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Tribune Libre: À l’occasion des appels à la création d’un autre « Conseil Suprême »… par Vicken Ashkarian

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C’est encore une fois le patrimoine dans la capitale libanaise en plein boom immobilier qui fait tout le débat.

Suite à la montée spectaculaire des prix fonciers au Liban et la rareté de terrains disponibles sur le marché, et plus particulièrement à Beyrouth, les soucis d’ordre « sentimental » ne comptent plus. Maillon le plus faible, le Patrimoine est touché de plein fouet dans une campagne frénétique de destruction libératrice d’espace nouveau sous divers prétextes.

C’est dans cette rage de « re »-construction que les monuments historiques ont connu un sort tout aussi sombre que les vestiges archéologiques, dont le dernier exemple s’avère être le fameux site archéologique : parcelle 1398 Minet el-Hosn. « Port phénicien » pour les uns, « installation portuaire », ou encore « site phénicien » tout court, pour d’autres, il est hors de doute que celui-ci représente (ou représentait !) l’un des rares témoins des civilisations passées. Et par voie de conséquence, il n’était pas question qu’on en décide le sort du jour au lendemain et « à la cachette ». Toutefois, il est judicieux d’analyser ces atteintes contre le patrimoine au Liban dans le cadre du processus de transformation de l’environnement bâti depuis maintenant deux décennies.

Le patrimoine, que ce soit naturel, archéologique, architectural, culturel ou autre, nous renvoie très souvent aux notions de legs, d’héritage et de conservatisme. Pourtant, ce mot magique va bien au-delà de ces notions figées. Il s’agit certes d’édifices et de monuments exceptionnels, d’ouvrages architecturaux de grande importance et témoins d’une époque, que nous ont légués nos ancêtres et que nous devons laisser aux générations futures, mais aussi et surtout il s’agit des traits caractérisant un quartier ou la ville dans son ensemble, avec tous ces éléments constitutifs : le parcellaire, les réseaux viaires, les paysages, l’environnement, les activités, etc. L’intérêt patrimonial ne peut se réduire seul à la présence de monuments isolés, mais se trouve dans l’harmonie de l’ensemble des édifices et de leur relation avec l’espace et surtout avec la société qui approprie ce même espace et s’y identifie.

Au Liban, le sujet du patrimoine (urbain ou autre) et de sa préservation est devenu récurrent durant la période des grands chantiers du début des années 90 qui ont touché l’agglomération beyrouthine, et plus particulièrement son centre historique. Nombreux sont les monuments architecturaux qui ont été éradiqués sous la volonté de l’État de reconstruire, suivant la vision des acteurs de la reconstruction : rénover et en finir avec les séquelles du passé ; un passé de sous-développement, de pauvreté et de guerre. Le mot d’ordre était la modernité et le développement. À cette volonté publique sous-entendue se sont joints plus naturellement le secteur privé avide à assurer une marge de bénéfices croissante et les effets multiples de la pression immobilière, où mémoire et patrimoine se sont estompés face à la raison économique foudroyante. En vue de la rareté d’espace, la logique purement mercantiliste a pris vite le dessus, en resserrant de plus en plus l’étau sur ces joyaux archéologiques et architecturaux confinés et asphyxiés au milieu de « grands ensembles modernes ».

Pour reprendre seul l’exemple des « anciennes demeures » de la capitale,  il est à noter que celles-ci ont disparus dans un temps record sous les coups de la politique publique néolibérale, qui n’a jamais cessé d’arroser le potager du secteur immobilier, de plus en plus rentable pour l’élite politico-économique. C’est ainsi que, dans moins de trois ans, le nombre des bâtiments historiques inventoriés à Beyrouth en 1996 passe de plus de 1000 bâtiments (inventaire de l’APSAD[1]) à moins de 300 en 1998 (recensement sous la commande du CDR[2]) ; et ceci en usant des tournures et des mécanismes beaucoup plus habiles et aux résultats tout aussi catastrophiques que l’acte maladroit (sinon criminel) des responsables actuels. Par ailleurs, la décision de l’ancien ministre de la culture, M. Eddé, de geler toute construction/destruction des bâtiments inventoriés en 1996, décision prise à la hâte, n’a fait que catalyser la démolition de plusieurs centaines d’autres bâtiments tout aussi valeureux.

Ainsi, face aux cris de détresse, les appels à la création d’un « Conseil Suprême pour le Patrimoine Archéologique et Historique » ne feraient qu’ajouter un autre Conseil sur la liste de tant d’autres dans l’Administration libanaise. A cet égard, le prototype du Conseil Supérieur de l’Urbanisme est très révélateur. Cet organe public, où sont représentés plusieurs ministères et administrations (y compris des représentants du ministère de la culture) ainsi que les présidents des Ordres des Architectes et Ingénieurs (Beyrouth et Tripoli), est-il à même de résoudre le fléau de l’urbanisation anarchique et galopante dans le pays ?

En France, il a fallu un demi-siècle (après la Révolution) pour que le sauvetage des monuments historiques soit pratiqué à une grande échelle, et il a fallu plus d’un siècle (à partir des années 1830) pour qu’on passe du sauvetage des monuments à la sauvegarde des secteurs entiers. Cette prise de conscience ne s’est pas faite sans le soutien des intellectuels et contre l’avis de la plupart des élus. En faisant allusion aux multiples appels de conservation par la loi que les romantiques du XIXe siècle faisaient (dont bien sûr V. Hugo), F. Choay[3] écrit en 1992 que  « …même assortie de mesures pénales, une loi ne suffit pas ; on le constate aujourd’hui ; la préservation des monuments anciens est d’abord une mentalité ».

C’est pour dire qu’on a beau avoir un cadre législatif et institutionnel, cependant, sans une vision claire et intégrale de la reconstruction, la conservation ne mène nulle part ; comme, sans objectif de durabilité, tout développement n’est qu’éphémère et concentré dans les mains d’une élite. Plus encore, sans une révolution des mentalités et une sensibilisation à grande échelle, les « Conseils Suprêmes » restent des coquilles vides. Et qui est mieux positionné que la Société civile pour que ces soucis d’ordre « sentimental » deviennent des questions de priorité nationale ?

Vicken Ashkarian

Urbaniste

[email protected]

[1] Association pour la Protection des Sites et Anciennes Demeures au Liban, créée en 1959.

[2] Conseil pour le Développement et la Reconstruction, organe public rattaché à la présidence du Conseil des Ministres.

[3] Historienne des théories et des formes urbaines et architecturales, née à Paris.

Pour rappel, l’article du Dr. Naji Karam:  Dr. Naji Karam : Un Conseil Suprême pour gérer le Patrimoine Archéologique et Historique Libanais »

4 COMMENTAIRES

  1. Merci pour cet article, et c’est vrai qu’il faut un
    changement de mentalité pour sauver notre patrimoine. Une chose qui m’étonne
    quand-même c’est que l’article de Liban News qui dénonce les abus des cabinets
    Hariri-Saniora envers le patrimoine Libanais a disparu. Pour défendre le
    patrimoine il faut dénoncer les 150+ crimes archéologiques passés, autant que le
    crime le plus récent de Minat el Hosn.

    • Bonjour,
      Nous souhaitons répondre à votre commentaire et préciser qu’aucun article n’a été retiré de Lib
      Bien à vous

    • Hala Chaoui, actuellement on ne denonce rien on est en pleine bataille contre ce qui se passe actuellement, (vs: Layoun / qqs personnes de la DGA / promoteurs / et meme Solidaire pour certains cas etc…) depuis que Layoun, en qui nous avions beaucoup d’espoir (que ce soit ds le changement de la mentalite et dans les prises de position), a trahit la cause et se fait tirer par le bout du nez, de la part de la Mafia des Antiquites, devenant leur complice et leur assurant toute la couverture necessaire (une dizaine d’immeubles a Bey classes ont ete declasses, 1 site Archeologique detruit, 1 autre site en cours de demantelement, depot de la DGA en danger, augmentation cos batiment classe a Tripoli, aucun suivi ni preservation de pls bat. de Tripoli (entre autres) etc……) ce trop de choses a la fois (qui n’existait pas au temps, au moins des 3 predecesseurs, avec cette meme envergure) nous amene a penser qu’un complot (par action ou par omission ou meme par ignorance ou irresponsabilite)
      ) est en cours pour la disparition de tout au profit des interets prives… vu l’importance du travail en vue des batailles actuelles, tous ceux (inclus vs meme, je presume) doivent s’ateler a denoncer tout ce qui s’est passe ds le passe, et ce n’est qu’ainsi que les choses seront bien faites et que chacun qui pretend vouloir aider, son intervention serait utile…

  2. Je ne crois pas que l’auteur de cette tribune libre ait compris la proposition du Dr. Naji Karam. ce dernier parle d’un conseil pour la préservation du patrimoine qui serait décisionnaire et qui aurait pour objectif de défendre le devenir des sites archéologiques et notamment ceux qui sont menacés d’être démantelés par les promoteurs suites à des décisions de déclassement. On sait tous que des responsables libanais sont corrompus. L’idée est de mettre une sorte de garde fous pour éviter que ces personnes corrompues puissent avoir une position décisionnaires. Ce n’est donc pas la définition ni du conseil pour l’urbanisme, ni du CDR dont on connait bien les exactions mais bien et bel dans la définition d’un conseil restreint ayant un but public et non d’un organisme public. Dans le même article de Naji Karam, il convient de lui même que tout ce qui est maintenance etc… des sites reviendrait toujours à la DGA.

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