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Syrie : le tournant conservateur s’affirme

Au fil des mois, le nouveau pouvoir syrien a longtemps tenté de rassurer. Après la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Ahmed al-Sharaa et son entourage ont multiplié les promesses sur la protection des minorités, le maintien des libertés religieuses et le refus d’imposer brutalement un ordre moral. Pourtant, à mesure que l’État de transition s’installe, un autre récit se dessine. Il ne passe pas toujours par de grandes lois idéologiques ni par une proclamation explicite de la charia. Il avance plutôt par circulaires locales, décrets sectoriels, pressions sociales, tolérance variable selon les lieux et signaux envoyés aux administrations. La décision prise à Damas de restreindre la vente d’alcool à certains quartiers chrétiens s’inscrit précisément dans cette logique. Elle ne transforme pas à elle seule la Syrie en État théocratique. Mais elle confirme qu’un tournant conservateur, à forte tonalité islamique, s’enracine désormais dans la gestion quotidienne du pays.  

Le décret de la municipalité de Damas constitue à cet égard un marqueur très lisible. Selon un texte rapporté par l’AFP, la vente de boissons alcoolisées est désormais interdite dans les restaurants et les boîtes de nuit de toute la capitale. La vente d’alcool scellé reste cantonnée à certains quartiers chrétiens, notamment Bab Touma, Qassaa et Bab Sharqi, dans des établissements explicitement autorisés. Le texte ajoute des contraintes de localisation : les commerces concernés doivent se trouver à distance des mosquées, des églises, des écoles, des cimetières, des commissariats et des bâtiments administratifs. Pris isolément, le décret peut être présenté comme une mesure de police urbaine ou de « bonnes mœurs ». Mais son sens politique est plus large. Il crée une géographie morale officielle de la capitale, où certaines pratiques restent tolérées à titre d’exception, dans des enclaves identifiées, au lieu d’être admises dans l’espace urbain commun. C’est un changement culturel autant qu’administratif.  

Le conservatisme syrien ne surgit pas d’un seul coup

Pour mesurer la portée de cette décision, il faut d’abord éviter deux erreurs symétriques. La première consisterait à y voir un simple détail municipal, sans signification nationale. La seconde serait d’y lire la preuve immédiate d’une islamisation totale et uniforme du pays. Les faits disponibles racontent quelque chose de plus complexe. Depuis l’arrivée au pouvoir des islamistes, la Syrie ne bascule pas par un grand texte fondateur unique. Elle évolue par couches successives. Reuters a montré, dès décembre 2024, que les dirigeants chrétiens de Syrie recommandaient déjà de réduire les célébrations de Noël par crainte de provoquer les nouveaux maîtres islamistes, malgré leurs assurances de tolérance. L’agence relevait aussi plusieurs incidents d’intimidation visant les chrétiens. Le pouvoir central condamnait ces actes, mais le climat général changeait déjà : la minorité chrétienne mesurait que les libertés promises dépendraient moins des discours officiels que de l’attitude réelle des nouveaux appareils sécuritaires, des administrations locales et des groupes armés issus de la mouvance islamiste.  

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Ce décalage entre promesse inclusive et glissement conservateur est devenu plus visible au fil de 2025. En février, Reuters décrivait la manière dont une partie des Syriens laïcs et des minorités tentait de préserver une vie sociale plus libre à Damas, tout en observant avec inquiétude plusieurs signes de raidissement. L’agence citait l’incendie d’un sapin de Noël à Hama, vite condamné par les autorités, mais aussi l’apparition d’affiches encourageant les femmes à se couvrir davantage. Ces indices ne prouvaient pas l’existence d’une politique centralisée de coercition morale. Ils montraient en revanche que le nouveau contexte politique favorisait l’expression d’une norme religieuse plus intrusive, que les autorités ne combattaient qu’inégalement. La société syrienne restait diverse, mais la direction symbolique du régime devenait plus conservatrice.  

De la plage au bureau : une suite de mesures qui dessinent une ligne

Le cas des plages a marqué un tournant plus net encore. En juin 2025, Reuters a rapporté que le gouvernement syrien imposait aux femmes le port du burkini ou d’un maillot couvrant sur les plages et piscines publiques. Le décret précisait aussi que les femmes devaient revêtir une robe ample ou un vêtement couvrant hors de l’eau, tandis que les hommes devaient porter un tee-shirt dans les espaces publics hors baignade. Le texte continuait certes de ménager des exceptions pour les hôtels de luxe, clubs privés et plages haut de gamme, où des maillots occidentaux restaient permis. Mais l’orientation générale ne prêtait guère à confusion : pour la première fois depuis la chute d’Assad, le pouvoir central dictait officiellement une norme vestimentaire au nom de la décence publique. Là encore, la mécanique était révélatrice. La règle n’était pas absolue ; elle était socialement hiérarchisée. La contrainte s’appliquait surtout à l’espace public ordinaire, tandis que les espaces privés ou aisés bénéficiaient d’assouplissements. Le tournant islamique avançait donc sans abolir toute pluralité, mais en redistribuant les frontières du permis et de l’acceptable.  

Quelques mois plus tard, une autre polémique a renforcé ce diagnostic. Fin janvier 2026, une décision locale à Lattaquié a interdit aux employées du secteur public de porter du maquillage pendant leur service. Cette mesure, rapportée par des médias régionaux et reprise dans des documents officiels occidentaux sur les minorités religieuses en Syrie, a suscité une controverse immédiate. Là encore, le sujet dépasse l’apparente banalité du geste administratif. Interdire le maquillage aux fonctionnaires femmes, ce n’est pas seulement préciser un code vestimentaire professionnel. C’est injecter dans l’appareil d’État une morale genrée d’inspiration conservatrice, en faisant du corps féminin un objet explicite de réglementation publique. Même si la mesure n’était pas nationale, elle montrait comment le nouveau climat idéologique descendait vers les administrations locales et transformait des usages quotidiens en questions de conformité morale.  

La restriction de l’alcool à Damas s’inscrit exactement dans cette séquence. Le bureau, la plage, la rue, les lieux de nuit : chaque fois, le pouvoir ne ferme pas tout, n’interdit pas partout, ne formule pas toujours une doctrine complète. Il encadre, déplace, réserve, conditionne. En d’autres termes, il transforme des libertés sociales en tolérances administrées. Cette logique est importante parce qu’elle permet au régime de tenir deux discours à la fois. À l’extérieur, il peut dire qu’il n’interdit pas totalement l’alcool, qu’il n’impose pas intégralement un code islamique, qu’il protège les minorités et ménage des exceptions. À l’intérieur, il envoie un signal clair à sa base conservatrice : l’espace public doit refléter davantage une morale islamique, et les pratiques jugées contraires aux « bonnes mœurs » seront progressivement repoussées vers des marges tolérées.  

Un cadre constitutionnel qui consacre la centralité islamique

Ce tournant ne relève pas seulement d’initiatives dispersées. Il s’appuie aussi sur une base institutionnelle plus solide depuis mars 2025. Reuters a rapporté que la déclaration constitutionnelle signée par Ahmed al-Sharaa maintenait la jurisprudence islamique comme source principale du droit. Le texte préservait en parallèle certaines libertés, dont la liberté d’expression, et laissait au pouvoir la possibilité de continuer à se présenter comme transitoire, pluraliste et pragmatique. Mais le choix de réaffirmer la centralité de la jurisprudence islamique n’était pas neutre. Sous Assad, la Syrie se disait laïque dans sa pratique autoritaire, même si l’islam gardait une place juridique importante. Sous le nouvel ordre, cette place n’est pas seulement maintenue : elle est politiquement revalorisée au moment même où l’État est refondé. Cela donne une cohérence d’ensemble aux décisions apparemment sectorielles touchant les comportements, la pudeur ou la vie nocturne.  

Cette architecture explique aussi la prudence calculée du pouvoir. Dans un entretien cité par Reuters en mai 2025, Ahmed al-Sharaa évitait de prendre publiquement position de manière détaillée sur l’alcool, en expliquant que certaines questions relevaient de la loi et non d’une opinion personnelle. Cette réponse pouvait sembler évasive. Elle était en réalité très révélatrice. Le président ne voulait pas endosser trop tôt l’image d’un chef imposant d’en haut une morale religieuse intégrale. Il préférait laisser la norme émerger à travers les textes, les administrations et les ministères, ce qui rend le processus politiquement moins brutal et diplomatiquement plus défendable. La décision de Damas sur l’alcool illustre cette méthode. Ce n’est pas une grande proclamation islamiste à la télévision. C’est un décret municipal, techniquement motivé, mais parfaitement lisible sur le fond.  

L’alcool, test décisif pour les minorités et pour le modèle social

Dans la Syrie post-Assad, la question de l’alcool a pris une valeur hautement symbolique. Elle touche à la fois aux libertés individuelles, à l’économie de la nuit, au tourisme, aux usages urbains et à la place des minorités chrétiennes. C’est pourquoi chaque mesure en la matière devient un test politique. En mars 2025 déjà, des fermetures de bars et restaurants servant de l’alcool dans des zones chrétiennes de Damas avaient été partiellement annulées après un tollé public. Reuters et d’autres sources ont montré que le recul des autorités, à l’époque, avait été interprété comme le signe que le pouvoir central restait attentif à l’image qu’il renvoyait et aux lignes rouges des communautés minoritaires. Mais ce précédent peut aujourd’hui se lire autrement. Loin d’avoir clos le débat, il semble avoir conduit à une méthode plus graduelle : au lieu d’une fermeture brutale, la municipalité de Damas opte désormais pour une réglementation restrictive qui laisse subsister le commerce de l’alcool, tout en le cantonnant à des zones chrétiennes identifiées et en l’expulsant de la restauration et de la vie nocturne ordinaires.  

Ce choix n’est pas seulement juridique. Il produit un message politique sur la place des minorités dans la nouvelle Syrie. En réservant la vente d’alcool à certains quartiers chrétiens, le pouvoir ne protège pas simplement une différence confessionnelle. Il l’enferme aussi dans un cadre d’exception. Les chrétiens se voient reconnaître des espaces spécifiques où certaines pratiques demeurent admises, mais précisément parce qu’elles sont renvoyées à leur altérité communautaire. Cela revient à dire que l’alcool n’appartient plus au paysage syrien commun ; il devient une pratique tolérée dans des poches minoritaires. La logique de citoyenneté cède alors du terrain à une logique de gestion confessionnelle et morale de l’espace. Pour un régime qui affirme encore vouloir rassembler le pays, cette inflexion est lourde de conséquences.  

Vie nocturne, peur sociale et rétractation des libertés

Le raid mené contre une boîte de nuit à Damas au printemps 2025 a renforcé cette inquiétude. Reuters a raconté comment l’assaut contre un établissement nocturne avait ravivé les peurs, même si les autorités avaient ensuite condamné l’attaque et arrêté certains agresseurs. L’agence soulignait que les nouveaux dirigeants n’avaient pas, à cette date, promulgué de loi générale sur l’alcool. Pourtant, le simple fait qu’un lieu de nuit puisse être attaqué au nom d’un ordre moral implicite montrait que le problème ne se limitait pas au droit écrit. La pression sociale, l’audace nouvelle des groupes conservateurs et la fragilité du signal protecteur envoyé par l’État modifiaient déjà le comportement des acteurs économiques et culturels. Des propriétaires de bars expliquaient avoir fermé, réduit leurs activités ou laissé leur personnel à domicile par peur de nouvelles violences. Quand l’espace public devient plus menaçant, la restriction n’a même plus besoin d’être totale pour produire ses effets.  

L’évolution récente de Damas sur l’alcool prolonge ce phénomène par des voies officielles. Là où la peur sociale poussait déjà à l’autocensure, l’administration ajoute maintenant un cadre réglementaire plus strict. Le résultat est le même : la vie nocturne se rétracte, surtout dans les formes perçues comme trop visibles ou trop éloignées de la norme religieuse dominante. Cette évolution intéresse au-delà du seul secteur festif. Dans beaucoup de sociétés en transition autoritaire ou idéologique, le contrôle des bars, des clubs, des plages et de l’apparence féminine sert d’indicateur précoce du type d’ordre social que le pouvoir veut installer. La Syrie n’échappe pas à cette logique. Ce qui se joue n’est pas seulement la possibilité de boire un verre ou de danser. C’est la redéfinition de ce qu’une capitale arabe peut montrer d’elle-même dans l’espace public.  

Le pouvoir ménage l’Occident, mais parle à sa base

Reste à comprendre pourquoi ce tournant avance de manière si graduelle. La réponse tient à la double contrainte du régime. D’un côté, Ahmed al-Sharaa a besoin de rassurer l’extérieur. La Syrie a besoin d’aide, de levées de sanctions, d’investissements et d’une reconnaissance internationale minimale. Un basculement brutal vers un ordre islamiste rigide compromettrait ces objectifs, notamment vis-à-vis des Européens et des États du Golfe qui veulent une Syrie stable, pas un laboratoire idéologique. De l’autre côté, le nouveau pouvoir ne peut ignorer sa propre base sociale et militante, issue d’une mouvance islamiste qui attend des changements visibles dans l’ordre moral, les symboles publics et les comportements. La solution trouvée jusqu’ici consiste à avancer par paliers, avec un langage de « moralité publique », de « sécurité », de « plaintes locales » ou de « décence », plutôt que par une théorisation frontale de l’islamisation.  

Cette prudence explique aussi l’hétérogénéité géographique des mesures. Les exceptions prévues sur les plages pour les hôtels de luxe, la réversibilité partielle des fermetures de bars en 2025, la restriction de l’alcool à certains quartiers chrétiens au lieu d’une interdiction nationale, tout cela dessine un conservatisme souple dans sa forme mais ferme dans sa direction. Le pouvoir n’impose pas la même norme partout, parce qu’il sait que la Syrie est socialement et confessionnellement fragmentée. Il choisit donc un chemin de moindre coût politique : conserver des poches de tolérance, tout en faisant évoluer la norme générale vers davantage de conformité religieuse. Cela rend le tournant moins spectaculaire qu’en Afghanistan, par exemple, mais pas moins réel dans ses effets cumulatifs.  

Les minorités face à une promesse de protection de plus en plus étroite

Les communautés minoritaires, notamment chrétiennes, sont au cœur de ce basculement. Reuters avait déjà noté en décembre 2024 que les églises syriennes, tout en participant aux célébrations de Noël, le faisaient sous haute sécurité et dans un climat de prudence. En juin 2025, l’attentat contre l’église Mar Elias à Damas a brutalement rappelé la vulnérabilité des chrétiens face à la violence djihadiste, même si les autorités ont accusé l’État islamique et réaffirmé leur devoir de protection. Mais la sécurité physique n’est qu’une dimension du problème. L’autre dimension est civique et culturelle : un pouvoir peut protéger officiellement les minorités contre les attentats tout en restreignant progressivement leurs marges de vie sociale, leur visibilité et leurs habitudes. La question n’est donc plus seulement : les minorités sont-elles en sécurité ? Elle devient aussi : dans quel type d’espace public leur demande-t-on désormais de vivre ?  

Le rapport britannique de février 2026 sur les minorités religieuses en Syrie traduit bien ce malaise. Il mentionne des inquiétudes chrétiennes liées à la liberté religieuse, à la sécurité et à la capacité de pratiquer ouvertement leur foi. Il note aussi les préoccupations liées à l’inclusion limitée des minorités dans la fabrique du nouvel ordre politique, ainsi qu’aux restrictions sociétales, notamment la tentative de fermeture des bars de Damas en 2025. Ce type de document officiel ne décrit pas encore une persécution d’État systématique. Il enregistre quelque chose de plus diffus mais très significatif : la crainte que la Syrie post-Assad se referme progressivement autour d’une norme islamique majoritaire dont les minorités seraient tolérées, mais moins libres qu’avant dans la vie quotidienne.  

Stabilité politique ou rétrécissement culturel ?

Les partisans du nouveau pouvoir font valoir que la Syrie sort de quatorze années de guerre, que l’ordre public doit être restauré, que certaines pratiques commerciales ou festives provoquent des tensions locales et que l’État a le droit de refléter les valeurs de la majorité. Cet argument n’est pas dépourvu de prise sur une société épuisée par la violence, la crise économique et l’effondrement institutionnel. Reuters a montré en janvier 2025 que les nouveaux dirigeants menaient déjà une transformation profonde de l’économie et de l’appareil d’État, dans une logique de rupture avec les pratiques du régime Assad. Dans un tel contexte, la tentation existe de lier la reconstruction nationale à une restauration morale, présentée comme antidote au chaos. Pour une partie de la population, l’encadrement des plages, des bars ou de l’alcool peut ainsi apparaître moins comme une régression que comme un retour à un ordre jugé plus décent.  

Mais cette lecture omet un point décisif. Quand l’État commence à redéfinir l’espace public à travers des catégories de « bonnes mœurs », il ne se contente pas de pacifier. Il hiérarchise les modes de vie légitimes. Il fait peser le coût de l’ajustement sur les femmes, les minorités, les secteurs culturels et ceux qui ne se reconnaissent pas dans la norme majoritaire conservatrice. En Syrie, cette hiérarchisation prend d’autant plus de poids qu’elle s’inscrit dans un moment fondateur, celui de la reconstruction politique après la chute d’Assad. Les règles qui semblent aujourd’hui sectorielles peuvent devenir demain le socle implicite d’un nouveau contrat social. À cet égard, la vente d’alcool limitée à quelques quartiers chrétiens de Damas n’est pas seulement une affaire de licences commerciales. C’est un indice de la Syrie que le pouvoir entend normaliser.  

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