris sans les salaires de Paris

C’est ici que le constat de la diaspora prend une dimension économique plus large.

Un prix élevé n’est pas en soi un problème si la productivité et les revenus sont élevés. Paris et Dubaï sont des villes chères, mais leurs structures de revenus, de services et d’infrastructures diffèrent fortement de celles du Liban.

Le problème apparaît lorsque les prix se mondialisent plus vite que les revenus.

Un restaurant facturant en dollars paie lui-même une partie de ses intrants en dollars. Un propriétaire cherche parfois à ajuster son loyer sur des références internationales. Une entreprise importe ses équipements et ses services numériques.

L’économie libanaise subit ainsi une internationalisation de ses coûts sans avoir encore retrouvé une productivité internationale.

La fiscalité indirecte vient se superposer à ce décalage.

Pour les résidents payés en livres ou avec des revenus partiellement ajustés, le poids devient particulièrement important.

Les ménages les plus modestes ont une propension à consommer plus élevée

L’effet macroéconomique dépend aussi de qui paie.

Les ménages modestes consomment généralement une part plus importante de leur revenu. Leur propension marginale à consommer est donc élevée.

Lorsqu’une taxe leur retire 100 dollars de revenu disponible, une grande partie de cette somme disparaît directement de la consommation.

Un ménage aisé peut au contraire absorber une partie du prélèvement en réduisant son épargne.

Cela signifie qu’un même dollar d’impôt n’a pas le même effet sur le PIB selon le contribuable qui le supporte.

Une fiscalité très dépendante de la consommation peut donc avoir un multiplicateur négatif plus important qu’un prélèvement mieux ciblé sur des revenus ou patrimoines élevés.

La question de l’équité fiscale rejoint ici directement celle de la croissance.

Taxer les entreprises formelles peut freiner l’emploi déclaré

Le marché du travail constitue un autre canal.

Une entreprise qui embauche officiellement un salarié supporte non seulement son salaire, mais aussi les obligations sociales et fiscales liées à l’emploi formel.

Si le coût total augmente plus rapidement que la productivité du travailleur, l’employeur peut modifier son comportement.

Il peut retarder le recrutement, proposer un statut plus informel ou utiliser davantage de sous-traitance.

La hausse attendue des recettes fiscales liées aux salaires doit donc être analysée avec prudence.

Une augmentation des recettes peut signifier que les revenus se redressent et que davantage de salaires sont déclarés. Ce serait positif.

Elle peut aussi refléter une pression plus forte sur une base relativement facile à contrôler.

Dans ce cas, l’État doit s’assurer que le coût de l’emploi formel ne devient pas un frein supplémentaire à la création d’emplois.

Les reports fiscaux signalent déjà la fragilité de la trésorerie privée

Les reports d’échéances fiscales décidés en 2026 offrent un autre indice. Un report n’est pas une baisse d’impôt, mais il reconnaît implicitement que certains contribuables ont besoin de davantage de temps pour payer.

Cette distinction est importante.

Une entreprise peut être rentable sur l’année tout en rencontrant un problème de trésorerie à un moment donné. Si les taxes doivent être payées avant que les créances commerciales aient été encaissées, elle peut manquer de liquidités.

Dans un système bancaire normal, elle pourrait obtenir un crédit de court terme.

Au Liban, cette solution reste beaucoup plus difficile.

Les reports fiscaux deviennent donc un instrument de gestion de trésorerie pour l’économie elle-même.

Le fait que l’État doive les utiliser montre que la capacité de paiement du secteur privé ne peut être considérée comme illimitée.

Le redressement budgétaire ne peut pas reposer uniquement sur le secteur privé

Il existe enfin un risque de déséquilibre dans la répartition de l’ajustement.

L’État a comprimé ses dépenses pendant plusieurs années. Il cherche maintenant à restaurer les salaires et certains services. Cela est nécessaire.

Mais si cette restauration est financée principalement par des taxes appliquées au secteur privé, celui-ci supporte une partie croissante du coût de reconstruction de l’administration.

Ce transfert peut fonctionner si l’amélioration des services publics réduit ensuite les coûts des entreprises.

Une justice plus efficace, des douanes mieux organisées, une meilleure électricité ou des administrations numérisées constituent des gains économiques.

En revanche, si la pression fiscale augmente sans amélioration suffisante de ces services, le secteur privé paie davantage sans gagner en productivité.

C’est alors que la fiscalité devient un frein net à la croissance.

Le choix ne se résume pas à taxer ou ne pas taxer

Le Liban ne peut revenir à la situation dans laquelle l’État ne collecte presque plus rien. Ce modèle a contribué à l’effondrement des administrations, des salaires et des services.

Le problème n’est donc pas l’impôt lui-même.

Il réside dans la composition, le rythme et l’utilisation des recettes.

Taxer davantage une base existante est administrativement facile. Élargir la base exige des investissements institutionnels.

La première solution produit des recettes immédiates. La seconde construit un système plus durable.

Pour une économie qui revient de loin, la différence est fondamentale.

La priorité devrait être la croissance des recettes sans hausse des taux

Le meilleur test de la santé fiscale libanaise sera donc celui des prochaines années.

Si les recettes continuent à augmenter fortement sans nouvelles hausses importantes de taxes, cela signifiera que l’économie progresse, que la formalisation avance ou que le recouvrement s’améliore.

Ce serait le scénario le plus favorable.

Si, au contraire, la croissance des recettes ralentit dès que les taux cessent d’être relevés, le pic de 2025 apparaîtra davantage comme un rattrapage fiscal ponctuel.

L’État sera alors confronté à une alternative difficile : augmenter encore les prélèvements ou accepter un ralentissement des recettes.

C’est précisément cette situation qu’il faut éviter en développant dès maintenant l’assiette fiscale.

Une hausse de recettes n’est durable que si le PIB taxable augmente

À long terme, l’équation budgétaire est plus simple qu’elle n’en a l’air.

Les recettes publiques peuvent croître durablement si le taux de taxation augmente, si davantage d’activités sont effectivement taxées ou si l’économie devient plus grande.

La première solution possède une limite économique et politique.

La deuxième reste largement disponible au Liban en raison de l’informalité et des faiblesses de recouvrement.

La troisième est la plus importante.

Une entreprise supplémentaire crée de la TVA, des salaires, des bénéfices et potentiellement des droits de douane. Un emploi supplémentaire crée du revenu et de la consommation. Un investissement augmente la production future.

La meilleure base fiscale est donc une économie qui grandit.

Une politique qui maximise les recettes de l’année en réduisant cette croissance peut être comptablement efficace et économiquement mauvaise.

Le danger est une reprise progressivement étouffée

Les taxes ne provoqueront pas à elles seules une nouvelle crise économique. Le Liban reste confronté à des facteurs beaucoup plus lourds : situation sécuritaire, secteur bancaire, dette, reconstruction, fonctionnement des institutions et confiance des investisseurs.

Mais la fiscalité peut amplifier ou atténuer ces contraintes.

Un point de consommation perdu, un investissement reporté ou une embauche annulée semblent insignifiants lorsqu’ils sont considérés séparément. Leur addition produit pourtant la croissance nationale.

C’est précisément de cette manière qu’une reprise peut être étouffée. Non par un effondrement soudain, mais par une accumulation de décisions individuelles de dépenser moins, d’attendre avant d’investir ou de rester dans l’informel.

Le redressement des recettes de 2025 montre que l’État libanais a retrouvé une partie de sa capacité fiscale. La prochaine étape doit montrer qu’il est capable de la consolider sans demander continuellement davantage aux mêmes contribuables.

Le véritable objectif ne devrait donc pas être de maximiser la recette fiscale de 2026. Il devrait être de maximiser, sur plusieurs années, la taille de l’économie formelle et taxable. Dans un pays où les prix en dollars ont déjà retrouvé des niveaux parfois comparables à ceux observés à l’étranger, alors que les revenus restent très en retard, le dosage fiscal devient une condition de la reprise elle-même.

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