https://www.madaniya.info/ soumet à l’attention de ses lecteurs ce texte qui se présente comme un morceau d’anthologie du parcours de combattante d’une journaliste française d’origine tunisienne de la période 1990-2020

Récit réflexif sur le parcours médiatique d’une «immigrée» française au Maghreb (1987-2001).

Par Wafa Dahman, journaliste, doctorante en sociologie au Lames, Aix-Marseille-Université, CNRS. Wafa Dahman est contributrice de madaniya.info. Texte paru en premier dans la revue académique https://espritcritique.hypotheses.org/709 ; carnet de la revue internationale de sociologie et sciences sociale

Qui est le moi qui écrit et qui est le moi dont parle celui qui écrit? Toute entreprise d’auto-analyse contient et engage une théorie sociale et politique du sujet et des processus de subjectivation.» (Eribon, 2019: 19).

Distances objectives et objectivation

Dans le cadre d’une thèse sur «la fabrique nationale du communautarisme», je vais tenter ici d’objectiver mes diverses expériences professionnelles dans les médias afin de contrôler mon propre rapport à mon objet de recherche. Radio Salam dont il est question ici, qui représente l’institution centrale de mon terrain et de mon objet de réflexion, a été créé en 1991 par un groupe d’amis, dans le cadre d’une association dont moi-même je faisais partie.

En effet, j’ai vécu ainsi de l’intérieur, tous les instants déterminants de sa fondation, son histoire administrative et bureaucratique, mais aussi, les enjeux politiques, les stratégies, les ambitions individuelles et les différentes difficultés, relationnelles et financières, dans le cadre local lyonnais. En parallèle, j’ai travaillé pour d’autres radios et télévisions pour m’enrichir de nouvelles expériences.

Cela étant dit, mon vœu et mon objectif initial n’ont jamais été de travailler dans une radio «communautaire», car c’est un média «stigmatisé», marqué par l’idée de l’enfermement dans un «communautarisme[1]» maghrébin et islamique, car cette radio est très liée à la communauté maghrébine de Lyon du fait de son bilinguisme français-arabe et de son nom, «Salam», perçu comme un marquage religieux implicite[2]. Elle était également «masculine» dans sa composante démographique, à l’exception de moi-même. Cela m’a conduit à faire plusieurs tentatives de rupture pour intégrer un média national et symboliquement plus «prestigieux».

J’ai conscience de la difficulté de parler de soi, de prendre le recul nécessaire pour garder l’objectivité indispensable à un travail scientifique lorsque l’objet de réflexion est intimement lié à sa vie personnelle. Effectivement, ce travail d’analyse ne se limite pas à une trajectoire professionnelle. C’est aussi une réflexion sur le parcours d’une femme née en France de parents tunisiens.

Sans oublier que cette réflexion est ancrée dans un moment spécifique de l’histoire de France, celle de l’émergence des «enfants de l’immigration» et de leur visibilisation politique. Tout commence en 1983 avec la «Marche pour l’égalité[3]», transformée en «Marche des beurs[4]». Ce mouvement citoyen spontané, récupéré par «SOS Racisme» et «France plus[5]», va progressivement détruire toutes velléités politiques de nombreux jeunes qui ont cru trouver une place au sein des partis et notamment du Parti socialiste. En quelques années, un sentiment amer de non-reconnaissance et d’exclusion s’est installé (Boubeker, 1999).

Comme je vais le démontrer dans cet article, je suis en permanence une femme «issue de l’immigration» en France; en Tunisie une «fille d’immigrée», donc une étrangère de l’intérieur et, pour le Maroc, une coopérante «usurpatrice».

C’est-à-dire que mon statut d’expatriée et d’immigrée est analogue au Maghreb et plus particulièrement au Maroc à la condition d’un français métropolitain rejoignant les colonies pour des raisons professionnelles ou personnelles dans les années 1950, dont les portraits sont décrits par Albert Memmi durant la guerre d’Algérie (Memmi, 1985).

Pour aller plus loin sur la Marche des beurs» :

Joue également ma condition de femme dans ces différents pays maghrébins. Une femme célibataire, vivant seule, est perçue comme une femme «libre», sans tabous.

Dans des sociétés où les relations hommes-femmes sont codifiées, où le mariage installe un statut de respectabilité, j’étais en porte à faux avec mon identité supposée de Maghrébine qui impose un respect de ces codes et une identité d’étrangère qui au contraire se retrouve «hors contraintes sociales». Cette situation m’a créé des tensions autant avec les hommes qu’avec mes collègues femmes.

Dans cet article, je vais évoquer mes expériences journalistiques en tant que femme toujours perçue «étrangère», dans ces trois pays où les pratiques médiatiques et le contexte politique national sont particuliers. Sans oublier en parallèle de ce parcours, la place de cette radio «communautaire», Radio Salam vers laquelle je revenais constamment après moult expériences, nationales avec Europe 2, TV5 ou France 3,ou internationales, avec la Radio-Télévision tunisienne ou MEDI 1.

En réalité, j’étais et je suis toujours en tension permanente entre proximité et mise à distance, car travailler à Radio Salam, c’est être dans une situation de médiateur entre des idées, des hommes, des femmes et des appartenances, comme le notait Fanny Colonna à l’égard des instituteurs indigènes dans l’Algérie coloniale (Colonna, 1976).

De fait, il ne s’agira pas ici d’une autobiographie et encore moins de confessions personnelles, mais d’un retour réflexif sur des moments et des parcours sociaux et professionnels, car comme le disait très justement Pierre Bourdieu (1986):
«On ne peut comprendre une trajectoire […) qu’à condition d’avoir préalablement construit les états successifs du champ dans lequel elle s’est déroulée, donc l’ensemble des relations objectives qui ont uni l’agent considéré – au moins dans un certain nombre d’états pertinents – à l’ensemble des autres agents engagés dans le même champ et affrontés au même espace des possibles».

À travers plusieurs scènes et situations d’interactions, les frictions ou les conflits que j’ai vécu en tant que femme dans des pays où je n’avais pas les codes culturels, mais également en France, où le double contexte de l’émergence de l’islam politique et l’échec de la «Marche pour l’égalité», ont conduit à une suspicion constante des français d’origine maghrébine.

Le retour réflexif sur mon parcours de plus de 30 ans aujourd’hui, me permet de visualiser et de comprendre le sens caché de ces expériences nées d’une désillusion.

Une quête illusoire d’égalité

J’ai fini mes études en 1987, c’est-à-dire quatre ans après la «Marche pour l’égalité» et trois ans avant les émeutes de Vaulx-en-Velin, ville où j’habitais. Ces violences ont rendu visibles la réalité des banlieues et leur ghettoïsation et a aggravé la stigmatisation des populations de ces territoires, du fait de leur origine sociale et ethnique (Bancel et al., 2015). 1987 marque aussi la fin de l’illusion de l’égalité citoyenne et les débuts d’un repli religieux dans les banlieues qui conduira à la radicalisation de certains jeunes nés en France comme ces deux Lyonnais de Vénissieux qui ont été arrêtés à Kaboul et enfermés à Guantanamo par les Américains en 2001[6].

Je n’ai jamais eu le projet de créer ou de participer à une radio bilingue arabe-français qui ciblerait l’immigration d’origine maghrébine.

Bien au contraire, je voulais intégrer une rédaction de grand média français, pour être une journaliste «comme les autres». Ce terme «comme les autres» peut surprendre, mais lorsque l’on grandit dans une banlieue, où les professeurs lors des vœux d’orientation vous renvoient à votre origine ethnique en vous expliquant que, pour vous, être médecin ou journaliste n’est pas possible et qu’il est préférable d’envisager des études de secrétariat… vous ressentez une injustice, une dévalorisation, une blessure que rien ne peut justifier, si ce n’est la discrimination – «vous n’êtes pas comme les autres».
«Les jeunes issus de l’immigration maghrébine subissent une humiliation institutionnelle qui avoir l’intensité de celle que subissent ceux qui ne sont pas membres de la société dans laquelle ils vivent, peut être lourde de conséquences» (Lorcerie, 2003: 217).

Après mon bac, j’ai intégré une école de communication pour être journaliste. Nous devions régulièrement faire des stages dans des médias. N’ayant aucun réseau ni contact avec cet univers en France, j’ai profité de vacances familiales en Tunisie pour postuler au sein de la radio nationale francophone. En fait, un voisin de mon grand-père travaillait dans les services techniques et il a transmis mon dossier au rédacteur en chef. À ma grande surprise, ma demande a été acceptée très facilement. En fait, ils n’avaient jamais eu de demande de stage d’une personne vivant en France. Ma démarche les a surpris et intriguée.

Tunisienne de France : entre indulgence et bienveillance

Le stage devait durer deux mois dans le service animation de la chaîne internationale tunisienne RTCI. J’ai très vite été mise à l’antenne pour effectuer des remplacements. Ayant grandi bercée par les radios libres, j’étais imprégnée par un style très différent de mes confrères tunisiens ; de plus, le français est ma langue maternelle. Ce stage s’est donc très bien passé au point que les responsables m’ont vivement encouragée à me présenter au casting organisé par la deuxième chaîne de télévision tunisienne francophone pour recruter une speakrine. J’ai accepté pour essayer, car je n’avais jamais fait de télévision, loin de moi l’idée d’être recrutée.

D’où ma surprise lorsque j’ai reçu un télégramme m’annonçant que j’avais le poste. J’avoue avoir eu peur. Ce recrutement signifiait travailler et m’installer en Tunisie. Un pays que je ne connaissais pas. J’étais libre de prendre cette décision, car je n’ai pas vécu dans ma famille de domination masculine comme sans doute beaucoup de femmes de l’immigration.

Sans cette liberté, ces expériences n’auraient pas pu être possibles. Je ne voulais pas être speakrine et me limiter à annoncer les programmes du jour. Je voulais intégrer la rédaction du journal télévisé en langue française de cette deuxième chaine, où il n’y avait qu’une seule édition d’information, le journal de 21 heures. J’ai donc pris contact avec le rédacteur en chef qui a accepté. Après 6 mois de formation, j’ai commencé à présenter le journal national francophone et, en même temps, je continuais d’animer quelques émissions à Radio Tunis chaîne Internationale.

Deux expériences médiatiques francophones où ma mauvaise connaissance de l’arabe et de la culture tunisienne m’ont fait commettre des impairs qui auraient pu conduire à mon exclusion, si ce n’est mon profil atypique de Tunisienne née en France, donc pas vraiment tunisienne et pas vraiment française, à qui on pouvait pardonner les erreurs. Les responsables avaient une attitude très paternaliste à mon égard.

En réalité j’intriguais, personne ne voulait croire que j’étais venue en Tunisie pour juste travailler. Mes collègues avaient du mal à imaginer qu’on puisse quitter la France, cet eldorado occidental pour la Tunisie, sauf s’il y avait un secret, par exemple, des parents qui m’auraient retiré mon passeport pour une question d’honneur, où au mieux imaginer que j’avais un projet de mariage me poussant à m’installer en Tunisie, comme de nombreuses filles l’avaient déjà fait à l’époque.

J’ai eu quelques articles dans la presse tunisienne, étonnés par l’arrivée à l’antenne d’une «Tunisienne de l’étranger» c’est ainsi que l’on désignait ceux qui vivaient en France.

La RTT – Radio-Télévision tunisienne – est installée en plein cœur de Tunis. Des barrières de sécurité interdisent aux passants de marcher le long du bâtiment et, à l’entrée, des policiers contrôlaient en permanence les cartes d’identités de tous, salariés ou visiteurs.

Il y avait près de 9 studios et un studio théâtre pour l’enregistrement des pièces radiophoniques en langue arabe.

Pour la partie francophone, RTCI, Radio-Tunis Chaîne internationale, principalement francophone, la chaîne proposait un programme en anglais et un autre en espagnol. L’équipe disposait d’un studio et de différents bureaux, dont une pièce spéciale sans fenêtre, celle de la censure. Elle servait à écouter les émissions venant de France ou du Canada dans le cadre de partenariats francophones. Ils recevaient aussi des bandes musicales des derniers succès anglo-saxons et français à travers des accords avec Voice of America et Radio France.

Une personne était dédiée à supprimer de ces émissions tous les propos qui pouvaient aller à l’encontre de la culture du pays, par exemple ceux concernant la sexualité, mais aussi les propos politiques qui pouvaient menacer l’équilibre dictatorial du pays. Il en était de même pour la télévision francophone. Les films étaient amputés des scènes de baiser ou d’alcool.

Mon expérience tunisienne a lieu sous la fin de la dictature du Président Bourguiba, surnommé le «Combattant suprême». Les journalistes n’avaient aucune liberté dans l’écriture des textes relatifs à la politique intérieure. Ils étaient envoyés en arabe et en français par l’agence de presse tunisienne TAP, et nous devions les lire sans rien modifier.

Des papiers à la limite «du lisible» tellement les paragraphes étaient longs et dans un style administratif, loin de l’écriture journalistique que j’avais apprise à l’école de presse.

Le journal était divisé en trois parties. La première était toujours politique, avec les activités du Président de la République, du Premier ministre et ensuite des autres ministres.

Le monteur devait compter les secondes pour chacun des postes politiques. Il devait respecter la hiérarchie, c’est-à-dire un temps d’antenne proportionnel à la place de chacun dans le gouvernement. La deuxième partie était consacrée à l’actualité internationale, principalement des faits divers, des sujets sans enjeux politiques.

On ne parlait jamais de l’actualité des pays maghrébins ou arabes sauf pour la Palestine, où certains journalistes étaient spécialistes de la question – qui pouvaient alors se permettre quelques commentaires d’analyse en respectant une sémantique de «l’arabisme», c’est-à-dire un soutien inconditionnel à la cause palestinienne. On ne disait pas «Jérusalem», mais «El Qods», pas «Israël», mais «l’entité sioniste» ou «la Cisjordanie occupée».

On ne devait pas évoquer les tensions avec la Libye ni prendre parti dans le conflit entre l’Algérie, le Maroc et la Mauritanie autour du Sahara occidental. Pas de critiques des pays occidentaux partenaires, comme la France ou les USA. La chaîne tunisienne avait pourtant un accord avec France 2 où nous pouvions reprendre le journal dans son ensemble, mais nous ne diffusions que des sujets culturels «neutre politiquement». En troisième partie, nous terminions avec le sport national et international où le journaliste avait toute liberté pour commenter. C’était même son seul espace de liberté. La deuxième chaîne de télévision tunisienne, francophone s’adressait davantage aux étrangers qu’aux Tunisiens.

En Tunisie, je n’ai jamais eu besoin de maîtriser la langue arabe. J’avais bien pris quelques cours au lycée en France, mais mon niveau me permettait tout juste de déchiffrer quelques lettres.

Alors, avant de présenter le journal, le rédacteur en chef me faisait répéter les noms et prénoms en arabe. Il ne voulait pas d’une prononciation «à la française». Mais malgré ces précautions, j’ai fait de nombreuses erreurs, dont une qui me fait sourire aujourd’hui,mais qui aurait pu coûter la place de n’importe quelle autre journaliste.

Ce jour-là, dans le journal je devais présenter les activités du ministre de la Jeunesse et des Sports le Docteur Hamed Karoui, une grande personnalité. Le prénom de ce ministre est Hamed, pour moi HA, se prononce comme AH, il n’y a pas de différence en français alors qu’il y en a une en arabe, donc je présente mon texte en commençant, «le Docteur Ahmed Karoui», pensant à une faute de frappe. Mon co-présentateur s’agite (nous présentions le journal en duo). Dans le texte revient une deuxième fois, le prénom Hamed, je continue «le ministre Ahmed Karoui».

L’agitation est plus grande, même le cameraman me fait un signe de tête. Le prénom revenant une troisième fois, je m’interroge. Si on met le H avant le A, cela donne la lettre HA, une lettre différente de celle que j’avais prononcée, et tout doucement, pas très sûre de moi, je dis «le docteur Hamed Karoui», et là je sens immédiatement une atmosphère plus détendue.

À la fin du journal en sortant du studio, m’accueillent, le directeur général de la radio, le directeur de l’information, le directeur de l’information en langue arabe: « en tant que journaliste à la télévision nationale tunisienne, vous devez connaître la réalité tunisienne» me dit-on; une réflexion somme toute gentille, car une telle erreur aurait été sanctionnée par une exclusion pour tout autre journaliste tunisien. Mon statut de Tunisienne de l’étranger m’a protégée. Depuis je n’ai plus jamais oublié le prénom de Hamed.

«Tu n’es qu’une fille d’immigrés»

Mon expérience tunisienne a duré deux ans et demi. J’ai découvert un pays, une culture et surtout le rapport codifié des relations femmes-hommes. Dans mon travail d’animatrice radio, il y avait une hiérarchie. Les animateurs et les journalistes gardent une certaine distance avec les techniciens. En France, dans les petites radios locales, l’animateur ou le journaliste assure la diffusion de ses interventions. Je voulais ainsi comprendre, l’enregistrement, le montage, le son.

À la RTT, ces métiers sont principalement occupés par des hommes. Dès que je m’intéressais à leur travail, les techniciens pensaient que j’étais dans une posture de séduction et me proposaient naturellement un rendez-vous. Ils ne comprenaient que je puisse refuser, d’autant que venant de France, célibataire, libre de mes mouvements puisque j’avais une voiture, je devais être une «femme plus libre» que les Tunisiennes.

Autre anecdote, alors que je devais animer mon émission de radio, je suis arrivée avec un tailleur bermuda, qui me semblait tout à fait élégant et convenable. Mais, à l’entrée, le policier a estimé que mon pantalon trop court était indécent et m’a refusé l’entrée de l’établissement.

J’ai essayé de négocier, mais ma mauvaise maîtrise de l’arabe a aggravé les choses. J’ai dû rentrer me changer, alors que les hommes pouvaient s’habiller comme ils le voulaient, en short tong…

J’ai rencontré ces mêmes difficultés avec mes collègues femmes. Pour elles, comme je venais de France, je ne pouvais que connaître les grandes marques de couture, de parfums, et mes vêtements ne pouvaient être qu’à l’avant-garde de la mode parisienne. Mes tenues étaient donc scrutées, voire copiées. Je jouais le jeu pour établir des relations amicales. Mais à la suite d’un désaccord, l’une d’elle m’a rappelée que je n’étais qu’«une fille d’immigrés», l’insulte suprême, car un immigré ne peut être qu’un ouvrier analphabète, donc d’une classe sociale inférieure, incompatible avec celle que j’avais en travaillant à la Radio et Télévision nationale.

J’étais donc en situation d’imposture. Une «imposture» permanente. En France, pays où je suis née, j’étais fille d’immigrée. On me rappelait constamment que j’étais issue de la deuxième génération de l’immigration, donc immigrée moi-même, et ici en Tunisie, terre natale de mes parents, j’étais aussi illégitime, car enfant de cette émigration (Sayad, 1999). Être immigré ou «fille d’immigré» ne signifie pas être étrangère, mais marque la plus basse place dans l’échelle sociale.

Paradoxalement, ces situations m’ont permis de prendre du recul. C’est en Tunisie que j’ai compris que j’étais française, dans ma culture, dans mon rapport aux autres, notamment avec les hommes, avec qui j’avais un rapport d’égalité. Cette insulte montrait également la hiérarchie sociale prévalant au sein de la Radio-Télévision tunisienne.

Les animateurs étaient tous issus d’une classe supérieure, ayant fait pour la plupart leurs études en France et ayant grandi dans des familles francophones, voire même ayant fait leurs études dans des écoles religieuses catholiques, existantes encore à Tunis.

Universitaire pour la plupart, il y avait un décalage social entre eux et moi, comblé par ma naissance en France et mon français maternel. Mais je ne partageais pas leurs codes culturels, leur idéalisation de la France et de la chanson française. Ils me parlaient d’Aznavour, de Brel, de Bécaud, des chansons qu’en France, nous n’écoutions plus que sur Radio Nostalgie.

Le directeur de la radio de l’époque a voulu expliquer les subtilités de la langue française à une animatrice qu’il accusait d’avoir un accent trop prononcé. Il m’a prise à témoin, et expliqué «En français le “en“ E N ne se prononce pas comme le “en“ A N, par exemple ENFANT, il faut marquer la différence entre les deux EN et AN».

Cette anecdote aussi erronée soit-elle, montre que la maîtrise du français était un marqueur social. Mon acceptation dans ce monde clos tenait uniquement à ma langue maternelle.

Malgré la bienveillance et l’accueil que j’ai reçu de la part des responsables de la RTT, plus mon séjour durait en Tunisie, plus je comprenais que nous étions étrangères l’une à l’autre et qu’en fait peu de chose nous réunissait. Cette distance, m’a permis de prendre du recul et d’observer le travail journalistique et la société tunisienne qui était en pleine mutation sous la pression des islamistes que l’on voyait tout doucement apparaître dans l’espace public.

Le métier de journaliste dans une dictature

J’ai travaillé en Tunisie durant une période politique importante, la fin du règne depuis 1956 du président Habib Bourguiba et l’arrivée de Ben Ali par un coup d’État le 7 novembre 1987. Il était alors l’homme fort du pays, cumulant les postes de Premier ministre et de ministre de l’Intérieur.

En 1987, dans le pays, la tension était palpable avec la montée des islamistes. Le 2 août, des bombes ont explosé dans quatre hôtels à Sousse et Monastir, faisant treize blessés. L’État a accusé le MTI, Mouvement à tendance islamique dirigé par Rached Ghanouchi, il a été arrêté.

Le 27 août 1987, s’ouvre son procès avec quatre-vingt-dix intégristes. Le Président Bourguiba veut la condamnation à mort du leader.

Devant l’entrée de la Radio-Télévision, un tank a pris place. Des militaires se joignent à la police pour sécuriser le bâtiment. Devant chaque studio, un militaire filtre les entrées. Il faut dire qu’à cette époque plusieurs filles avaient été aspergées d’acide pour avoir porté des jupes ou des tenues estimées «indécentes».

De nombreuses animatrices surtout en langue arabe avaient reçu des lettres de menace. Pour notre sécurité, un chauffeur était chargé de nous raccompagner le soir.

Dans le journal, nous devions rendre compte du procès via un texte officiel, accusant les islamistes de tentative de déstabilisation de l’État. Dans les coulisses, la fin du président Bourguiba était une évidence. La sénilité du combattant suprême ne pouvait plus être cachée. Un exemple: en octobre 1987, notre rédacteur en chef du journal télévisé a été nommé à la tête du grand quotidien francophone Le temps. Le lendemain, une note présidentielle a annulé cette mutation.

La Tunisie était en pleine crise politique et tous redoutaient un coup d’État islamiste, car la condamnation à mort de Rached Ghanouchi aurait mis le pays à feu et à sang. Nous vivions dans la peur d’être agressées. Les femmes voilées étaient de plus en plus présentes dans l’espace public. Elles portaient une tenue très particulière, une tenue politique, avec un voile blanc, très long qui arrivait à la taille, sur une longue robe sombre.

Le 7 novembre 1987, date du coup d’État de Ben Ali, nous n’avions rien vu venir, rien senti. Si ce n’est qu’au matin, à l’heure de l’ouverture de l’antenne des radios nationales, arabophones et francophones diffusent un nouvel hymne d’une allocution du nouveau chef de l’État le Général Ben ali, expliquant les raisons de la destitution de Bourguiba pour «raison de santé» et «qu’il s’agissait de sauver le pays d’un président malade».

Bien entendu, la nouvelle a terrifié ma famille en France. Pendant 24h, il leur a été impossible de nous téléphoner. Le pays était «fermé» à toute communication extérieure.

Avec le 7 novembre 1987, un vent de liberté souffle sur le pays. Un nouvel espoir. J’avais envie de rester et vivre les premiers pas de cette démocratie annoncée. Dans sa célèbre allocution du 7 novembre, Ben Ali promet une liberté d’expression, liberté d’opinion, liberté politique.

Le mot «liberté» dans un pays ayant vécu plus de 30 de dictature est un étourdissement pour tout le peuple, journalistes compris. Tout devient possible. Tout le monde y croit. Les journalistes imaginent déjà qu’ils pourront présenter un journal indépendant, critique, moderne. Mais en quelques mois, la réalité s’impose à tous, la dictature se maintient avec encore plus de rigueur.

En mars 1988, sous prétexte de lutter contre la montée de l’islamiste politique, ce qui était une réalité dans tout le Maghreb notamment en Algérie, le Président Ben Ali décide de restreindre les libertés. La chasse aux islamistes est ouverte. Aucune femme portant le voile n’est autorisée à travailler dans les administrations, les écoles, et surtout à la Radio-Télévision.

Les paraboles sont interdites, certains journaux sont fermés. Je comprends qu’en restant dans ce pays, je serais condamnée comme mes confrères, à faire du «bâtonnage» de dépêches. Je décide de rentrer en France et de démarrer une nouvelle carrière avec au moins un acquis qui est cette expérience de la présentation d’un journal national.

Retour à Lyon. D’une journaliste connue à Tunis à caissière à Vaulx-en-Velin

En Tunisie, tout juste diplômée, j’avais atteint un certain niveau de notoriété et j’avais fait la une de plusieurs magazines de Radio-Télévision. J’étais consciente que cela était dû à mon statut particulier de Franco-tunisienne, maîtrisant parfaitement le français. C’est ce qui m’avait ouvert toutes ces portes. En quittant ce pays, je savais que j’abandonnais un niveau de vie agréable, un statut social supérieur et surtout un travail de présentatrice du journal que je ne retrouverai peut-être jamais en France. Mais j’avais envie de faire du vrai journalisme, du reportage, des interviews, et travailler sur le terrain en toute liberté. J’avais 22 ans; à cet âge, je pouvais tout recommencer en France, et j’étais prête à un nouveau départ, consciente de ce que je laissais sans savoir ce qui m’attendait, mais j’espérais que cette expérience serait reconnue à un moment où à un autre.

Je suis rentrée chez moi à Lyon, j’ai envoyé des centaines de CV avec des extraits vidéo de mes journaux et toujours la même réponse «votre profil est intéressant, mais …».

Pour vivre, j’ai pris un emploi de caissière dans un hypermarché. Le même où je travaillais quand j’étais étudiante. Je me souviens d’un client tunisien qui m’avait reconnue, en me demandant si je n’avais pas travaillé à la télévision en Tunisie, car mon visage lui semblait familier. J’étais partagée, entre la gêne de cet homme qui me voyait à un poste très inférieur à ce que j’avais en Tunisie et la fierté d’avoir laissé une trace de mon passage dans ce pays.

«L’invention» de Radio Salam

Depuis 1983, à Lyon, nous avions une radio multiculturelle Radio Trait d’Union, qui donnait des temps d’antenne à différentes associations; il y avait donc des programmes en espagnol, en chinois et en arabes (algérien, marocain tunisien, ce sont les amicales de ces pays qui finançaient le temps d’antenne).

Avec un groupe d’animateurs arabophones, nous faisions le constat qu’il n’y avait pas à Lyon, à l’instar de Paris ou Marseille, de radios diffusant exclusivement des programmes pour la communauté maghrébine. Le projet de Radio Salam, commence.

Le lendemain de cette discussion, le CSA lance un appel à candidatures sur la région Rhône-Alpes. Nous préparons notre dossier en réunissant des amis, aux profils différents pour créer une association. J’étais la seule journaliste et femme née en France du groupe, ce qui aura une incidence sur les programmes.

Après plus d’un an d’instruction du dossier, nous avons obtenu une fréquence sur Lyon, le 91.1 FM. Nous avons été très surpris de l’obtenir, car durant cette période, nous avions vécu, les émeutes de Vaulx-en-Velin en 1990, la guerre du Golfe en janvier 1991 qui a entraîné une crispation autour de la question des banlieues, de l’immigration et de la montée de l’islamisme. Nous étions convaincus que cela aurait un impact sur notre demande.

Radio Salam a commencé à émettre le 31 mai 1991. Entre-temps, j’avais enfin réussi à décrocher un CDD de trois mois, à Europe 2 Lyon où je présentais le journal local. J’étais loin du projet de Radio Salam.

Mais mon contrat n’a pas été renouvelé et je n’avais d’autre choix que de revenir dans cette radio pour y poursuivre ma carrière journalistique. Les membres du conseil d’administration de la radio m’ont nommée responsable d’antenne. J’étais bénévole.

Dès les débuts à Radio Salam, j’ai été confronté au problème de la langue et des dialectes maghrébins. Comment gérer l’antenne avec des animateurs arabophones si vous ne comprenez pas ce qu’ils disent? Il m’a fallu me plonger dans la richesse musicale du monde arabe et différencier les styles, de l’Irak au Maroc, en passant par la Libye, sans oublier les chansons berbères algériennes ou marocaines. Les émissions évoquaient l’immigration, la nostalgie du pays d’origine. Les auditeurs étaient nombreux à téléphoner pour parler à l’antenne et saluer leur famille au «bled».

Je me sentais loin de cette première génération qui correspondait à celle de mes parents. En qualité de journaliste, j’essayais de répondre à leurs attentes tout en inscrivant la radio dans un paysage culturel et politique français. Nous avons organisé des débats politiques pour les élections législatives où seul le candidat du Front national est venu. La radio était bilingue, il le fallait, car je voulais intéresser les auditeurs nés comme moi en France et qui avaient besoin d’émissions différentes.

Dès les débuts, Radio Salam devait répondre aux attentes des auditeurs de plusieurs générations arabophones et francophones.

En 1991, l’islamisme politique commençait à s’installer en France. Nous étions conscients du danger. Les «années noires» en Algérie commençaient avec de multiples exactions. Le port du voile chez de jeunes collégiennes devenait un problème politique et une «atteinte à la laïcité» et nous-mêmes au sein de la radio, nous devions être vigilants, car des groupes religieux, via des projets de mosquées, voulaient nous imposer leur vision d’un islam rigoriste. Nous avons résisté.

Certes nous diffusions quotidiennement l’appel à la prière, mais par contre, nous voulions garder le contrôle sur l’unique émission religieuse de la semaine en choisissant un imam qui devait respecter le cadre républicain: pas d’incitation à porter le voile ou de message politique.

Paradoxalement, c’est moi qui animais cette émission avec cet imam bilingue, alors que je n’avais aucune culture religieuse.

J’avais une certaine liberté dans la gestion des programmes, mais il y avait des lignes rouges, non dites – comme par exemple, les pays d’origines ne devaient souffrir d’aucune critique, alors que l’Algérie s’enfonçait dans ces années de plomb.

Un accord implicite entre les membres du CA faisait que je n’avais pas le droit d’évoquer ce sujet «pour ne pas causer de problème avec les consulats». Ces mêmes consulats qui ne nous finançaient pas. Il en était de même pour la Tunisie avec la dictature de Ben Ali ou le Maroc et le problème du Sahara occidental. J’avais du mal à accepter ce fonctionnement qui ne correspondait pas à mes attentes de journaliste en France où nous bénéficions de la liberté d’expression. Je retrouvais à Lyon les mêmes interdits que j’avais vécu en Tunisie sous la dictature.

Les fondateurs de la Radio, des étudiants arabophones, anciens opposants politiques dans leurs pays d’origine, refusaient de saisir l’opportunité de parler librement et s’enfermaient dans une auto-censure, non justifiée, si ce n’est celle d’un réflexe «patriotique» comme si vivre en France rendait le pays d’origine sacré, donc intouchable.

C’est en France dans le cadre de mon travail à Radio Salam que j’ai appris l’arabe, découvert les différentes approches de l’Islam, celle des textes religieux, mais aussi à travers l’histoire et les sciences humaines.

J’y ai appris l’histoire de ces pays et celle de la colonisation notamment le 8 mai 1945 [7] ou le 17 octobre 1961[8] pour l’Algérie.

En 1993, nous avons mis en place un partenariat avec Radio Méditerranée internationale, Médi 1, une radio franco-marocaine qui diffuse de Tanger au Maroc sur tout le Maghreb (Naba, 1998: 26).

Nous avons voulu reprendre ses journaux bilingues traitant particulièrement de l’actualité du Maghreb et du monde arabe.

Nous avons signé un partenariat, le premier en France, permettant à une radio locale de reprendre les programmes d’une radio internationale. Par la suite Radio France Internationale et Radio Monte Carlo International ont proposé les mêmes échanges à d’autres radios locales françaises (Radio Soleil, Beur FM, Radio Maghreb).

Le directeur de Médi 1 m’avait proposé de venir travailler dans sa rédaction à plusieurs reprises. Après quatre ans de refus, j’ai fini par accepter. En réalité, je me sentais à l’étroit à Radio Salam, j’avais besoin de retrouver une rédaction animée de débats, de me ressourcer, de m’enrichir d’une nouvelle expérience professionnelle, car en France les rédactions continuaient à me répondre «qu’il n’avait pas de place à me proposer malgré mon CV…».

Après avoir dit oui, j’ai immédiatement regretté mon accord. J’ai eu peur, je partais dans un pays inconnu, sans famille et sans proximité physique avec la France.

Suivra.

Wafa Dahman

Journaliste Rédactrice Présentatrice, j’ai travaillé principalement en Radio et Télévision. Une longue expérience de plus de 20 ans dans des médias français mais aussi à l’étranger comme au Maroc MEDI 1 ou en Tunisie la chaine nationale francophone. J’ai un intérêt particulier pour tous les sujets touchant, l’immigration en France, l’Islam et bien sur le monde arabe. Depuis 2014 j’interviens à l’université Lyon 2 Je donne un td presse ecrite à des licences sciences politiques J’interviens également à Iscpa pour des cours de radio et du média training

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