76 années d’indépendance et 40 jours de manifestations la journée du 22 novembre ont une charge symbolique tant l’antagonisme est visible et palpable dans le pays.

Acte I

Michel Aoun, président et général, prononce son allocution de circonstance devant un fond de drapeaux libanais. Les cèdres géants écrasent la silhouette pâle qui déroule son discours d’un débit lent et saccadé. On retient qu’il est enfin prêt au dialogue avec les centaines de milliers de personnes mobilisées dans le pays.

Acte II

Le voici encore. Il est entouré de son ex gouvernement. Une tribune officielle sobre et sans ostentation. Les regards suivent un bataillon féminin qui défile au pas, regard viril et décidé. Les bataillons mâles suivent tout aussi martiaux. Cela manque de conviction.

L’ancien premier ministre Saad Hariri est là. Une impression d’homme mal toiletté dans son costume chic. L’année dernière à pareille époque, les soldats défilaient sur ses terres. Le centre-ville de Beyrouth bien mal acquis par feu son père. En perdition politique et économique, il reste, et contre toute attente, l’homme providentiel qui, tout comme son père, doit remettre un pays qu’ils ont mis à plat.

Le gouvernement démissionnaire tire son baroud d’honneur en organisant ce défilé à l’abri du ministère de la Défense et sur invitation. Pas de cérémonie protocolaire. La ministre de l’Intérieur se lamente devant les caméras. Elle a presque la larme à l’œil, en envisageant un avenir qu’elle ne comprend plus.

Acte III

Les bataillons « civiles » sont au centre-ville. Dans « cette marche, la plus folle », la foule endimanchée, joyeuse avance avec ses certitudes. On n’a plus « les pieds de nos politiciens sur la tête ». On parle de dignité retrouvée. « Le Liban c’est simplement le Liban » débarrassé de ses problèmes communautaires. Le ton est à la philosophie des Lumières, pour « faire jaillir la lumière de l’indépendance » en opposition avec « l’obscurité, le vol et la corruption ». L’hymne national est révisé et féminisé.

Aux « bataillons » métiers, succèdent des « bataillons » groupés par affinité. Un groupe de femmes, drapeau en tête, défile avec des enfants, des retraités de l’armée pastichent, en pantalon kaki, les pas qu’ils effectuaient chez leur ancien employeur. Les blouses blanches des médecins et du personnel médical passent en saluant joyeusement la foule.

Le poing de la révolution est revenu, hissé par une grue, à l’endroit même où quelques voyous l’avaient incendié la veille. Sous les tentes et marabouts bruissent les débats et les réunions des coordinations. On y donne même des leçons de yoga. Des Libanais de l’émigration arrivent directement de l’aéroport pour assister à cette journée unique. D’autres manifestent leur joie dans leurs pays d’accueil.

À Rachaya, haut lieu de l’indépendance en 1943, un manifestant est arrêté, masqué, il arborait ce panneau :

Les dinosaures se sont éteints

Les Phéniciens sont partis

Les Français se sont enfuis

Pourquoi êtes-vous encore là ?

Ces ancêtres avaient organisé pire. Un véritable crime de lèse-majesté, contre le général de Gaulle et la France, en 1943 : manifester durant la Guerre mondiale pour la libération du gouvernement libanais qui s‘était prononcé pour l’indépendance !

Acte IV

Le cheik Naïm Qassim est interviewé par l’agence Reuters, il est l’un des porte-parole du Hezbollah. Les manœuvres des États-Unis sont la source des difficultés à former un nouveau gouvernement, assène-t-il. La crise financière touche tout le monde y compris le Hezbollah. Celui-ci ne souhaite pas la guerre civile, mais la formation d’un gouvernement d’entente entre les partis, avec Saad Hariri sans contraintes américaines.

La publication dans le quotidien Al Akhbar marque les esprits. On y retrouve, les propos officiels du « très honorable » Jeffrey Feltman du Brooking Institute et ancien ambassadeur américain au Liban. Entouré d’un aréopage de « témoins » dignes de complaisance, Carla Humud, Mona Yacoubian et Hanin Ghaddar. Il tient des propos édifiants devant le « sous-comité du Moyen-Orient, d’Afrique du Nord et du terrorisme international ».

Au fond, dit-il, quelques soient les résultats des manifestations au Liban, celui reste un « lieu de concurrence stratégique mondiale ». D’un côté les investisseurs du Golf et de l’autre le Hezbollah, surnommé « la filiale terroriste iranienne ». En termes plus crus, les États-Unis et l’Iran. Comme les manifestations anti corruption et anti confessionnelles sapent l’autorité de tous les partis libanais, dont le Hezbollah, cela va dans le sens de la politique des États-Unis engagés dans sa lutte contre l’Iran.

L’armée libanaise a son rôle à jouer dans ce scénario. Elle protège les manifestants contre les voyous du Hezbollah, mais seulement … hors de ses fiefs. À terme, il est envisagé un affrontement entre le Hezbollah et l’armée libanaise dont les performances ne cessent de s’améliorer. Plus de 120 morts en 2007 lors de la reconquête du camp de Nahr el-Bared. En 2017, 7 morts lors de la reconquête des territoires libanais détenus par les intégristes musulmans.

Si le gouvernement libanais va dans le sens de l’affaiblissement du Hezbollah, cela signifie assistance militaire et partenariat sinon rien. La visite du ministre des Affaires étrangères Michael Pompéo en avril 2019, allait dans ce sens. Ce n’est pas les Libanais qu’il menaçait, mais ceux, récalcitrants à s’inscrire dans ce scénario.

Épilogue

Ces « influences » sur le devenir du pays, les États-Unis les entretiennent depuis sa naissance aux forceps franco-anglais. La « caisse de résonance du Moyen-Orient », dira-t-on. La colère et l’irritation du Hezbollah, déjà soumis à sanctions américaines, face à ce mouvement s’inscrivent dans la normalité des relations entre les États-Unis et sa politique régionale. 

Là où le bât blesse, c’est la part d’inconnu de cette mobilisation incontrôlée et spontanée de la population libanaise opposée au plan CEDRE. Elle s’oppose à la complaisance affichée par tous les partis, ex chefs de milices de la guerre civile, dignitaires religieux et le Hezbollah, après moult tractations et autres alternatives proposées. Personne n’osa le NON sinon la population mobilisée.

Si les manifestations de 2005 en faveur du départ des troupes syriennes furent une décision de partis, cette option n’existe plus aujourd’hui. Les partis et clans sont eux-mêmes visés. Ils doivent partir tous, corruption, concussion et confessionnalisme compris. Mais quelle est l’alternative et sur quelles bases sociale et politique ? Les options restent en point d’interrogation.

L’historienne Carla Eddé parle de « refondre les bases de l’État libanais ».

Les échanges lors des débats, micros-trottoirs et interviews indiquent une certaine tension en la matière. Les décisions prises dans les assemblées et au sein des comités en place depuis les débuts du mouvement, déboucheront-ils sur une plus grande visibilité politique et sociale ? Refonte ou révolution, cela représentera-t-il une autre « concurrence stratégique » dans la région ?

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