Lettre à Beyrouth: Conflits et traces (première partie)

Crédit photo: l’architecte Youssef Haydar

La mémoire reconstruite de l’espace

Depuis l’antiquité, la question de la mémoire était un enjeu essentiel dans plusieurs disciplines telles que la médecine, la biologie et les sciences humaines. Considérée comme l’une des principales facultés de l’esprit humain, la mémoire a fait l’objet des investigations scientifiques comme le montrent les travaux de Maurice Halbwachs sur les cadres sociaux de la mémoire en 1925, et de Paul Ricoeur en 1955, ainsi que ceux d’Henry Rousso en 1980 et Pierre Nora en 1984, jusqu’aux travaux d’Enzo Traverso en 1990. Ces auteurs ont mis en évidence le fait que les individus mémorisent et se remémorent des événements en fonction de leur groupe d’appartenance. Ainsi la manière avec laquelle l’histoire du conflit est construite peut déterminer les relations qu’entretiendront les groupes protagonistes dans un contexte post-conflictuel.

Il sera important d’interroger, dans le contexte moyen-oriental, en particulier le Liban, les circonstances de la relecture de la guerre civile en rapport avec la mémoire aiguë des conflits récents. La guerre civile au Liban, qui a éclaté le 13 avril 1975, a embrasé le pays et fait en quinze ans plus de 150.000 morts, 17.000 disparus et des centaines de milliers d’exilés ou de déplacés, une guerre meurtrière civile, entre fragmentation et interventions extérieures. Ces multiples guerres qui se sont déroulées entre 1975 et 1990, que l’on subsume sous le qualificatif de guerres civiles, alors que ses protagonistes sont tous aussi changeants que la nature de leur conflictualité, ont touché de manière différenciée les différentes populations et régions libanaises. Il faut rappeler aussi que les interventions, intrusions, invasions des armées syrienne et israélienne entre 1977 et 2006 ont été vécues différemment par les Libanais, certains se retrouvant spectateurs plus ou moins concernés et d’autres devenant les cibles directes ou indirectes de l’agression.

Le cas libanais est passionnant à plus d’un titre. Parce qu’il fut un laboratoire d’atrocités guerrières tout d’abord. Puis parce que la séquence complexe des batailles intestines à géométrie variable (et des invasions extérieures) a interdit par la suite de proclamer trop franchement un vainqueur, sous peine de lacérer plus encore un très fragile tissu national.
Il semble en effet que ce champ culturel a une tâche marginale dans la production d’un discours autocentré et réflexif possédant une portée critique sur les épisodes sombres de son histoire et sur les parties occultées de sa mémoire. (Hartog, 2003)

Cependant, une observation plus fine de ces groupes révèle un phénomène peu visible mais de plus en plus marquant ressortissant à la production de mémoires plurielles et fragmentées, qu’elles soient d’ordre individuel ou collectif, qui bouleversent la représentation officielle de la mémoire historique. On peut ainsi à la suite d’E. Traverso repérer des « mémoires fortes » et des « mémoires faibles ». « Il y a des mémoires officielles, entretenues par des institutions, voire des États, et des mémoires souterraines, cachées ou interdites. La « visibilité » et la reconnaissance d’une mémoire dépendent aussi de la force de ceux qui la portent ». (Traverso, 2005, p. 54)

Au Liban, l’enjeu mémoriel est ainsi devenu une forme d’action, une stratégie de mobilisation politique porté par de nombreux acteurs aux motivations diverses allant de la simple affirmation d’un positionnement politique dans l’espace public à des revendications spécifiques liées au sort des victimes de la guerre. La mémoire de la guerre de 1975-1990 du Liban est assurément paradoxale. Elle jouit d’une belle présence dans les travaux d’écrivains, d’artistes, de comédiens, de cinéastes et de sociologues. Elle est dédaignée voire réprouvée par les premiers, adulée, révérée et rêvée par les seconds. Les traumatismes engendrés par ce long conflit dévastateur se sont cependant infiltrés dans le corps collectif pour entretenir les lignes de fracture de la guerre. Cette fragmentation confessionnelle et territoriale de la mémoire ne pouvait qu’être avivée par la violence politique récurrente qui s’est accrue après l’assassinat de l’ancien Premier ministre, Rafic Hariri, en février 2005, a abouti à une division politique en deux blocs. Après la guerre israélienne de 2006 et les confrontations armées de 2008, la réappropriation critique du passé demeure plus que jamais indispensable.

À travers les témoignages des gens, les transmissions dans le religieux et le politique, dans l’art et les espaces urbains, les écrits et les traces de la guerre, la mémoire se retrace. Notre recherche questionne directement ces pratiques de mémoire, tout en se focalisant en premier lieu sur les « traces de la guerre » dans notre analyse, en interrogeant les enjeux de mémoire des guerres du Liban de 1975 à 1990 et leurs répercussions.

À une mémoire nationale (occultée notamment par la loi d’amnistie qui a suivi les accords de Taëf, en 1989) s’est substituée une fragmentation communautaire de la mémoire qui met en évidence l’impossibilité d’un discours consensuel. Les nombreux récits donnent une perception complexe de la violence et des crimes subis, et de leur impact sur l’histoire personnelle et nationale.

La reconnaissance par l’État de sa responsabilité politique a entraîné une prise en charge des conséquences les plus visibles du conflit. Le rétablissement des populations déplacées dans leurs villes et villages d’origine est une stratégie centrale du gouvernement libanais depuis la fin de la guerre. Le retour des populations déplacées devient un outil dans la reconstruction du tissu social entre les diverses communautés et le symbole de l’unité du Liban.

Toute guerre peut impliquer oubli, ce dernier pouvant être une forme de mémoire occultée. Même si un des réflexes est de vouloir oublier, des expressions visibles sont là pour imposer la mémoire. Avec les populations déplacées et le problème des disparus, il faut mentionner également le marasme économique qui sévit cruellement et atteint une grande partie de la population.

L’État cherche à effacer les traces « matérielles » de la guerre. Le comité de Développement et de Reconstruction œuvre à rebâtir les infrastructures détruites (routes et autoroutes, réseaux d’électricité et de communication), les immeubles administratifs dévastés, et à réaménager le port et l’aéroport de Beyrouth. La reconstruction du centre-ville de la capitale, en grande partie détruit durant la première phase de la guerre, illustre le désir ou du moins la tension entre oubli et mémoire.

Le centre-ville de Beyrouth était, avant la guerre, le symbole d’une culture urbaine et des valeurs que cette dernière représente. Il était, certes, l’expression de la vitalité économique de la ville. Les institutions bancaires et les commerces s’y concentraient. Noyau commercial, financier et administratif, il était également le lieu vivant de la coexistence entre Libanais. Eglises de différentes dénominations et mosquées témoignent de cette riche mixité. Il est aussi le lieu d’une mémoire archéologique complexe. Quelques vestiges de son histoire ancienne furent sauvegardés.

La destruction du centre-ville aux premières heures de la guerre visait, bien sûr, à s’approprier sa prospérité financière, mais également à saper le lieu de sa diversité religieuse. Il signalait la ligne verte, les lignes de démarcation entre “Est chrétien” et “Ouest musulman”. Les miliciens s’acharnaient à y maintenir la tension pour tenter de maintenir Beyrouth “coupée en deux”. Ces frontières, appelées les “lignes de la mort”, ont été minées. Les accrochages entre diverses milices y étaient perpétuels ; les francs-tireurs y sévissaient. Presque sans interruption, leurs tirs martelaient jours et nuits de balles à gros calibre. Malgré ces pressions terribles, les lignes ne furent que très rarement hermétiquement fermées. Des six ou sept points de passage, un seul restait ouvert, soumis toutefois à des barrages de miliciens ou exposé aux tirs des francs-tireurs toujours embusqués. Les passants “traversaient” en prenant de grands risques, affirmant ainsi leur volonté de refuser ces frontières artificielles. On estime à 20 000 le nombre de victimes.

Du symbole de la richesse pluraliste et économique de Beyrouth, le centre-ville était devenu symbole de sa scission et de son appauvrissement. Reconstruire frénétiquement à cet endroit précis témoigne de cette volonté de faire l’éloge de l’oubli. Si le centre-ville est une question de mémoire, le nouvel enjeu consiste justement dans le désir d’effacer les traces les plus visibles, c’est-à-dire d’imprimer l’oubli dans le paysage d’une nouvelle Beyrouth.

Le centre-ville de Beyrouth est effectivement le symbole de la spécificité économique du Liban basée sur le secteur tertiaire. Il doit reconquérir son statut de centre financier et redevenir le symbole de la mixité de la population libanaise. Par la force de la guerre, l’espace urbain a néanmoins été modifié. Le nouvel espace créé ne joue pas nécessairement le même rôle qu’avant. Le centre-ville a été remplacé par une multitude de zones commerçantes rattachées, pour des raisons de sécurité, aux quartiers. Va-t-il comme dans le passé centraliser les organes administratifs, les ministères, les banques, les commerces et les hôtels ?

Comme tout objet, tout espace est symbolique, justement par la mémoire que l’on y engage. Reste à savoir ce que les Libanais souhaitent investir dans ce nouvel espace. Les repères affectifs s’installent progressivement, tant par le réveil de la mémoire individuelle des différents emplacements qui leur étaient chers que par l’acquisition de nouveaux repères. La prolifération de cafés, le marché aux puces, les expositions diverses visent à lui insuffler de l’âme. À l’image de la longue corniche de la mer où Libanais de toutes classes et de comportements vestimentaires différents, voire opposés (minijupes, jeans et bustiers avec le voile et, à un moindre degré, le tchador), se côtoient ; le centre-ville revit par cette multiplicité.

La reconstruction du centre-ville n’a de sens qu’insérée dans la perspective de reconstruction du lien social entre les diverses communautés libanaises, d’un côté, et de l’autre, dans une réflexion sur les nouveaux besoins créés par des conditions économiques spécifiques résultant de quinze années de guerre.

Ainsi Maurice Halbwacks dans la mémoire collective (1950) nous explique que « les images spatiales jouent un tel rôle dans la mémoire collective. Le lieu occupé par un groupe n’est pas comme un tableau noir sur lequel on écrit puis on efface des chiffres et des figures. Comment l’image du tableau rappellerait-elle ce qu’on y a tracé, puisque le tableau est indifférent aux chiffres, et que, sur un même tableau, on peut reproduire toutes les figures qu’on veut ? Non. Mais le lieu a reçu l’empreinte du groupe, et réciproquement. Alors, toutes les démarches du groupe peuvent se traduire en termes spatiaux, et le lieu occupé par lui n’est que la réunion de tous les termes. Chaque aspect, chaque détail de ce lieu a lui-même un sens qui n’est intelligible que pour les membres du groupe, parce que toutes les parties de l’espace qu’il a occupées correspondent à autant d’aspects différents de la structure et de la vie de leur société, au moins à ce qu’il y a eu en elle de plus stable.

Nous évoquons le futur musée de la guerre ou « Beit Beirut » comme « mémoire forte » la Maison Jaune située sur l’ancienne ligne de démarcation ; elle a été un poste de contrôle avancé et un repaire de francs-tireurs pendant la guerre civile. Outre sa situation stratégique, l’architecture aérienne de la Maison Jaune, faite de transparences et de multiples angles de tirs, a été utilisée à des fins guerrières pour contrôler ce lieu, connu sous le nom de « carrefour Sodeco ». 
Cet immeuble devient donc aujourd’hui un mémorial de la guerre civile et un lieu singulier par la superposition d’une architecture domestique et d’une « architecture de guerre », élaborée par les francs-tireurs qui ont occupé le bâtiment durant la guerre civile.

Comment peut-on conserver et transmettre la mémoire d’un traumatisme ? Comment peut-on signifier le traumatisme ? Et même, est-il non seulement possible, mais aussi licite de représenter l’événement traumatique ?  Peut-on témoigner ce qu’on n’a pas vécu directement ? Nous aborderons également l’espace sémiotique du musée comme filtre de la culture. L’analyse de cet espace muséal nous semble importante dans la recherche sémiotique, en tant que site de mémoire consacré à rappeler des événements traumatiques, des guerres et des massacres.


[1] HALBWACKS Maurice. La mémoire collective. Chapitre IV. Paris, presses universitaires en France, 1950. P 85


Article publié dans  « Libnanews » dans le cadre de la publication des journées thématiques  de l’École Doctorale 527, Université de Limoges, par Haytham Daezly, Docteur en sciences du langage

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Haytham Daezly, originaire de Tripoli-Liban, vit et travaille à Paris. Il est Docteur en Sciences de l'information et de la communication, directeur artistique en publicité, artiste visuel et actuellement médiateur culturel auprès de l’Institut du monde arabe à Paris. Il est l'auteur de : « L’essor de la culture virtuelle au Liban, entre effervescence numérique et instabilité politique : réseaux sociaux, musique en ligne et sites institutionnels ». Mots-clés : #art #culture #médiation #numérique #TIC #Liban Pour avoir une ample idée sur son parcours professionnel et artistique, vous pouvez consulter ses pages en ligne : Lien thèse : http://theses.fr/2016LIMO0062 Lien blog : http://haythamdaezly.tumblr.com/