La croissance des institutions muséales libanaises « in situ » et « en ligne »

En entrant dans un musée, les objets qui jadis faisaient partie du quotidien, subissent une transformation d’usage : l’œuvre se décontextualise. L’objet devient le témoin d’une pratique, d’une époque, d’un style, etc., voire un document d’une réalité qui était extérieure au musée. Nous allons développer dans cette partie l’essor des musées libanais en exposant les obstacles que l’institution muséale libanaise connaît.

Nous aborderons aussi l’exposition comme média ainsi que les enjeux de la médiation numérique, en interrogeant l’institution muséale pour croiser encore « plus » l’actualité politique du Liban avec le numérique.

Les objets exposés deviennent des médiateurs entre deux réalités, entre un passé et un présent, entre une réalité culturelle et une autre. De cette manière, l’objet médiateur s’ajoute à l’objet signe, à l’objet témoin ou à l’objet patrimoine. Comme le disait Umberto Eco dans son essai, Le musée demain : « le musée est stratifié car il a toujours été présent dans l’histoire de la culture. Le musée est complexe car il est contradictoire. Lieu de collection, il conserve et expose, il occulte et révèle ; et la tendance à accumuler et à archiver – Le musée est vorace, écrit Eco, il détruit et reconstruit, passant de la rapine à la mémoire […] Telle est la complexité de la stratification du musée (qui est la même au niveau conceptuel) du musée ; collection, collectionnisme, archivage, interprétation, ordre, désordre, taxonomie et transmission des connaissances, mémoire, suppression, didactique, exposition. »

Avec la multiplication de créations et de réaménagements de musées et avec celle d’expositions temporaires dans le monde, le principe d’exposition est une réflexion de plus en plus approfondie. Depuis une vingtaine d’années des mutations importantes sont intervenues dans les musées et les institutions culturelles en général. La nouvelle orientation qui vise à considérer le traitement du public comme une priorité.

Mais comment définir le musée ? Par la réflexion théorique et pratique (muséologie, muséographie), par le mode conceptuel (musée, patrimoine, institution, société, éthique, muséal), par son mode de fonctionnement (objet, collection, muséalisation), par le biais de ses acteurs (profession, public) ou par les fonctions qui en découlent (préservation, recherche, communication, éducation, exposition, médiation, gestion, architecture) ?

Autant de points de vue possibles, qu’il convient de croiser pour tenter de mieux comprendre un phénomène en plein développement mondial.

Au Liban, existent déjà quelques musées privés et publics où les visiteurs découvrent la richesse et la diversité du patrimoine libanais. La liste est longue dont nombreux musées archéologiques et historiques existent déjà,  le musée Nicolas Sursock d’Art Moderne de Beyrouth, dont les bâtiments sont un pur modèle d’architecture libanaise, avec un mariage des styles italiens et ottomans, et le musée de la mémoire Beit Beyrouth, ouvert récemment au public depuis octobre 2017.

C’est en facilitant la participation des citoyens à la vie culturelle et en explorant les modalités d’expression qu’on peut parler d’une démocratie culturelle. L’enseignement fait partie de la vie du musée. Aujourd’hui, il offre un ensemble cohérent de cours, d’ateliers et de séminaires et accueille des enseignements en lien avec ses collections ou correspondant à ses domaines de recherche. Destinés essentiellement aux étudiants de master et de doctorat, les enseignements sont encadrés par une convention signée entre le musée et les établissements partenaires. Les enseignements sont généralement ouverts aux auditeurs libres, sous l’accord de l’enseignant.

En outre, le rôle du musée est de créer des unités vouées à la conception des projets de médiation, tout en dressant une politique culturelle claire et en prévoyant les moyens pour la mettre en œuvre. L’idée de développement social, économique, politique et culturel fournit un cadre « politique » et « éthique » pour guider l’action en médiation culturelle. De manière plus générale, la communication s’est progressivement imposée, à la fin du XXe siècle, comme principe moteur du fonctionnement du musée. En ce sens, le musée communique de manière spécifique par le biais d’une méthode qui lui est propre, mais aussi en utilisant toutes les autres techniques de communication au risque, peut-être, de réduire son investissement dans ce qu’il a de plus spécifique. De nombreux musées, les plus importants, disposent d’une direction des publics ou d’une direction des programmes publics qui développe les activités destinées à communiquer et à toucher divers publics plus ou moins bien ciblés, à travers des activités novatrices  ou classiques (événements, rencontres, publications, animations « hors les murs », etc.) Dans un tel contexte, les investissements très importants réalisés par de nombreux musées sur internet complètent de manière significative leur logique communicationnelle. En résultent nombre d’expositions numériques ou cyberexpositions (domaine dans lequel le musée peut présenter une expertise réelle), de catalogues mis en ligne, de forums de discussions plus ou moins sophistiqués, et d’incursions nombreuses au sein des réseaux sociaux.

 Que ce soit une errance « youtubienne », ou « googlienne », notre déambulation, ou « surf » dans le langage informatique précisément, nous plonge dans un mode d’exploration ambulatoire. « Notre comportement en tant qu’utilisateurs ou « surfeurs » est similaire aux voyageurs dans les couloirs de la RATP du métro parisien, comme l’illustre le sémioticien Jean-Marie Floch, le voyage n’est plus une simple trajectoire d’un point à l’autre, mais un parcours polysensoriel sans cesse renouvelé. On agit comme des somnambules ou flâneurs, on improvise des promenades et on recherche l’inattendu ».

Les sites les plus appréciés sont ceux qui présentent la mise en forme la plus cohérente et permettent de s’orienter efficacement vers les informations convoitées. On sait que le langage verbal s’accompagne de mimiques, d’intonations et d’expressions corporelles qui permettent d’attribuer une certaine intentionalité aux énoncés verbaux, les choix stylistiques de typographie et de mise en page permettent de hiérarchiser des parties du texte, de mettre en relief certaines unités d’information, voire même d’assigner une certaine humeur ou sensibilité au message graphique: formalisme, ludisme, urgence, caractère solennel, convivial. Ainsi les réseaux sociaux numériques, les blogs, les forums de discussion nous offrent un effet de réel très puissant. Ce sont des plates-formes tout à fait théâtrales où le virtuel semble crédibiliser le réel : des discussions hétéroclites, spontanées, auxquelles nous n’avons pas accès dans la réalité, s’y tiennent entre ingénieurs, entre boulangers, entre jeunes gens, entre commerçants, et paraissent plus vraies que nature.

En errant sur la toile, l’identité numérique des musées libanais n’est pas bien mise en valeur sur les réseaux socionumériques. Un autre obstacle : l’absence de diffusion de l’information sur le Web. La plupart des pages internet des musées libanais sont d’une qualité médiocre comme le montre le site web du Musée National de Beyrouth, relevant du Ministère de la Culture et récemment de l’association « Biladi », musée riche en civilisations, mais pauvre en médiation numérique. Un site internet est avant tout un ensemble ; la structuration de l’espace, la densité de l’espace visuel, le design et l’identité visuelle, ainsi que l’espacement et la lisibilité, tout en restant économique et sobre dans le design. Ajoutons à cela les analyses ergonomiques et communicationnelles des sites, les analyses comportementales des utilisateurs qui s’intéressent à la mesure des audiences et aux comportements en situation réelle de consultation. Si on prend le site du Musée National de Beyrouth, on remarque une faible lisibilité du texte descriptif dans toutes les sections des collections présentées par périodes, allant de la préhistoire jusqu’à la conquête arabe de la période mamelouke. Le pointeur de la souris qui devrait être le sésame qui permettant d’ouvrir les portes virtuelles et d’accéder à d’autres pages nous déçoit car les photos de petites dimensions, sont sans rôle interactif. « Les zones prêtes à cliquer » ou « hyperliées » sont quasi absentes. La force visuelle du logo n’est pas mise en valeur non plus. La page d’accueil s’ouvre sur le logo en fond noir, alors qu’il est manquant sur les pages de site. Cela aurait été plus intéressant de voir le logo transparent en filigrane sur toutes les pages du site du musée. (Voir leur site en ligne) Lisibilité typographique et mise en page en édition électronique demeurent des facteurs importants d’un site internet. Dans le domaine de l’édition digitale, la réflexion autour des problèmes de l’ergonomie visuelle se justifie plus encore, dans la mesure où la lecture électronique apparaît comme un processus spécifique dont les particularités restent à définir, tandis que l’édition d’informations en ligne tourne le dos aux règles minimum de la lisibilité que suppose le déchiffrage sur écran. Selon différentes études ergonomiques, la lecture sur écran, plus lente que sur documents papier, nécessite 30% de traitement supplémentaire.

Si l’architecture « muséale » se définit comme l’art de concevoir et d’aménager ou de construire un espace destiné à abriter les fonctions spécifiques d’un musée et, plus particulièrement, celles d’exposition, de conservation préventive et active, d’étude, de gestion et d’accueil, on constate qu’elle n’est pas bien exploitée encore au Liban alors que la plupart des musées sont de dimensions modestes.

Aujourd’hui, dans ce monde de web où réseaux sociaux, forums et pages personnelles se propagent et se triplent indéfiniment, il faudrait fournir un effort non seulement sur la forme et la pertinence du contenu mais aussi sur le médium, et prendre en compte les attentes du public. Il faudrait également que l’état libanais prenne en considération ses musées et améliore leur développement, sujet sur lequel l’interrogation persiste. Certes, le contexte libanais est différent du paysage culturel occidental et l’évolution des musées est désormais très souvent liée à des décisions politiques, car leurs mutations s’inscrivent souvent dans un contexte décisionnel. Néanmoins, la valeur culturelle de son patrimoine exige une renaissance, voire une révolution dans les années qui viennent, en pleine ébullition politique arabe.

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Haytham Daezly, originaire de Tripoli-Liban, vit et travaille à Paris. Il est Docteur en Sciences de l'information et de la communication, directeur artistique en publicité, artiste visuel et actuellement médiateur culturel auprès de l’Institut du monde arabe à Paris. Il est l'auteur de : « L’essor de la culture virtuelle au Liban, entre effervescence numérique et instabilité politique : réseaux sociaux, musique en ligne et sites institutionnels ». Mots-clés : #art #culture #médiation #numérique #TIC #Liban Pour avoir une ample idée sur son parcours professionnel et artistique, vous pouvez consulter ses pages en ligne : Lien thèse : http://theses.fr/2016LIMO0062 Lien blog : http://haythamdaezly.tumblr.com/