Le récit –témoignage de Philippe Kandalaft se déroule sur une période d’une trentaine d’années et se situe entre trois pays, le Liban, l’Arabie Saoudite et la France. Il relate en trois temps l’histoire personnelle et professionnelle de Gérard, professeur de lettres, contraint de s’expatrier dans la seconde moitié des années 70, en Arabie Saoudite, avec les débuts de la guerre civile au Liban. Déjà la couverture, résume visuellement l’ouvrage : la mer à perte de vue, au-delà des rochers, derrière une grille symétrique et sobre, cadenassée. L’auteur explicite dans son prologue sa démarche : « un récit qui témoigne d’une somme d’expériences vécues dans un environnement chaque fois différent et qui mettent en exergue le peu de pouvoir que nous avons sur l’avenir ».

Ce témoignage se lit à plusieurs niveaux.

Tout d’abord au niveau des faits accomplis qui jalonnent la vie de Gérard et qu’il partage, avec des milliers d’individus dont la vie est bouleversée par la guerre du Liban et puis la guerre du Golfe qui ravage le Proche Orient. Mais surtout ce témoignage décrit, les difficultés de l’interculturalité et de s’adapter à de nouvelles cultures, même si elles ne sont pas totalement étrangères.

 La difficulté provient du fait que la culture est familière dans certains de ses aspects et hostile voire menaçante dans certains autres. C’est cette ambivalence qui, d’un côté donne accès et d’autre part produit des résistances plus fortes et des difficultés à se positionner. Gérard relève à juste titre que pour un occidental, le monde arabe demeure un espace d’expatriment total et qu’il l’envisage comme une parenthèse, une période limitée avec la perspective un jour, de tirer un trait définitif et revenir à son pays d’origine. Alors que le Libanais se situant structurellement entre deux cultures, se sent à la fois chez lui et dépaysé voire discriminé. Et ce qui apparaît comme un atout au départ, une valeur ajoutée se transforme avec le temps en une difficulté de compromis ou du moins de compréhension.

Le Libanais est dans sa nature un médiateur culturel et commercial, ce qui lui facilite la position d’intermédiaire mais lui nie à l’étranger, le statut d’interlocuteur. Il ne peut jamais se fondre totalement dans la culture du pays d’accueil à laquelle pourtant il a eu une facilité au départ à s’identifier jusqu’à une certaine limite. Sans faire de digression ou de comparaison excessive, nous pouvons l’observer dans l’actualité aujourd’hui avec le cas de Carlos Ghosn au Japon. Ceci se vérifiera concernant Gérard tant dans son expérience saoudienne que dans son expérience française, alors qu’il maîtrise les deux langues, l’arabe et le français et qu’il connaît au moins théoriquement, les usages et les mœurs des deux sociétés.

Gérard est chrétien oriental, Franco-Libanais (détenant les deux nationalités, par sa naissance et non naturalisé) et ayant vécu au Liban et spécifiquement à Tripoli, deuxième ville du pays, de tradition arabe et à majorité sunnite mais ouverte, avec une présence active des minorités chrétiennes, tant au niveau de l’éducation qu’au niveau socio-culturel. La guerre civile va déjà entrainer, une modification du tissu social tripolitain, un repli identitaire et un déplacement de population à l’intérieur des quartiers de la ville voire du pays. Gérard se situe donc au départ entre deux cultures, celle de l’Orient arabe et patriarcal, basée sur la tradition communautaire et familiale et celle de l’Occident francophone et démocratique, basée sur les droits de l’homme et la valeur individuelle. Avec un risque de détournement dans les deux systèmes.

Par ailleurs, Gérard passe du monde de l’enseignement réputé plus vocationnel, au monde de l’entreprise plus intéressé par sa nature et sa finalité même s’il y occupe un poste de directeur des ressources humaines. Toutefois Gérard reste animé par la même conscience de sa responsabilité vis-à-vis des autres et ses impératifs de justice et d’éthique. « S’il avait pris plaisir à ce qu’il avait fait c’était bien parce que de prime abord, indépendamment de l’activité ou du poste occupé, la nature humaine et la réussite l’intéressaient ; la réussite qui découlait de sa volonté de bien conduire la mission qui lui était confiée parce qu’il se sentait en quelque sorte, responsable du destin des autres. »

Ce n’est pas un hasard donc, qu’il se trouve confronté au système qui le licencie de façon abusive alors qu’il plaide, au-delà de son cas personnel, pour une cohésion collective. Outre le fait de se situer entre deux cultures, Gérard porte un idéal d’équité et de rationalité qui se trouve fracassé, par la brutalité des faits. Il y a une continuité dans son parcours qui relève, de l’éducation qu’on lui a inculquée et qui a été renforcée par son caractère propre et ses choix à la fois idéalistes et pragmatiques, transmis et partagés par son épouse Carole et ses enfants. On saisit le décalage entre le monde que Gérard a voulu construire et celui plus violent et vénal de la réalité. 

Ce livre est une étude minutieuse d’un parcours individuel qui rejoint un destin collectif et surtout traduit, les difficultés de se situer par rapport à deux tensions culturelles quasiment opposées. Par ses qualités d’observation, il restitue une époque, une expérience et surtout un cheminement. Gérard refuse le rapport de force dans le monde du travail, tient à sa liberté voire son libre arbitre mais doit assurer son quotidien et du coup négocie sa survie économique. « Les choix qu’il avait faits avaient été toujours dictés par la raison, la sagesse, la raison d’être. Les considérations économiques avaient été probablement le moteur principal ».

Gérard n’effectue pas une révolte frontale mais résiste de l’intérieur dans le cadre de la rationalité et de la Loi. Il désire préserver sa cellule familiale, tout en conservant ses principes et sa richesse intellectuelle. Il fait partie de la classe moyenne libanaise éduquée et instruite, qui s’est retrouvée à cause de l’éclatement de son cadre de vie, livrée à elle-même, obligée à l’expatriation qui se révélera douloureuse tant en Orient qu’en Occident. Malgré ses capacités d’adaptation, cette classe sacrifiée ne veut pas se brader et elle n’est plus nulle part chez elle, même dans son propre pays.

Ce ne sont pas les raisins de la colère mais les raisins brimés. Le terme désignant les vexations et les humiliations et l’adjectif apparu en 1838 signifiant « marqué de taches » (en parlant justement des raisins), la brime désignant le coup de givre qui flétrit les fruits, un croisement dialectal de brume et de frimas. La langue est fluide, fine, classique. L’ouvrage fait voyager et se définit comme un témoignage.

Ce n’est que dans les trente dernières pages (chapitre 6 page 178) quand Gérard est au chômage qu’intervient le projet d’écriture, « Pourquoi n’écrivait-il pas ? ». Devant l’impasse désormais existentielle, dans laquelle il se retrouve, Gérard décide de passer à l’acte d’écriture qui lui permet de reprendre son destin en main. On assiste alors à une introspection plus risquée. Face à Raymonde qui lui suggère que « cette évocation du passé vient incontestablement du désir secret de se reconstituer l’univers d’antan, celui-là même au milieu duquel on a grandi » Gérard répond que « l’évocation du passé pouvait également cacher une angoisse profonde ou s’avérer un refuge temporaire à l’image des paradis artificiels dans lesquels s’enferment les individus, à la recherche d’un monde virtuel meilleur ».

Toute la richesse cachée qui finalement se révèle, réside dans cette complexité de l’écriture de Philippe Kandalaft : écriture dénonciation, écriture résistance, écriture paradis perdu, écriture refuge, écriture –rédemption…

« Pourquoi, nous arrêtons-nous derrière la ligne blanche ? » dit l’auteur dans son prologue pour revenir à l’interrogation de départ. Pour se libérer et reconquérir son exil intérieur, dans Raisins Brimés, Philippe Kandalaft ne s’est plus arrêté devant la page blanche.

1 COMMENTAIRE

  1. Nous appartenons, non à une culture objet de division, mais à l’homme.
    Ainsi, devons-nous réellement subvertir un mal nécessaire de réalité saine à une réalité platonique de non coexistence les uns avec les autres ?
    Si coexistence il y a dans la conscience collective, pourquoi une guerre entraîne-t-elle une raison raisonnable humaine à compromettre tout ce qui donne envie… Ainsi, vivre n est pas se confronter au malheur et à l instabilité d un devenir, mais bien assumer chaque Pas avec les autres pour construire un principe de réalité dans lequel les uns et les autres se seraient bien jetés…
    Positiver est bien plus élogieux que de s’éhonter à se perdre…..

Comments are closed.