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Russie-Chine : l’énergie comme levier

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À Pékin, Sergueï Lavrov n’a pas seulement répété les formules habituelles sur l’amitié entre Moscou et Pékin. Le ministre russe des Affaires étrangères a choisi un terrain beaucoup plus concret : l’énergie. En affirmant, mercredi 15 avril, que la Russie était prête à compenser le déficit subi par la Chine et par d’autres pays à cause de la guerre au Moyen-Orient, il a donné à sa visite une portée stratégique immédiate. Dans le même mouvement, il a confirmé qu’une visite de Vladimir Poutine en Chine aurait lieu au cours du premier semestre 2026. Derrière cette séquence, Moscou cherche à démontrer qu’elle peut être à la fois un partenaire politique, un fournisseur de crise et un acteur incontournable dans une période où Xi Jinping s’apprête aussi à recevoir Donald Trump.  

Une visite calibrée pour une séquence géopolitique majeure

La visite de Sergueï Lavrov s’inscrit dans un moment diplomatique dense. Reçu par Xi Jinping au Grand Palais du Peuple après des entretiens avec Wang Yi, le chef de la diplomatie russe a mis en scène une relation bilatérale présentée comme stable, solide et utile face aux secousses du système international. Côté chinois, le message a été similaire. Xi a insisté sur la « stabilité » et la « certitude » des relations sino-russes, jugeant ces qualités d’autant plus précieuses que l’environnement international est devenu plus instable. Le vocabulaire n’a rien d’anodin. Pékin et Moscou veulent montrer que leur coordination dépasse la conjoncture et qu’elle résiste aux chocs extérieurs, qu’ils viennent des sanctions occidentales, de la guerre en Ukraine ou de la crise moyen-orientale.  

Dans cette mise en scène, l’annonce concernant Vladimir Poutine est centrale. Lavrov a confirmé qu’un déplacement du président russe en Chine était prévu au cours du premier semestre 2026. Cette perspective donne une dimension supplémentaire à la visite du ministre. Elle prépare le terrain politique, fixe un horizon et rappelle que les décisions structurantes dans la relation russo-chinoise restent portées par le lien personnel entre Xi Jinping et Vladimir Poutine. Elle place aussi Pékin au centre d’un agenda international singulier. Donald Trump doit effectuer une visite d’État en Chine les 14 et 15 mai, la première d’un président américain dans le pays depuis huit ans. Xi pourrait donc recevoir à brève échéance les deux dirigeants qui incarnent aujourd’hui, chacun à sa manière, la rivalité stratégique mondiale.  

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Pourquoi Moscou parle d’énergie maintenant

Si Moscou choisit de parler d’énergie avec autant d’insistance, c’est d’abord parce que la crise du Moyen-Orient a profondément bousculé les flux. En 2025, le Moyen-Orient représentait encore environ 52 % des importations pétrolières chinoises. Mais depuis le déclenchement de la guerre et la perturbation des routes de sortie de la région, cette part s’est brutalement contractée. Entre janvier et mai 2026, les exportations de brut du Moyen-Orient vers la Chine ont chuté de 28 % par rapport à la même période de l’année précédente, faisant tomber la part régionale à 31 % en mai. Pour Pékin, la question ne relève donc pas du discours abstrait sur la coopération. Elle concerne l’alimentation d’une économie qui reste la plus grande importatrice de pétrole au monde et dont les besoins énergétiques pèsent sur l’ensemble des arbitrages industriels.  

La tension ne touche d’ailleurs pas seulement le pétrole. Les importations chinoises de carburants raffinés en provenance du Moyen-Orient se sont effondrées, tandis que les achats de GNL et de GPL depuis cette zone ont reculé de 43 % sur les cinq premiers mois de 2026. La Chine dispose de stocks et de marges de diversification, mais la dégradation du contexte régional a révélé une vulnérabilité que Pékin ne peut ignorer. C’est dans cette brèche que Moscou s’engouffre. En promettant de « compenser » le déficit, Lavrov s’adresse à une inquiétude réelle. Il propose à la Chine non seulement des volumes supplémentaires, mais aussi une lecture géopolitique : face à l’instabilité créée autour du Golfe, la Russie se présente comme un fournisseur plus prévisible que les routes maritimes aujourd’hui sous tension.  

Cette offre russe repose sur une logique simple. Depuis l’invasion de l’Ukraine et la rupture durable avec le marché européen, Moscou a accéléré son pivot vers l’Asie. La Chine en est devenue le débouché central pour le pétrole, le charbon, le gaz et une partie croissante des exportations russes de matières premières. L’enjeu est économique, mais aussi politique. La Russie a besoin de montrer qu’elle n’est pas isolée. La Chine, elle, a intérêt à conserver un fournisseur voisin, massif et moins exposé que le Golfe aux aléas maritimes. Cette convergence ne signifie pas que les deux pays sont à égalité. Elle montre plutôt que chacun tire de l’autre un avantage précis dans un monde plus fragmenté.  

Ce que la Russie peut réellement fournir

Le pétrole, réponse la plus rapide

Le pétrole reste, à court terme, l’outil le plus flexible de cette relation. Ces derniers jours, Sinopec a acheté entre huit et dix cargaisons de brut russe ESPO afin de remplacer des approvisionnements moyen-orientaux perturbés. Chaque cargaison représente environ 740 000 barils. Ce mouvement est important pour deux raisons. D’abord, il signale que les grands groupes chinois sont prêts à revenir sur le marché russe lorsque les circonstances l’exigent. Ensuite, il montre que les circuits logistiques russes vers l’Asie orientale peuvent être mobilisés rapidement. Les importations maritimes chinoises de brut russe atteignaient déjà 1,82 million de barils par jour en mars et 1,92 million de barils par jour en avril à ce stade. Autrement dit, la Russie n’offre pas une promesse théorique : elle augmente des flux déjà installés.  

Pour autant, parler de compensation totale serait excessif. Les chiffres disent autre chose. En 2025, la Chine a importé près de 3,6 milliards de barils de brut, dont environ 1,9 milliard venus du Moyen-Orient. La Russie peut accroître ses livraisons, mais elle ne peut pas remplacer seule un ensemble régional qui pesait encore plus de la moitié des approvisionnements pétroliers chinois l’an dernier. Les données de 2026 montrent d’ailleurs que, malgré la hausse des volumes en provenance de Russie et du Brésil, les importations totales chinoises de brut restent en baisse d’environ 10 % sur les cinq premiers mois de l’année. Cela signifie que Pékin continue de subir l’effet du choc et qu’il compense par un mélange de diversification, de stocks et d’ajustements de la demande.  

IndicateurNiveau observé
Part du Moyen-Orient dans les importations de brut de la Chine en 202552 %
Part du Moyen-Orient dans les importations de brut de la Chine en mai 202631 %
Baisse des exportations de brut du Moyen-Orient vers la Chine entre janvier et mai 2026-28 %
Importations maritimes chinoises de brut russe en mars 20261,82 million de barils/jour
Importations maritimes chinoises de brut russe en avril 2026, à ce stade1,92 million de barils/jour

Repères arrêtés au 15 avril 2026.  

Le gaz, pilier plus structurel

Le gaz ajoute une autre profondeur à cette relation. En 2025, Gazprom a livré 38,8 milliards de mètres cubes de gaz à la Chine via le gazoduc Power of Siberia, soit légèrement plus que le niveau contractuel de 38 milliards. Ce volume représente une hausse d’environ 20 % par rapport à 2024. Surtout, il confirme que l’infrastructure russo-chinoise est désormais arrivée à un palier élevé de capacité. Pour Moscou, c’est la preuve qu’une part croissante de ses exportations gazières peut être redirigée vers l’Asie. Pour Pékin, c’est un filet de sécurité supplémentaire dans un contexte où les achats de gaz liquéfié depuis le Moyen-Orient ont diminué. Le gazoduc ne répond pas à l’urgence comme un cargo de brut, mais il offre une continuité qui compte dans la durée.  

Cette montée en puissance ne doit pourtant pas masquer les limites du partenariat. Le projet Power of Siberia 2, régulièrement présenté comme la prochaine grande étape du rapprochement énergétique, reste freiné par la question du prix et par les négociations commerciales. Des avancées ont été enregistrées en 2025, notamment un accord pour augmenter les volumes de l’axe existant et la signature d’un mémorandum juridiquement contraignant sur la future liaison via la Mongolie. Mais Pékin garde la main. La Chine sait que la Russie a perdu l’essentiel de son marché gazier européen et qu’elle a besoin d’un nouveau client de long terme. Cette asymétrie donne à Pékin un avantage dans les discussions tarifaires et explique pourquoi les annonces politiques ne se traduisent pas toujours immédiatement par des contrats pleinement finalisés.  

Un partenariat solide, mais de plus en plus asymétrique

La relation économique globale illustre d’ailleurs une réalité plus nuancée qu’il n’y paraît. En 2025, les échanges commerciaux entre la Chine et la Russie ont reculé pour la première fois en cinq ans. Le commerce bilatéral est tombé à 1,63 trillion de yuans, soit 234 milliards de dollars, en baisse de 6,5 % par rapport au record de 2024. Les exportations chinoises vers la Russie ont diminué de 9,9 %, tandis que les importations venues de Russie ont reculé de 3,4 %. Cette baisse ne remet pas en cause la solidité politique de l’axe sino-russe. Elle rappelle cependant qu’une relation stratégique ne vit pas seulement de symboles. Elle reste exposée aux prix des matières premières, au ralentissement de certains marchés et aux contraintes imposées par les sanctions.  

C’est précisément pour cela que l’énergie redevient aujourd’hui la colonne vertébrale du partenariat. Quand les autres segments du commerce connaissent des à-coups, le pétrole et le gaz conservent une fonction stabilisatrice. Pour Moscou, ils offrent des recettes indispensables et une capacité d’influence. Pour Pékin, ils représentent une assurance partielle contre les ruptures d’approvisionnement. La Russie profite en outre directement de la flambée des cours provoquée par la crise régionale. Le Fonds monétaire international a relevé sa prévision de croissance pour l’économie russe à 1,1 % en 2026, contre 0,8 % auparavant, en raison de la hausse des prix du pétrole et des matières premières. Autrement dit, la guerre au Moyen-Orient renforce à la fois les revenus d’exportation russes et la valeur géopolitique de son offre énergétique.  

L’autre enjeu est diplomatique. En recevant Lavrov, Xi Jinping a de nouveau appelé à une coopération stratégique plus étroite, à la défense des intérêts communs et à l’unité du « Sud global ». Les autorités chinoises insistent sur le fait que les deux pays doivent assumer leurs responsabilités de grandes puissances et de membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies. Ce langage n’est pas qu’un habillage. Il permet à Pékin et à Moscou de présenter leur rapprochement comme un pilier d’un ordre international plus multipolaire. Dans cette narration, l’énergie joue un rôle politique. Elle symbolise la capacité des deux pays à s’entraider sans passer par les circuits dominés par l’Occident.  

Lavrov a poussé cette idée plus loin en affirmant que la Russie et la Chine disposaient de tous les moyens nécessaires pour éviter une dépendance à ce qu’il a décrit comme les efforts américains visant à perturber les marchés mondiaux de l’énergie par le conflit au Moyen-Orient. La formule dit beaucoup de l’argumentaire russe. Moscou ne promet pas seulement du pétrole ou du gaz. Elle propose une forme d’autonomie stratégique commune. Pour le Kremlin, fournir davantage d’énergie à la Chine revient aussi à démontrer que les sanctions, les pressions commerciales et les initiatives diplomatiques américaines n’empêchent plus l’émergence de circuits alternatifs entre puissances révisionnistes ou non alignées.  

Xi entre Trump et Poutine

Pékin, pourtant, ne raisonne pas dans une logique d’alignement exclusif. La Chine renforce ses liens avec la Russie, mais elle maintient en parallèle un réseau de contacts beaucoup plus large. Ces derniers mois, Xi Jinping a reçu plusieurs dirigeants occidentaux et asiatiques désireux de relancer ou de consolider leurs relations avec Pékin. Cette diplomatie à plusieurs étages explique pourquoi la visite de Donald Trump, annoncée pour la mi-mai, compte autant. Pour Xi, l’enjeu est de conserver la maîtrise de l’équilibre. Il s’agit de dialoguer avec Washington sans affaiblir le partenariat avec Moscou, tout en évitant qu’une crise énergétique régionale ne réduise sa marge de manœuvre.  

Dans ce jeu, la Russie représente pour la Chine une solution utile, mais non exclusive. Le brut russe peut remplacer une partie des flux venus du Golfe. Le gaz sibérien offre une base de stabilité. Les voies terrestres réduisent la dépendance aux points d’étranglement maritimes. Mais Pékin continue en parallèle à diversifier ses achats vers d’autres régions, notamment l’Amérique du Sud, et à mobiliser ses stocks. Cela signifie que la Chine ne cherche pas à substituer une dépendance à une autre. Elle cherche à multiplier les options. C’est pourquoi l’offre de Lavrov a plus de valeur comme levier de résilience que comme bascule totale du système énergétique chinois.  

Le calendrier, lui, donne à cette séquence une portée politique rare. Si Donald Trump arrive bien à Pékin le 14 mai et si Vladimir Poutine s’y rend dans la foulée au cours du premier semestre, Xi Jinping pourra se présenter comme le seul dirigeant capable de recevoir, à quelques semaines d’intervalle, les deux pôles antagonistes de la scène mondiale. Pour la Chine, cette centralité nourrit l’image d’une puissance devenue indispensable à tous. Pour la Russie, elle permet de rappeler qu’elle demeure, malgré l’Ukraine et les sanctions, au cœur des calculs de Pékin. La visite de Lavrov prépare donc davantage qu’un rendez-vous bilatéral : elle organise une séquence où l’énergie, la diplomatie de crise et la compétition entre grandes puissances se superposent.  

Le plus révélateur tient peut-être au fait que Moscou parle aujourd’hui de compensation alors même que la Chine ne veut pas apparaître comme dépendante d’un secours extérieur. Pékin préfère montrer qu’il arbitre, qu’il choisit, qu’il négocie. La Russie, elle, a besoin d’afficher son utilité. Entre les deux, l’accord est réel, mais sa nature est claire : la Chine absorbe, trie et redéploie ; la Russie propose, sécurise et valorise ses ressources. Tant que la guerre au Moyen-Orient continuera de bouleverser les marchés, cette équation restera favorable à un approfondissement de l’axe énergétique. La vraie question est de savoir jusqu’où ce rapprochement de crise se transformera en dépendance durable, au moment où Xi cherchera à calibrer, entre Trump et Poutine, la hiérarchie réelle des intérêts chinois. 

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