Une enveloppe destinée à des projets localisés dans les zones sinistrées du Sud, sans stratégie de reconstruction nationale
L’Union européenne a annoncé en mai 2025 l’octroi de 8 millions d’euros (soit environ 8,6 millions USD) destinés à soutenir la stabilité au Liban dans le contexte post-conflit du Sud. Cette contribution s’inscrit dans le cadre de l’Instrument contribuant à la stabilité et à la paix (IcSP), programme financé par la Direction générale des partenariats internationaux de la Commission européenne (DG INTPA).
Selon les données publiées, les fonds seront alloués à des projets visant à renforcer la résilience locale, à restaurer certains services publics (eau, électricité, santé), et à améliorer les capacités de médiation communautaire dans des zones à forte tension intercommunautaire. Ce soutien s’adresse principalement à des ONG partenaires de l’Union européenne, opérant dans des municipalités affectées par les affrontements de 2023–2024.
Un soutien modeste comparé aux besoins chiffrés de la reconstruction
Si l’intention de la Commission européenne est de « répondre à des priorités locales urgentes », le montant reste dérisoire comparé aux besoins estimés pour la reconstruction du Sud, évalués à plus de 600 millions USD selon les chiffres communiqués par le ministère libanais des Travaux publics et les agences des Nations Unies.
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De plus, cette enveloppe de 8 millions EUR est non récurrente, non budgétisée dans un programme pluriannuel, et sans effet de levier systémique. Elle ne permet ni la remise en état complète d’infrastructures critiques, ni la relance de l’activité économique locale sur des bases durables. En l’absence de mesures d’accompagnement macroéconomiques, cette aide se limite à des opérations de micro-stabilisation territoriale, déconnectées d’une stratégie nationale.
Tableau – Comparaison entre les besoins post-conflit et les fonds annoncés
| Poste | Évaluation des besoins | Financement européen |
|---|---|---|
| Reconstruction des infrastructures | 420 millions USD | — |
| Soutien aux municipalités et services | 80 millions USD | ~3 millions USD |
| Sécurité communautaire et dialogue local | 30 millions USD | ~2 millions USD |
| Santé, éducation et services sociaux | 70 millions USD | ~3 millions USD |
| Total | 600 millions USD | 8,6 millions USD |
Des projets fragmentés, pilotés par des intermédiaires non souverains
L’un des traits caractéristiques de cette initiative est sa mise en œuvre déléguée : les fonds sont attribués à des opérateurs locaux (ONG, agences onusiennes, fondations européennes), sans transiter par les institutions libanaises. Ce choix, bien que justifié par les enjeux de transparence et de gouvernance, reflète également la défiance structurelle de l’Union européenne envers l’État libanais.
Ce modèle fragmenté conduit à une prolifération de microprojets isolés, sans coordination territoriale, sans mutualisation des données, et avec un faible ancrage dans la planification publique. Les municipalités bénéficiaires ne disposent pas de marges de manœuvre suffisantes pour s’engager dans une reconstruction coordonnée. Le ministère des Finances n’a aucune visibilité sur les flux financiers affectés localement.
L’absence de vision macro : un choix politique assumé ?
Le refus de l’Union européenne d’engager des programmes budgétaires directs ou des lignes de crédit structurellesinterroge sur sa stratégie réelle au Liban. Depuis 2020, l’UE a privilégié une logique de contournement des institutions centrales au profit de la « résilience de la société civile ». Or, cette approche contribue à l’institutionnalisation d’une économie de projet, où les ONG prennent en charge des fonctions autrefois dévolues à l’État.
Dans ce contexte, le financement de 8 millions EUR apparaît moins comme un acte de solidarité que comme une gestion des risques à court terme, visant à contenir d’éventuelles instabilités régionales (flux migratoires, tensions frontalières) plutôt qu’à bâtir les conditions d’un redressement national.
L’Union européenne : entre solidarité ciblée et stratégie d’évitement
L’UE se positionne comme le principal partenaire multilatéral du Liban depuis la crise de 2019, avec plus de 500 millions EUR engagés depuis 2020 sur des programmes de sécurité, d’aide sociale, d’éducation et de gouvernance. Toutefois, la majorité de ces fonds évite l’État et repose sur des mécanismes parallèles de coopération.
Les institutions libanaises sont exclues des processus de formulation, d’allocation et d’évaluation des projets, limitant leur capacité à planifier à moyen terme. Cette stratégie, certes prudente sur le plan budgétaire, alimente une fragilité structurelle, où la légitimité de l’État recule au profit d’acteurs non élus, non coordonnés, mais solvables à court terme.



