Samedi soir à Beyrouth. Un titre évocateur, une sorte de carte d’invitation à l’imagination de tous ceux qui ne vivent pas à Beyrouth, ou qui ne connaissent pas réellement Beyrouth. Les pubs quelques peu kitsch nichés au rez-de-chaussée d’une bâtisse traditionnelle aux trois arcades ou d’autres plus épurés et chics au dernier étage d’un immeuble contemporain sont les images qui passent dans nos têtes. Avec des heureuses troupes de jeunes et de moins jeunes bon vivants et branchés, faisant la fête dans une atmosphère épicurienne rythmée d’une fusion de styles de musiques frénétiques.

Mais non. Ce n’est pas ce Samedi soir à Beyrouth que Bernard Lavilliers rapporte dans son album éponyme de cette ambiance libanaise. L’éternel rebelle de la chanson française, après avoir vécu dans des circonstances bien particulières au Liban, aborde des causes primaires qui secouent le pays des cèdres et le reste du monde, à savoir la guerre, les droits de l’homme et le droit au travail, etc. Dans un style chaloupé, cool et vibrant. Un métissage réussi de la fougue du reggae jamaïquain à la soul music de Memphis, à travers lequel Lavilliers raconte Beyrouth qu’il prend comme point de départ pour aller vers le monde tel qu’il le perçoit avec ses soucis et ses problèmes.

Après un séjour en 1982 en plein dans un climat de guerre, Bernard Lavilliers retourne au Liban en 2005, et commence à écrire une chanson, un samedi après-midi. Le soi-même, il sort faire la fête dans la capitale libanaise, et se réveille le lendemain matin dans sa chambre d’hôtel depuis laquelle il assiste à la scène des fondamentalistes s’attaquant au consulat du Danemark suite à la publication des caricatures de Mahomet dans la presse danoise.  Ainsi naissent les morceaux Solitaire, Ordre Nouveau, Samedi soir à Beyrouth et le point de départ de tout un album ; il avait souhaité que les arrangements de la totalité de l’œuvre soit faite avec Ziad Rahbani, « le fils de Feyrouz », mais l’éclatement de la guerre de 2006 a changé la donne, et Lavilliers s’est tourné vers Memphis pour conférer un style plus international à son œuvre.

Ainsi, Samedi soir à Beyrouth ne se marie plus à nos expectations et à notre imagination d’une ambiance fêtarde. C’est dans un climat de torpeur annonçant des circonstances violentes et tourmentées à l’aube d’hostilités à venir. Lorsque la chanson s’entame, le ton est donné : la réalité ambivalente du Liban emmaillée de guerres, de divisions, d’incertitudes, de soumission à tous ces états dans une insouciance et une résignation d’un peuple solitaire, où chaque individu vit dans sa propre bulle. Lavilliers, avec sa sensibilité d’artiste, a saisi cet état d’âme enveloppant la ville mille fois victime de conflits utérins et hypnotisant aussi son peuple, toujours en attente de la prochaine calamité. Les paroles de Samedi soir à Beyrouth sont graves, inquiétantes, mais interprétées sur une musique légère et décontractée. Un peu comme la vie quotidienne des Libanais. Un peu trop même, peut-être…

Samedi soir à Beyrouth
Femmes voilées, dévoilées
Blocus sur l’autoroute
Dans leurs voitures blindées
Samedi soir à Beyrouth
Univers séparés
Solitaires sous la voûte
Céleste, foudroyée

Moitié charnelle, moitié voilée
Bien trop lointaine, beaucoup trop près
Les cloches sonnent, les minarets
Voix monotones et chapelets
Soleil rutilant des vitrines
Désintégrées par la machine
Samedi soir à Beyrouth
Cicatrices fardées

Mystérieuse et farouche
Drôle et désespérée
Samedi soir à Beyrouth
Quels que soient les quartiers
Ne veut pas croire sans doute
A la guerre annoncée

Vie souterraine, presque emmurée
Comme une reine très courtisée
Moitié charnelle, moitié rêvée
Bien trop lointaine, beaucoup trop près
Les soleils pourpres, soleils voilés
Le fantôme de la liberté

Samedi soir à Beyrouth
La nuit s’est déchirée
Personne sur l’autoroute
Solitaire, foudroyée

(Pour revoir les chansons précédentes, veuillez cliquer ici)

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Marie-Josée Rizkallah est une artiste libanaise originaire de Deir-el-Qamar. Versée dans le domaine de l’écriture depuis l’enfance, elle est l’auteur de trois recueils de poèmes et possède des écrits dans plusieurs ouvrages collectifs ainsi que dans la presse nationale et internationale. Écrivain bénévole sur le média citoyen Libnanews depuis 2006, dont elle est également cofondatrice, profondément engagée dans la sauvegarde du patrimoine libanais et dans la promotion de l'identité et de l’héritage culturel du Liban, elle a fondé l'association I.C.H.T.A.R. (Identité.Culture.Histoire.Traditions.Arts.Racines) pour le Patrimoine Libanais dont elle est actuellement présidente. Elle défend également des causes nationales qui lui touchent au cœur, loin des équations politiques étriquées. Marie-Josée est également artiste peintre et iconographe de profession, et donne des cours et des conférences sur l'Histoire et la Théologie de l'Icône ainsi que l'Expression artistique. Pour plus de détails, visitez son site: mariejoseerizkallah.com son blog: mjliban.wordpress.com et la page FB d'ICHTAR : https://www.facebook.com/I.C.H.T.A.R.lb/

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