Yemen. Qatar. Liban. La liste des pays que Mohammed ben Salmane, le prince héritier de l’Arabie saoudite, entend mettre sous sa coupe ne fait que s’allonger. Depuis deux ans, ce Trump saoudien fait régner une terreur, diplomatique, policière et militaire, sur ceux qui se dressent sur son chemin.

Amalgamés en un tout symboliquement homogène aux yeux des néophytes, les princes d’Arabie saoudite ont eu du mal à se distinguer ces dernières années. Jusqu’à l’avènement de Mohammed ben Salmane (MBS). Désigné prince héritier en juin dernier, le nouvel homme fort du Royaume a bousculé l’ordre de la succession. Il s’était déjà fait remarquer pour une cascade de réformes jugées innovantes. Le prince de 32 ans est ainsi à l’origine du décret qui permettra aux femmes de conduire une voiture. C’est également à lui que l’on doit l’ouverture de cinémas dans le pays. Et sur le plan économique, il est l’inspirateur d’un projet gigantesque (500 milliards d’euros bientôt investis sur un territoire aussi grand que la Bretagne) de mégalopole de loisirs et hautes technologies, destiné à anticiper la fin des rentes pétrolières.

Le Qatar, premier bouc émissaire de l’Arabie saoudite

Mais le portrait est trop tendre. Derrière cette façade progressiste se cache un homme bien moins rassurant qui bouscule les équilibres régionaux en n’hésitant pas à mettre le feu aux poudres au monde arabe. C’est ainsi lui qui est suspecté d’avoir déclenché la désormais fameuse Crise du Golfe, qui secoue la région depuis plusieurs mois.

En effet, le 5 juin, les pays du Quartet réunis autour de l’Arabie saoudite (Émirats Arabes Unis, Bahreïn, Egypte) imposent un véritable blocus au Qatar, décrétant la fermeture de son unique frontière terrestre avec l’Arabie saoudite et l’interdiction pour les avions qataris d’emprunter leur espace aérien. L’Émirat est accusé par ses voisins de financer le terrorisme: un comble quand on connaît les liens entre le wahhabisme saoudien et la doctrine terroriste moderne.

La réalité est en fait tout autre. Nombreux sont les observateurs qui s’accordent à dire que le prince héritier entend mettre au pas le Qatar pour ses relations avec l’Iran. Car c’est là le noeud du problème.

Dans sa lutte contre “l’Axe du mal” iranien, le nouveau prince héritier entend soumettre le monde arabe entier à son joug et faire la guerre au royaume chiite, où qu’il se trouve. A la manière des régimes fascistes de la belle époque, MBS entend imposer une loi d’airain à tous ceux qui prétendent ne serait-ce qu’entretenir des relations cordiales avec Téhéran.

Quitte à se trouver des boucs émissaires… et créer des drames.


Au Yemen, une guerre par proxies

C’est un peu ce qui se passe au Yemen.

La guerre qui ravage le pays dure depuis des années. Exsangue, frappé par des bombardements incessants, cette guerre trouve également ses origines dans la volonté de MBS de contrôler ses voisins dans sa lutte contre l’Iran. En mars 2015, neuf pays arabes, emmenés par l’Arabie saoudite lançaient une intervention militaire au Yémen en soutien au gouvernement en place, contesté par les rebelles chiites (les Houthis) et soutenus par Téhéran. Depuis plus de deux ans, les civils ont payé un prix exorbitant, et les Nations Unies viennent d’accuser l’Arabie saoudite d’avoir causé la mort de 683 enfants en bombardant des hôpitaux ou des écoles.

Cette guerre, très mal vue jusqu’au sein même de l’opinion publique saoudienne, est pourtant partie pour durer, tant l’emprise de MBS sur le Royaume s’affermit de jour en jour.


Un autocrate à Riyad

Aujourd’hui, le changement de politique semble improbable, sinon impossible.

Mohammed ben Salmane entend régner sans partage, et avant même de pouvoir accéder au trône aujourd’hui détenu par son père, il a aussi éteint toutes les velléités de ses opposants en lançant samedi dernier une vaste opération anti-corruption. Le prince héritier s’est attaqué de front à tous ceux susceptibles de lui faire de l’ombre ou de contrarier sa marche vers le pouvoir. Onze ministres, de nombreux militaires et plusieurs dignitaires du régime ont ainsi été emprisonnés, placés en résidence surveillée ou mis à pied. Parmi ses victimes, son propre cousin Al Walid ben Talal, multimilliardaire à la tête d’un empire mondial constitué notamment de banques et d’hôtels. Le chef de la Garde nationale, Mitaeb ben Abdallah, lui aussi membre de la famille royale, a été démis de ses fonction. Le prince héritier s’est ainsi assuré du contrôle de cette force militaire, la dernière qui lui échappait encore. MBS réduit au silence les contestataires. Il est allé jusqu’à faire emprisonner plusieurs responsables religieux, coupables à ses yeux de ne pas l’avoir assez soutenu au début de la crise avec le Qatar.

En dépit des réformes engagées, autant sur le plan sociétal avec quelques droits symboliques accordés aux femmes, et quelques gestes envers la jeunesse saoudienne, le prince héritier s’oriente donc vers un pouvoir autocratique. Après avoir éliminé en quelques jours toute possibilité de contestation, il semble vouloir étendre son influence sur la région, en ouvrant de nouveaux fronts au Moyen Orient.

C’est désormais au Liban d’être la cible du prince héritier, qui par la voix de son ministre des Affaires étrangères a accusé lundi 6 novembre le pays du cèdre de lui déclarer la guerre, en invoquant des attaques commises sur son sol par le Hezbollah libanais. Derrière cette accusation, la volonté de MBS d’atteindre l’Iran, encore. Alors que Beyrouth traverse une crise politique majeure depuis que son premier ministre, Saad Hariri a annoncé sa démission depuis Riyad, le 4 novembre. Une démission que certaines jugent forcée, ce qui pourrait sous-entendre une ingérence immédiate de Riyad dans la politique nationale de ses voisins. Il se murmure aujourd’hui l’Arabie saoudite serait prête à franchir le pas d’une opération militaire.

Quitte à mettre le monde arabe à feu et à sang?