Tripoli au centre de l’intérêt libanais

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En dépit de deux grandes périodes de guerres fratricides plus ou moins courtes, le Liban nord a été relativement épargné dans les premières années de la guerre civile libanaise ; néanmoins et depuis plusieurs années, la ville de Tripoli, deuxième capitale du Liban, est le théâtre de tous les conflits du Moyen-Orient. Pire, elle est considérée comme une boite postale recevant tous les messages envoyés par les belligérants. Une atmosphère d’insécurité vient remplacer la vie paisible et sereine qui la caractérisait.

Alors que la guerre libanaise avait épargné jusque-là le patrimoine de la ville, la question qu’on se pose aujourd’hui est la suivante : va-t-il résister une fois de plus aux combats quotidiens dans la ville ou aura-t-il le même sort qu’Alep ou Bagdad ?

Par ailleurs, la centralisation qui garantissait l’essor des dernières décennies tend à disparaître. La capitale du nord qui abritait toutes les écoles catholiques, voit les établissements fermer pour rouvrir à l’intérieur des terres loin de la ville et de ses dangers ; on assiste à un exode de la population vers les villages avoisinants. Il en est de même pour beaucoup d’administrations, hôpitaux et banques. La ville est alors privée de bons nombres d’enseignes qui faisaient d’elle la deuxième capitale du Liban et celle qu’on qualifiait « de ville de la science et des savants, « madinet el ulm wa ulamah ».

Tripoli, comme les autres villes du littoral libanais, est constituée majoritairement de Chrétiens orthodoxes et de Musulmans sunnites, en plus de toutes les autres confessions libanaises qui jouissent chacune d’un ou plusieurs lieux de cultes. Elle reste néanmoins la ville où il y a le plus de mixité sociale et religieuse (même si nous sommes obligés d’admettre que la proportionnalité d’antan n’est plus d’actualité), les habitants y vivent dans une harmonie et une convivialité parfaite.

Dans les faits, la ville de Tripoli est la ville la plus pauvre du Liban et du pourtour méditerranéen : elle compte plus de 40 % de chômeurs, 30% d’élèves sont déscolarisés, et le PIB est le plus bas du monde arabe. Bien que les trois hommes les plus riches du Liban soient originaires de Tripoli, le seuil de pauvreté est largement atteint par une grande majorité de sa population.

Jusqu’aux années 1980, Tripoli se distinguait de toutes les autres villes libanaises par les coutumes ancestrales et patrimoniales. Elle se targuait d’être la ville la plus industrialisée du Liban ; les nombreuses usines nourrissaient plus de 2000 familles. Elles ont toutes fermé leurs portes, chassées par la concurrence asiatique. De plus, des métiers artisanaux existaient jusqu’à il y a une dizaine d’années (luthiers, cordonniers, couturiers, aiguiseurs, chalcographistes, matelassiers etc.). Ces métiers ont disparu ou sont en voie de disparition. Même les couturiers qui faisaient la fierté du Khan, ont fermé boutique ou ont été remplacés par des boutiques de prêt-à -porter chinois ou de caftans et autres accessoires utiles à la nouvelle mode en vogue dans la ville.

Dans ce contexte morose que nous venons de citer, le très riche patrimoine de la ville est le principal secteur qui en pâtit.

Quelle surprise de constater que bon nombre de Libanais ne connaissent pas le patrimoine de leurs villes, plus de la moitié vous paraîtront surpris d’apprendre que : Tripoli est la ville la plus riche de la côte Est de la méditerranée en nombre de vestiges, (pas moins de 160 sites visitables), et qu’elle est la deuxième ville après le Caire, en vestiges mameloukes. Nombreux sont ceux qui ignorent qu’à Tripoli, en plus des vestiges de l’Antiquité phénicienne grecque et romaine, Croisés, Mameloukes, Fatimides, Ottomans et Français y ont laissé des traces indélébiles dans le patrimoine bâti : Souks et khans spécialisés, caravansérails, hammams, madrassa, églises, mosquées, stèles, chapiteaux, caves, écriteaux, gare, châteaux forts, palais et immeubles, sans oublier leurs influences sur le patrimoine immatériel, culinaire, social et religieux.

Les exemples patrimoniaux pourraient être multipliés à l’infini : les bains turcs, la fabrication artisanale de la pâtisserie, du savon, de la laine, du bois, du cuivre, de la crème, de l’eau de fleur d’oranger, des épices, le chant soufi, la danse, la poésie, les arts martiaux, l’art dramatique et le conte etc., et pour cause, la société tripolitaine, s’est toujours plu dans le conformisme pour ne pas dire le conservatisme. Les us et coutumes sont considérés comme l’identité même du tripolitain. S’en éloigner, c’est se dénaturer, pire se déraciner.

Une série de problèmes menacent le patrimoine de la ville :

Tout d’abord, l’Etat libanais est complètement désintéressé de la ville malgré toute la richesse énumérée ci-haut. Or chacun sait maintenant que le patrimoine est le pétrole des pays pauvres.

 En effet, depuis la centralisation du pouvoir, toutes les décisions sont prises à Beyrouth, et par un consensus, c’est à elle que se réserve le monopole du tourisme. C’est une tradition libanaise de miser surtout sur le secteur des services pour attirer une clientèle aisée, qui est le plus souvent désintéressée de la culture et du patrimoine. À cela s’ajoute l’absence de politique patrimoniale : Aucun suivi de plan d’aménagement global, ni de schéma directeur d’aménagement du territoire. La législation inadéquate remonte à 1933. Plusieurs projets de loi en vue de sa modification ont été proposés mais aucun n’a jamais pu aboutir.

D’autre part, les collectivités locales et leurs prérogatives montrent peu d’investissements dans ce domaine, ils parlent de manque de moyens. Mais cela n’explique pas qu’ils accordent des permis de démolition sans se soucier de la valeur patrimoniale du bâtiment dont il est question.

Le peu d’intérêt que porte le citoyen à son héritage, le manque d’information, l’absence de sensibilisation et la non-valorisation du patrimoine tant au niveau éducatif que social, relèvent également de la responsabilité de l’Etat libanais.

Aucun Inventaire général n’a été fait à ce jour. Nous ne connaissons pas ce que nous avons…….

De plus la croissance urbaine anarchique et non contrôlée contribue aussi à la démolition du patrimoine tout comme le manque de moyens financiers pour entretenir le patrimoine familial et l’absence totale d’aide de l’État ou de lois protégeant le propriétaire.

Mais à cela s’ajoute les vols et saccages des bâtiments patrimoniaux et des éléments décoratifs par des bandes organisées sans foi ni loi qui les revendent. (Comme ce qu’on a connu récemment avec le palais Ajam, le palais Kastafliss, le palais Moghrabi là où se trouve la librairie al Saeh et d’innombrables autres palais, ainsi que des portes anciennes en bois, des stèles et des écriteaux qui décoraient les entrées des boutiques.

Et enfin, comme dans toutes les régions libanaises, la spéculation immobilière et la montée des prix des terrains qui encouragent les hommes d’affaire à acheter de vieux immeubles à bas prix, les démolir et reconstruire des immeubles en béton, souvent de qualité médiocre en vue de les commercialiser en optimisant leurs bénéfices. Je citerai le fameux théâtre Inja qui datait de 1886, première salle d’Opéra au Moyen-Orient dont la renommée parcourait tout le monde arabe, et bien d’autres encore.

Par Joumana Chahal Timery
Chercheur Conservateur du patrimoine
Association pour la sauvegarde du patrimoine de Tripolis (ASPT)
Présidente

Le rôle de l’Association pour la Sauvegarde du Patrimoine de Tripolis : 
L’ASPT est une association française, loi 1901, dont le siège est à Paris. Notre présence à Paris nous permet d’entretenir des contacts avec les institutions spécialisées dans le patrimoine telles que l’Unesco, le Conseil régional d’Île de France ou l’Institut du Monde arabe et de profiter de leurs expériences dans le domaine de la sauvegarde du patrimoine. Ainsi nous avons pu organiser, à Paris en 2012 et 2013, deux colloques autour de la sauvegarde du patrimoine de Tripoli, en collaboration avec chacune de ces institutions, à la suite desquels, des recommandations ont été rédigées dans des Actes qui vont paraître en avril 2014. L’une des principales recommandations est la nécessité d’effectuer un inventaire général du patrimoine bâti afin de mieux le connaître.

Notre association essaie par tous les moyens de réaliser cet inventaire.
Le problème du patrimoine libanais est tellement épineux qu’on ne peut traiter dans le cadre d’un article ; voici néanmoins quelques éléments qui m’ont parus importants pour montrer les enjeux d’une vraie politique patrimoniale libanaise qui est désormais indispensable pour remettre le pays sur pied, et qu’on ne me dise pas que ce n’est pas une priorité, car nous avons maintenant les preuves que le patrimoine est le seul point unificateur de la population. Nous avons montré ci-haut qu’il peut aussi permettre de relancer l’économie. Tripoli est la ville patrimoniale par excellence. Mettons-la (au moins au niveau patrimonial) au centre de nos intérêts avant que cela ne soit trop tard…

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