La visite officielle du ministre libanais des Affaires étrangères, Youssef Raji, à Chypre ouvre un dossier que Beyrouth ne peut plus traiter comme une simple question diplomatique. En recevant le chef de la diplomatie libanaise au palais présidentiel de Nicosie, le président chypriote Nikos Christodoulides a exprimé son intérêt pour la création d’une cellule de coopération associant Chypre, le Liban et la France. L’objectif annoncé est de préparer la phase qui suivra la FINUL, alors que le mandat de la force internationale au Sud-Liban arrive à son terme fin 2026 avant un retrait progressif.
Cette proposition intervient dans un moment de bascule. Le Sud-Liban reste marqué par les tensions avec Israël, par la question du monopole des armes et par la mise en œuvre de l’accord-cadre négocié sous médiation américaine. Youssef Raji a présenté cet accord comme la preuve que la décision libanaise ne peut pas être confisquée par une puissance régionale ou par un acteur armé. La formule vise clairement l’Iran et le Hezbollah. Elle replace l’État au centre du discours officiel. Mais elle ouvre aussi une question plus rude : le Liban a-t-il les moyens réels d’assumer seul ce retour de souveraineté après le départ de la FINUL ?
Chypre propose une cellule pour l’après-FINUL
Chypre se présente comme un partenaire naturel du Liban. La proximité géographique, les liens économiques, les échanges humains et l’ancrage européen de Nicosie donnent à cette relation une valeur stratégique. Le président chypriote a rappelé que la souveraineté et la stabilité du Liban constituent une priorité pour son pays. Il a aussi indiqué avoir écrit au Conseil européen afin de convaincre les États membres de porter la relation avec Beyrouth au niveau d’un partenariat stratégique, sur le modèle de ceux établis avec d’autres pays de la région. Ce signal est important. Il ne suffit pourtant pas à remplacer une stratégie libanaise.
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Le Liban a souvent accueilli les marques d’intérêt internationales comme des garanties. Il a parfois confondu soutien extérieur et capacité nationale. La phase post-FINUL ne permettra plus cette confusion. Si la force internationale entame son retrait, l’armée libanaise devra assumer davantage de responsabilités au sud du Litani. Les services de sécurité devront mieux contrôler le terrain. Le gouvernement devra parler d’une seule voix. Les diplomates devront obtenir des garanties sans donner l’impression que la souveraineté libanaise dépend d’une tutelle étrangère. Le partenariat avec Chypre et la France peut aider. Il ne pourra pas masquer les faiblesses internes.
Le point central de la visite réside dans l’idée d’une cellule de coopération. Sa composition envisagée, avec Chypre, le Liban et la France, traduit une volonté de travailler dans un format restreint, plus souple que les grandes conférences internationales. Chypre apporte sa position européenne et méditerranéenne. La France apporte son rôle historique au Liban, son poids diplomatique au Conseil de sécurité et son implication dans la FINUL. Le Liban, lui, devrait apporter une vision claire de ses besoins. C’est précisément là que le dossier devient délicat.
Une cellule de coopération peut produire des scénarios, coordonner des messages, préparer des programmes d’appui à l’armée et imaginer une présence internationale allégée après la FINUL. Elle peut aussi devenir un cercle de discussions sans effet si les objectifs restent flous. Le Liban doit donc définir ce qu’il attend. Veut-il une mission d’observation ? Une assistance technique à l’armée ? Un mécanisme de surveillance de la Ligne bleue ? Un soutien européen aux villages frontaliers ? Une coopération maritime et sécuritaire élargie ? Sans réponse précise, la cellule risque de produire des communiqués, pas des garanties.
Le rôle français, utile mais politiquement sensible
La présence de la France dans ce format est logique, mais elle n’est pas neutre. Paris a longtemps porté le dossier de la FINUL au Conseil de sécurité. La France dispose d’un contingent et d’une mémoire opérationnelle au Sud. Elle parle à Beyrouth, à Washington, à Nicosie et à plusieurs capitales arabes. Elle peut donc jouer un rôle utile dans la transition. Mais son implication expose aussi la future formule à des critiques internes. Certains y verront une protection nécessaire. D’autres dénonceront une nouvelle forme d’encadrement international de la souveraineté libanaise.
Cette ambiguïté devra être assumée. Depuis des décennies, le Liban réclame l’aide internationale tout en rejetant l’idée d’une tutelle. Il veut que les grandes puissances fassent pression sur Israël. Il veut aussi préserver l’image d’un État libre de ses décisions. La déclaration de Youssef Raji s’inscrit dans cette tension. En affirmant que l’accord-cadre a prouvé que la décision libanaise ne se confisque pas, il cherche à montrer que Beyrouth n’est ni l’otage de l’Iran, ni un simple exécutant des choix occidentaux. Le message est fort. Sa crédibilité dépendra des actes.
L’accord-cadre, preuve politique ou pari fragile ?
L’accord-cadre entre le Liban et Israël, négocié sous parrainage américain, constitue l’autre arrière-plan de la visite. Youssef Raji l’a décrit comme un processus difficile et long, mais comme la seule voie possible après l’échec des autres options. Cette formule marque un tournant dans le langage officiel. Elle privilégie la négociation, même indirecte, sur la logique de confrontation permanente. Elle signifie aussi que l’État libanais veut reprendre la main sur les dossiers de guerre, de paix, de frontière et de sécurité.
L’angle critique impose toutefois de rappeler que la négociation ne suffit pas à créer un rapport de force. Un État négocie mieux lorsqu’il contrôle son territoire, ses armes et ses institutions. Or le ministre a lui-même évoqué le refus du Hezbollah de coopérer et de remettre son arsenal. Il a affirmé qu’il n’existe pas de problème avec le Hezbollah comme parti politique, mais avec l’existence d’un groupe armé parallèle aux forces légales. Cette distinction est importante. Elle fixe une ligne officielle. Elle ouvre aussi une confrontation politique interne qui ne se réglera pas par une phrase diplomatique à Nicosie.
La question du monopole des armes conditionne toute phase post-FINUL. La résolution 1701 repose sur l’idée que l’État libanais et la FINUL agissent au Sud, sans présence armée non autorisée. Dans la pratique, cette architecture est restée incomplète. Le Hezbollah a conservé son dispositif militaire. Israël a poursuivi des violations et des opérations. L’armée libanaise a manqué de moyens et de couverture politique totale. Le retrait de la FINUL ne supprimera pas ces contradictions. Il les rendra plus visibles.
Une fois la force internationale réduite ou retirée, le Liban ne pourra plus attribuer à la FINUL la responsabilité du vide. L’État devra dire qui contrôle les zones sensibles, qui répond aux incidents, qui empêche les tirs, qui négocie les désescalades et qui protège les civils. Si l’armée n’obtient pas les moyens nécessaires, elle sera placée devant une mission impossible. Si le Hezbollah maintient une structure militaire autonome, l’État ne pourra pas prétendre exercer pleinement sa souveraineté. Si Israël continue ses opérations, la confiance dans tout mécanisme de transition sera rapidement détruite.
Chypre regarde le Liban comme enjeu européen
La proposition chypriote peut donc être lue comme une tentative d’éviter ce vide. Nicosie sait que l’instabilité libanaise ne s’arrête pas aux frontières du Liban. Elle touche la Méditerranée orientale, les flux migratoires, la sécurité maritime, l’énergie, les échanges aériens et la stabilité européenne. Chypre a vécu de près les mouvements de réfugiés, les tensions régionales et les effets indirects des crises du Levant. Son intérêt n’est pas seulement amical. Il est stratégique. Un Liban instable crée une pression directe sur l’île.
La demande chypriote de renforcer la relation entre l’Union européenne et le Liban s’inscrit dans cette logique. Nicosie veut convaincre les Européens que le Liban ne doit pas être traité comme un dossier humanitaire ponctuel, mais comme un partenaire de sécurité et de stabilité. Cette approche peut apporter des financements, une meilleure coordination et une attention politique durable. Elle comporte aussi un risque. L’Europe regarde souvent le Liban par le prisme des migrations, de la sécurité des frontières et de la prévention des crises. Les besoins de souveraineté, de réforme et de développement peuvent passer au second plan.
Le Liban doit éviter d’être réduit à un verrou migratoire ou à une zone tampon. Une relation stratégique avec l’Union européenne devrait inclure l’appui à l’armée, mais aussi la justice, l’économie, les infrastructures, l’énergie et la gouvernance. Elle devrait soutenir les villages du Sud, pas seulement sécuriser les frontières. Elle devrait aider les institutions, pas contourner l’État par des dispositifs provisoires. La future cellule avec Chypre et la France devra donc être jugée à son contenu concret. Un format diplomatique peut être utile seulement s’il sert une stratégie libanaise globale.
Une présence internationale alternative reste floue
La phase post-FINUL pose aussi la question d’une présence internationale alternative. Certains scénarios évoquent une mission plus légère, des observateurs, une assistance à l’armée ou un mécanisme politique de suivi. Aucun modèle ne s’impose encore. Une mission trop faible ne dissuadera personne. Une mission trop intrusive sera contestée. Une mission sans mandat clair sera inutile. Une mission sans financement durable mourra lentement. Le Liban doit donc éviter les solutions improvisées à la veille du retrait. Le calendrier impose de préparer dès maintenant les responsabilités, les budgets et les règles d’engagement.
Le rôle de l’armée libanaise sera décisif. Elle bénéficie d’un capital de confiance supérieur à la plupart des institutions. Elle reste pourtant confrontée à des contraintes lourdes : salaires, équipements, mobilité, renseignement, infrastructures et coordination avec les forces internationales. Lui demander de remplacer la FINUL sans investissement massif serait irresponsable. Les partenaires européens peuvent aider. La France peut former, équiper et coordonner. Chypre peut faciliter les échanges régionaux. Mais l’armée ne peut pas agir efficacement si le pouvoir politique lui donne des missions contradictoires.
Hezbollah, Iran et souveraineté : le non-dit devient central
Le débat sur l’armement du Hezbollah revient donc au premier plan. Youssef Raji a choisi une formulation directe. Il a parlé de la nécessité de limiter les armes aux forces légitimes et de la difficulté posée par une structure armée parallèle. Cette position correspond à la logique d’un État normal. Elle se heurte au rapport de force interne. Le Hezbollah présente son arsenal comme une résistance face à Israël. Ses adversaires y voient un facteur de guerre permanente et d’affaiblissement de l’État. Entre ces deux lectures, la phase post-FINUL risque de devenir un révélateur brutal.
L’accord-cadre peut servir d’outil politique si l’État parvient à montrer qu’il obtient des résultats. Un retrait israélien, une baisse des violations, une stabilisation des villages frontaliers et un soutien économique au Sud renforceraient la ligne de la négociation. À l’inverse, si les discussions s’enlisent et si les opérations militaires continuent, les partisans de la logique armée diront que l’État ne protège pas. La diplomatie libanaise joue donc une partie risquée. Elle doit prouver que la négociation produit plus de sécurité que la confrontation.
Le message adressé à l’Iran n’est pas secondaire. En affirmant que les négociations sont une responsabilité exclusivement libanaise, Youssef Raji conteste l’idée que les grands choix sécuritaires du pays puissent être décidés à Téhéran ou dans un axe régional. Cette déclaration s’inscrit dans un contexte de recomposition après les crises régionales. Elle vise à redonner à l’État la maîtrise de sa politique étrangère. Mais là encore, le discours doit rencontrer la réalité. Tant qu’un acteur libanais garde une capacité militaire autonome liée à des calculs régionaux, la décision nationale restera exposée à la contestation.
Chypre, de son côté, cherche à se positionner comme relais européen. Le président Christodoulides a insisté sur le moment positif dont bénéficierait le Liban sur la scène internationale. Cette lecture contient une part de vérité. Les partenaires étrangers regardent de nouveau Beyrouth, car la transition au Sud, l’avenir de la FINUL, les négociations indirectes et la stabilité méditerranéenne créent une fenêtre diplomatique. Mais cette fenêtre peut se refermer vite. Les capitales européennes ont d’autres priorités. Elles financeront difficilement un État qui ne réforme pas ses administrations et ne clarifie pas ses choix sécuritaires.
Une diplomatie utile, mais pas une stratégie nationale
La diplomatie libanaise doit donc éviter l’euphorie. Le soutien chypriote est utile. L’appui français peut être déterminant. L’intérêt européen peut ouvrir des portes. Mais aucun de ces éléments ne remplace un plan national. Ce plan devrait comporter une doctrine claire pour le Sud, un calendrier de renforcement de l’armée, une stratégie de développement des villages frontaliers, un mécanisme de dialogue interne sur les armes et une feuille de route diplomatique pour la transition post-FINUL. Sans cela, le Liban avancera au rythme des initiatives étrangères.
La relation avec Chypre peut aussi s’étendre à des domaines concrets. La coopération maritime, la surveillance des flux, la recherche et le sauvetage, les échanges universitaires, l’énergie et la gestion des crises peuvent donner de la substance à la relation bilatérale. La Méditerranée orientale devient un espace de sécurité partagé. Les crises au Liban, en Syrie, à Gaza et autour d’Israël y produisent des effets directs. Nicosie a donc intérêt à stabiliser son voisinage. Beyrouth a intérêt à disposer d’un relais européen proche, moins lointain que Bruxelles et plus directement concerné par les risques régionaux.
Mais une coopération méditerranéenne ne doit pas devenir une externalisation des problèmes libanais. Le danger serait de confier à Chypre, à la France ou à l’Union européenne la mission de compenser l’absence de décision nationale. Les partenaires peuvent aider à préparer l’après-FINUL. Ils ne peuvent pas décider à la place du Liban de la relation entre l’armée, le Hezbollah, Israël et les villages du Sud. La souveraineté ne se proclame pas seulement contre les ingérences. Elle s’exerce par des décisions internes difficiles.
La visite de Youssef Raji à Nicosie a donc une portée plus large que son apparence protocolaire. Elle réunit trois dossiers explosifs : l’avenir de la FINUL, l’accord-cadre avec Israël et le monopole des armes. Elle montre aussi que les voisins européens du Liban ne veulent pas attendre la dernière minute pour penser l’après-2026. Cette anticipation est bienvenue. Elle doit cependant être accompagnée d’un débat public au Liban. Les citoyens du Sud, les familles déplacées, l’armée, les élus locaux et les forces politiques doivent savoir ce qui se prépare.
Le pire scénario serait une transition négociée dans les chancelleries, puis imposée au terrain sans appropriation nationale. Le meilleur scénario serait une préparation progressive, transparente et centrée sur l’État libanais. Entre les deux, le risque d’une solution intermédiaire et fragile reste élevé. La cellule proposée par Chypre avec la France peut devenir un outil utile si elle fixe des objectifs mesurables : appui à l’armée, coordination maritime, soutien aux villages, mécanisme d’alerte, suivi des violations et préparation juridique de l’après-FINUL. Elle sera inutile si elle se limite à produire une nouvelle couche de diplomatie sur une crise déjà surchargée de formats.
La phrase de Youssef Raji sur une décision libanaise non confisquée résume l’ambition affichée. Elle fixe aussi le critère d’évaluation. Si le Liban choisit vraiment sa voie, il devra le prouver dans le Sud, face à Israël, face au Hezbollah, face à l’Iran et face à ses propres partenaires. La réunion de Nicosie ouvre une piste. La prochaine étape sera moins déclarative : elle se jouera dans la définition de la cellule, dans son mandat, dans la place donnée à l’armée et dans la capacité du gouvernement à présenter aux Libanais un plan clair pour l’après-FINUL.


