
Le secteur du château de Beaufort, l’un des sites patrimoniaux les plus sensibles du Sud-Liban, a été touché mardi par une nouvelle série de frappes israéliennes dans le cadre de l’escalade militaire autour de Nabatiyé et du Litani. Les bombardements ont visé les abords de cette forteresse médiévale, connue localement sous le nom de Qalaat al-Chaqif ou Château de Chaqif, ainsi que les localités d’Arnoun, Yohmor al-Chaqif et Kfar Tebnit. Aucune évaluation officielle complète des dégâts sur le monument n’avait encore été rendue publique dans l’immédiat. L’information confirme toutefois l’exposition croissante du patrimoine libanais à une guerre qui ne frappe plus seulement les villages, les routes et les infrastructures, mais aussi les repères historiques du pays.
Le château de Beaufort dans la zone des frappes
Le château de Beaufort domine la vallée du Litani depuis un promontoire rocheux qui en a fait, depuis des siècles, un point stratégique majeur. Son emplacement explique autant sa valeur historique que sa vulnérabilité actuelle. En période de paix, il offre l’une des vues les plus spectaculaires du Sud-Liban. En période de guerre, il redevient une hauteur convoitée, observée, bombardée ou contournée. Les derniers raids s’inscrivent dans une séquence plus large de frappes sur le Sud et l’est du Liban, avec un bilan humain lourd et des ordres d’évacuation visant plusieurs villes et localités, dont Tyr et Nabatiyé.
La forteresse n’est pas seulement un décor de guerre. Elle appartient à la mémoire du Liban méridional. Son histoire traverse les Croisés, les dynasties musulmanes, les féodalités locales, l’occupation israélienne, la guerre civile et les chantiers de restauration engagés après 2000. Les bombardements récents réactivent donc une inquiétude ancienne : celle de voir un site déjà meurtri par les conflits successifs subir de nouveaux dommages. Dans un pays où les institutions culturelles manquent de moyens, chaque frappe proche d’un monument impose une vérification rapide, difficile à mener lorsque les routes restent dangereuses et les opérations militaires en cours.
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Le site de Beaufort n’a jamais été un monument ordinaire. Sa position, au-dessus du Litani, lui donne une visibilité militaire immédiate. Les hauteurs proches d’Arnoun et de Yohmor al-Chaqif dominent des axes qui mènent vers Nabatiyé et vers plusieurs villages du Sud. Cette géographie explique la concentration des frappes rapportées ces dernières heures. Elle explique aussi la crainte libanaise de voir la zone transformée en verrou militaire, au moment où Israël étend ses opérations terrestres au-delà de la ligne qu’il présente comme une zone de défense avancée. Pour les habitants, cette évolution signifie surtout de nouveaux départs, des routes moins sûres et des villages encore plus isolés.
Un bombardement dans une journée meurtrière
Les bombardements autour du château interviennent après une journée qualifiée parmi les plus intenses depuis plusieurs semaines. Des sources sécuritaires libanaises ont fait état de plus de 120 frappes israéliennes mardi, tandis que le ministère libanais de la Santé a annoncé au moins 31 morts et 40 blessés dans les raids menés au Sud-Liban et dans l’est du pays. Les frappes ont aussi touché Bourj el-Chamali, la périphérie de Tyr, la région de Nabatiyé, la Békaa occidentale et les environs du barrage de Qaraoun. Le cumul des bilans depuis la reprise de l’offensive au début du mois de mars dépasse désormais 3 200 morts et 9 700 blessés, selon les autorités libanaises.
Dans ce contexte, le château de Beaufort devient un symbole parmi d’autres d’une guerre qui gagne en profondeur. Les combats ne se limitent plus aux villages directement frontaliers. Ils remontent vers le Litani, les hauteurs de Nabatiyé, les axes intérieurs et les infrastructures essentielles. Le Hezbollah a annoncé des affrontements avec des forces israéliennes à Zawtar el-Charqiyé, au nord du Litani, après l’extension des opérations terrestres israéliennes. L’armée israélienne affirme agir contre des menaces directes et des positions du Hezbollah. Le Liban, lui, dénonce les effets des frappes sur les civils, les localités habitées, les routes, les secours et désormais les sites de patrimoine.
La zone du Beaufort concentre toutes ces tensions. Arnoun, village situé à proximité immédiate de la forteresse, se trouve dans l’un des espaces les plus exposés du Sud. Yohmor al-Chaqif et Kfar Tebnit subissent la pression des bombardements et des mouvements militaires. Nabatiyé, grande ville de l’intérieur sudiste, a elle aussi été concernée par des avertissements et des frappes. Les habitants vivent dans une géographie resserrée, où le patrimoine, les maisons, les routes agricoles, les mosquées, les écoles et les postes de secours se côtoient. Lorsqu’un raid frappe une hauteur, ses effets dépassent le seul point d’impact. Il modifie les déplacements, bloque des accès et crée une peur durable.
Un patrimoine libanais sous protection renforcée
Le château de Beaufort est classé parmi les biens patrimoniaux les plus importants du Liban méridional. L’UNESCO le présente comme l’un des exemples les mieux conservés de forteresses médiévales de la région. Le Liban l’a inscrit, avec d’autres châteaux du Jabal Amel, sur sa liste indicative du patrimoine mondial. En novembre 2024, plusieurs de ces sites, dont Beaufort, ont bénéficié d’une protection renforcée provisoire au titre des biens culturels en période de conflit armé. Cette protection n’empêche pas matériellement une frappe. Elle établit toutefois un cadre juridique et politique clair : un site patrimonial doit être préservé, sauf circonstances strictement encadrées par le droit international.
L’importance de cette protection tient à l’histoire récente du château. Pendant la guerre civile, le site a été occupé par l’Organisation de libération de la Palestine, puis bombardé à plusieurs reprises. En 1982, l’armée israélienne s’en est emparée au début de son invasion du Liban. Elle y a maintenu une présence pendant dix-huit ans, jusqu’au retrait de mai 2000, avec des aménagements militaires et des destructions importantes lors de son départ. Les murs du Beaufort portent donc encore les traces d’une militarisation prolongée. Les restaurations menées ensuite ont cherché à rendre au site sa lecture historique, sans effacer complètement les cicatrices du XXe siècle.
C’est ce passé qui rend les frappes actuelles particulièrement sensibles. Le monument n’est pas seulement ancien. Il a déjà été transformé par les guerres contemporaines. Pour les habitants du Sud, il renvoie à l’occupation israélienne, aux combats de 1982, aux années de la zone occupée et au retrait de 2000. Le voir à nouveau au cœur des bombardements donne le sentiment d’un retour sur un terrain jamais vraiment pacifié. Les images de fumée autour des hauteurs de Nabatiyé et du Chaqif ravivent une mémoire locale où la forteresse apparaît tour à tour comme poste militaire, ruine blessée, destination touristique et marqueur d’identité.
Des dégâts encore à établir
La question immédiate reste celle de l’état du site. Les informations disponibles mentionnent des frappes près du château et dans son environnement. Elles ne permettent pas, à ce stade, de dresser un inventaire précis des dégâts sur les murailles, les accès, les zones restaurées ou les abords archéologiques. Une telle évaluation nécessite la présence d’équipes spécialisées, l’accès sécurisé au site, des relevés photographiques et une comparaison avec les états antérieurs. Or les conditions militaires compliquent cette mission. Les bombardements répétés autour d’Arnoun et de Yohmor peuvent empêcher les services compétents de se rendre rapidement sur place.
La Direction générale des antiquités devrait être en première ligne pour documenter toute atteinte au monument. Son rôle consiste à établir les faits, distinguer les dégâts anciens des dégâts récents, alerter les autorités et saisir les mécanismes internationaux de protection si nécessaire. Les municipalités, les forces de sécurité, la défense civile et les habitants peuvent fournir des indications initiales, mais seul un constat technique permet de mesurer l’impact réel. Dans le cas du Beaufort, cette étape sera d’autant plus importante que le site a connu plusieurs campagnes de conservation. Les restaurateurs ont travaillé pendant des années sur des pierres déjà fragilisées par les combats précédents.
Les dommages potentiels ne se limitent pas aux murs visibles. Une explosion proche peut affecter les remblais, les talus, les voûtes, les sols archéologiques, les escaliers, les parements et les zones consolidées. Elle peut aussi ouvrir des fissures ou déplacer des blocs déjà instables. Les vibrations répétées créent un risque supplémentaire sur les structures anciennes. Ce danger ne se mesure pas toujours à l’œil nu dans les premières heures. Il faut vérifier les ancrages, les joints, les zones de consolidation et les parties surplombantes. Dans un château bâti sur un relief abrupt, la stabilité du terrain compte autant que l’état des pierres.
Une perte possible pour la mémoire du Sud
La protection du patrimoine ne saurait être séparée de celle des civils. Les villages autour du château vivent sous la menace des mêmes frappes. Les habitants d’Arnoun, de Kfar Tebnit et de Yohmor al-Chaqif connaissent les départs précipités, les coupures de route, l’attente des ambulances et l’incertitude sur les retours. Le patrimoine n’a pas vocation à occulter les victimes humaines. Il ajoute un autre niveau de perte. Lorsqu’un monument est touché ou menacé, c’est une partie de la mémoire collective qui se retrouve exposée, au même titre que les maisons, les champs et les lieux de culte.
Cette dimension explique la réaction préoccupée des milieux culturels et locaux. Le Sud-Liban possède un patrimoine dense, souvent moins connu que les sites côtiers de Byblos, Tyr ou Baalbeck. Châteaux, sanctuaires, villages anciens, paysages de terrasses et vestiges médiévaux composent une trame culturelle rarement protégée à la hauteur des risques encourus. Beaufort occupe une place à part dans cet ensemble. Il domine le paysage et raconte une histoire de frontières, d’empires, de passages et de résistances. Sa mise en danger rappelle que la guerre n’efface pas seulement le présent. Elle peut dégrader les traces qui permettent de comprendre le passé.
Le droit international prévoit des règles pour les biens culturels en période de conflit armé. La Convention de La Haye de 1954 et ses protocoles imposent aux parties de respecter et de protéger le patrimoine. La protection renforcée accordée à certains sites vise précisément à signaler leur importance exceptionnelle et à limiter leur exposition. Le Liban peut s’appuyer sur ce cadre pour demander des comptes, exiger une enquête et alerter les organismes compétents. La difficulté réside dans l’application concrète de ces règles lorsque les combats se déroulent autour de hauteurs considérées comme stratégiques par les militaires.
Un site historique pris dans le front
L’armée israélienne affirme viser des infrastructures et des combattants du Hezbollah. Cette justification revient dans la plupart de ses communications sur les frappes au Sud-Liban. Les autorités libanaises et les habitants soulignent de leur côté la largeur des zones touchées, les morts civils, les déplacements forcés et les atteintes possibles à des biens protégés. Le cas du Beaufort illustre cette divergence. Pour Israël, les hauteurs environnantes peuvent être liées à des impératifs opérationnels. Pour le Liban, la forteresse et ses abords forment un site historique majeur, situé au cœur d’un tissu civil et patrimonial déjà fragilisé.
La situation militaire rend l’avenir immédiat incertain. Des avertissements d’évacuation ont été diffusés pour plusieurs zones du Sud. Tyr, ses banlieues et des camps palestiniens voisins ont été appelés à se vider en direction du nord du Zahrani. Nabatiyé reste sous forte pression. Les combats autour de Zawtar el-Charqiyé signalent un front terrestre actif près du Litani. Dans cet environnement, une mission patrimoniale ordinaire paraît difficile. Les priorités des autorités locales sont d’abord les secours, les évacuations, les hôpitaux et les routes. L’examen du château devra pourtant intervenir dès que la sécurité le permettra, afin d’éviter une perte de preuves et une aggravation des dommages.
Le tourisme, déjà affaibli dans le Sud, subit une nouvelle rupture. Avant l’escalade, le château de Beaufort figurait parmi les destinations emblématiques pour les visiteurs libanais et étrangers qui voulaient découvrir la région de Nabatiyé et la vallée du Litani. Les guides y présentaient la vue, l’histoire militaire et les strates d’occupation. Les restaurants, petits commerces et habitants des villages proches profitaient de cette présence, même modeste. La guerre a suspendu ces circulations. Les routes se vident des visiteurs et se remplissent d’ambulances, de voitures chargées de familles et de véhicules militaires.
La valeur du Beaufort dépasse pourtant le tourisme. Le château raconte une continuité territoriale dans un pays souvent fragmenté par les crises. Il relie le Sud au reste du Liban par l’histoire, l’architecture et le paysage. Il rappelle aussi que les zones de guerre ne sont pas des espaces vides. Elles contiennent des écoles, des oliveraies, des sanctuaires, des cimetières, des maisons et des monuments. Les frappes autour du Chaqif renvoient donc à une question plus large : comment préserver les biens culturels lorsque les lignes de front avancent vers des sites habités et chargés de mémoire.
Les prochaines heures devraient préciser l’ampleur des dommages, si les autorités peuvent accéder au site. Une communication de la Direction générale des antiquités, du ministère de la Culture ou des autorités locales permettrait de distinguer les frappes sur les abords d’une atteinte directe au monument. Cette distinction est essentielle pour établir les responsabilités, organiser les mesures d’urgence et saisir les instances internationales. À défaut, les informations resteront fragmentaires, portées par des images de fumée, des témoignages locaux et des dépêches successives. Dans le Sud-Liban, le château de Beaufort demeure sous surveillance, entre patrimoine menacé et front militaire mouvant.


