Un scrutin professionnel sous haute tension politique
La prochaine assemblée générale de l’Ordre des avocats de Beyrouth est fixée au dimanche 16 novembre. Elle doit élire huit membres du conseil et un bâtonnier choisi parmi les candidats qui auront d’abord réussi à entrer au conseil. Quatre noms sont en lice pour la fonction de bâtonnier: Ad Martinos, Élie Bazarly, Élie Hanna et Wajih Massaad.
La compétition est décrite comme particulièrement serrée. La raison avancée est la proximité attendue des scores entre les principaux candidats à la tête de l’Ordre, ce qui transforme le scrutin en véritable épreuve de force entre appareils politiques. Les préparatifs se traduisent par une mobilisation intensive: campagnes ciblées, appels téléphoniques, visites dans les cabinets, réunions d’information, multiplication des listes et sous-listes.
Dans ce climat, personne ne prétend sérieusement que la politique serait absente du rendez-vous. Les observateurs rappellent que les élections à l’Ordre ont toujours été « couvertes » par le clivage politique, au point que de nombreux avocats votent d’abord en fonction de leur position nationale avant de regarder les programmes proprement professionnels.
Les candidats et le poids des partis
Le duel central se joue entre Ad Martinos et Élie Bazarly, même si les noms d’Élie Hanna et de Wajih Massaad restent présents dans le paysage tant qu’un premier tour n’a pas tranché la composition du conseil.
Les partis chrétiens structurent une large partie de la bataille. Des sources professionnelles décrivent un face-à-face entre les Forces libanaises et les Kataëb autour du fauteuil de bâtonnier. Le premier camp apporte son soutien à Martinos, tandis que le second appuie Bazarly.
Autour de ce noyau, d’autres forces entrent en jeu. Le Courant patriotique libre est présenté comme un acteur clé, en raison de son influence sur une partie du corps électoral chrétien et de son rôle dans les échanges de voix au sein du conseil. Le duo chiite, le Parti socialiste progressiste, le Parti national libéral et des personnalités issues de l’ancien Courant du futur complètent la cartographie des forces en présence.
Ce maillage partisan dépasse largement le strict périmètre de la profession d’avocat. La fonction de bâtonnier est vue comme une tribune où s’expriment des positions sur la justice, les libertés publiques, la corruption ou les grands dossiers nationaux. Le poste sert aussi de vitrine pour des responsables politiques cherchant à afficher une proximité avec le milieu judiciaire.
Alliances croisées et échanges de voix
Les tractations en cours dessinent deux grands blocs, sans effacer les zones d’ombre. D’un côté, un axe possible associant les Kataëb, le Parti socialiste progressiste et le duo chiite. De l’autre, un regroupement autour des Forces libanaises, du Parti national libéral, d’anciens cadres du Courant du futur et de figures influentes du barreau.
Des sources familières du dossier parlent d’un échange de voix entre le Courant patriotique libre et les Kataëb. L’hypothèse évoquée est la suivante: le Courant patriotique libre apporterait des suffrages à Bazarly, en contrepartie d’un soutien kataëbiste à un candidat du Courant pour un siège au conseil.
Dans le même temps, les Forces libanaises annoncent leur appui à Élie Hachach pour un siège de membre du conseil, ainsi qu’à Marwan Jaber et Georges Yazbek. Ces choix visent à consolider une présence forte au sein de l’Ordre, même en cas de revers sur le fauteuil de bâtonnier.
La phase finale de la campagne est marquée par une hausse nette de l’intensité des communications. Des témoignages font état de coups de téléphone en chaîne, de réunions improvisées, de messages destinés à verrouiller des engagements de dernière minute.
Rumeurs, étiquettes et tentative de brouiller les lignes
La bataille ne se joue pas seulement sur des accords formels. Des tentatives de brouiller les cartes sont signalées, notamment dans les dernières heures avant le vote.
Des messages circulent pour mettre en doute la nature de certaines appartenances. Une version affirme qu’Élie Bazarly ne serait pas véritablement l’homme des Kataëb, mais plutôt proche du Courant patriotique libre, dans le but de décourager une partie des électeurs chrétiens ou de déplacer des suffrages chiites.
Parallèlement, d’autres rumeurs cherchent à présenter Ad Martinos comme strictement identifié à un camp partisan précis, voire comme « trop » marqué, afin de le couper d’électeurs indépendants ou de milieux sensibles aux équilibres internes du barreau.
L’apparition du nom d’Élie Hanna dans ces échanges est également mentionnée. Sa candidature est utilisée dans certains scénarios pour peser sur la répartition des voix au premier tour, même si aucune machine politique n’a officiellement pris en charge sa campagne au même niveau que celles de Martinos et Bazarly.
Ces manœuvres illustrent le caractère très politique du scrutin. Elles montrent aussi que la bataille pour le bâtonnat dépasse les seules considérations de programme ou de bilan. L’enjeu est de fixer des étiquettes, de les contester, puis de jouer sur les perceptions pour orienter des votes souvent très serrés.
Une fonction professionnelle devenue vitrine politique
Le poste de bâtonnier de Beyrouth est décrit comme une « vitrine politique chrétienne ». Des responsables soulignent que la fonction donne accès à la parole publique sur les grandes questions nationales: indépendance de la justice, droits de la défense, corruption, rapports entre l’exécutif et l’appareil judiciaire.
Cette dimension explique l’intérêt des partis. Dans un pays où les institutions sont régulièrement contestées et où le système judiciaire est accusé de lenteur et de politisation, la voix du bâtonnier porte souvent au-delà des milieux professionnels. Les prises de position sur les détentions provisoires, les enquêtes sensibles ou les grandes affaires financières sont amplifiées par les médias et reprises dans le débat politique.
Le contexte renforce encore cet enjeu. Le Liban sort à peine de plusieurs années de crise économique et institutionnelle. Le dossier de l’explosion du port de Beyrouth, les enquêtes sur la corruption dans certaines administrations, les questions liées à la responsabilité des banques et de l’État dans l’effondrement financier alimentent une forte demande de parole judiciaire structurée. Dans ce paysage, l’Ordre de Beyrouth demeure l’un des rares corps intermédiaires capables d’exprimer publiquement des critiques argumentées du pouvoir sans être un parti politique.
Un ancien bâtonnier, cité dans un autre contexte, rappelait récemment la charge symbolique de la fonction en évoquant la disparition de figures connues du barreau et la fermeture de ce qu’il appelle « la maison commune des amis ». Cette sensibilité se retrouve dans la bataille actuelle, où chaque camp affirme vouloir « protéger la dignité de la profession » tout en cherchant un positionnement compatible avec ses alliances nationales.
Le rôle décisif des indépendants et des anciens bâtonniers
Au-delà des bloc partisanes, plusieurs catégories d’électeurs sont considérées comme décisives.
Les anciens bâtonniers et les groupes d’avocats qui gravitent autour d’eux forment un premier cercle d’influence. Leur vote n’est pas monolithique, mais il pèse souvent lourd dans un scrutin où quelques dizaines de voix peuvent faire basculer le résultat. Ces figures sont décrites comme divisées entre Martinos et Bazarly, ce qui rend leur positionnement encore plus déterminant.
Les avocats indépendants constituent un second bloc. Ils ne se reconnaissent pas dans une appartenance partisane stricte. Leur vote repose davantage sur des critères internes: compétence, visibilité au sein du barreau, perception de l’intégrité personnelle, engagement concret dans les dossiers de l’Ordre. Les observateurs estiment que ces indépendants peuvent arbitrer la bataille du bâtonnat en se prononçant en fonction de considérations purement professionnelles.
Enfin, le comportement des avocats appartenant à des sensibilités proches des grands partis mais irrités par certaines attitudes nationales peut introduire un degré d’imprévisibilité. Certains souhaitent envoyer un message critique à leurs directions politiques en soutenant un candidat perçu comme plus libre, même si ce dernier reste issu d’un camp partisan.
Un miroir des rivalités chrétiennes
La bataille de l’Ordre est fréquemment décrite comme un prolongement des rivalités entre forces chrétiennes au niveau national. Les rapports de force entre ces partis se répercutent dans une institution où le corps électoral comprend une forte proportion d’avocats issus de régions et de milieux politiques dominés par ces formations.
La compétition entre Forces libanaises, Kataëb et Courant patriotique libre donne à ce scrutin une portée symbolique. Une victoire de l’un des camps serait interprétée comme un indicateur de sa capacité à mobiliser une élite professionnelle souvent considérée comme baromètre de l’opinion urbaine chrétienne.
L’implication du duo chiite et du Parti socialiste progressiste ajoute une autre dimension. Ces forces ne cherchent pas seulement à influencer un poste symbolique chrétien. Elles tentent aussi de construire ou de consolider des passerelles avec des partenaires chrétiens pour d’autres échéances: municipales, parlementaires, ou négociations institutionnelles.
Dans cette perspective, la composition du conseil de l’Ordre et l’identité du futur bâtonnier seront scrutées comme un indicateur des rapprochements en cours ou des lignes de fracture persistantes entre ces blocs.
Un test pour la scène politique nationale
Le scrutin de l’Ordre des avocats de Beyrouth intervient dans un contexte national marqué par plusieurs fronts ouverts: application de l’accord de cessez-le-feu au Sud, bras de fer autour des réformes économiques, débats sur l’indépendance de la justice.
Les partis impliqués dans la bataille du bâtonnat participent aussi à ces autres dossiers. Les alliances conclues au sein de l’Ordre peuvent donc influencer, même indirectement, des coordinations futures au Parlement, dans les municipalités ou dans les négociations autour de nominations clés dans l’appareil judiciaire.
Le résultat de dimanche sera lu à plusieurs niveaux. Pour les avocats, il dira quel profil représentera la profession face à l’État et aux juridictions. Pour les forces politiques, il servira de test sur leur capacité à organiser des coalitions au sein d’un corps professionnel structuré. Pour l’opinion, il offrira un signal sur le degré de pénétration des logiques partisanes dans un ordre censé défendre l’indépendance de la justice et les droits de la défense.
Dans les couloirs du palais de justice et dans les cabinets, la campagne touche à sa fin. Les équilibres évoqués restent fragiles, les échanges de voix encore en mouvement. À la veille du scrutin, une seule certitude s’impose: la bataille de l’Ordre de Beyrouth ne se limite pas à une joute corporatiste. Elle fonctionne comme un baromètre, en condensant dans un même vote les rivalités internes au camp chrétien, les stratégies d’alliance transcommunautaires et la crise de confiance plus large entre la société libanaise et ses institutions.



