Vient de paraître aux éditions Masadir, à Philadelphie, aux Etats-Unis, le nouvel ouvrage du Dr. Saïd Chaaya : « La franc-maçonnerie au Liban à l’époque ottomane, la tolérance face au fanatisme des Jésuites ».

Voici, en avant-première, l’interview avec l’auteur, réalisé par Jinane Milelli.


JM : Dr. Saïd Chaaya, qu’est-ce qui vous a incité à écrire un livre sur ce sujet : la franc-maçonnerie au Liban à l’époque ottomane et pourquoi en ce moment ?

SC : Ce livre est droit issu de ma thèse de doctorat en histoire contemporaine, soutenue, à Paris, à la Sorbonne. En relation avec l’ensemble de mon cursus universitaire, qui m’a conduit à m’intéresser à l’histoire, certes, mais aussi à la philosophie et à la théologie, j’ai choisi ce sujet, car d’une part il touche à tous ces domaines, mais d’autre part et surtout, il permet d’aborder des questions qui se posent encore aujourd’hui et d’évoquer des solutions auxquelles les hommes et les femmes de notre temps devraient réfléchir.

Dans cette optique, j’ai retravaillée le texte de ma thèse en vue de l’édition, sans bien sûr m’éloigner de la méthodologie scientifique mais en élaguant ce qui pourrait paraître trop abscons et en ayant en vue ce que l’on appelle « le public cultivé. »


JM : La franc-maçonnerie était-elle donc active au Liban et plus largement dans les provinces arabes de l’Empire ottoman ?

SC : Non seulement la franc-maçonnerie a été active au Liban, mais encore elle a bel et bien commencé à Beyrouth pour rayonner et se répandre un peu partout au Proche-Orient.

En effet, au moment où les missionnaires européens et nord-américains portaient leur intérêt sur le monde arabe, ils en découvraient du même toutes les potentialités tant sur le plan religieux que culturel, et pouvaient y espérer un renouveau de la foi chrétienne, qu’ils pouvaient alors trouver quelque peu recroquevillée et manquant d’audace sociale.

Or, vers le milieu du XIXe siècle, Beyrouth prend son essor et devient rapidement une ville cosmopolite qui attire diplomates, militaires, commerçants, ingénieurs, orientalistes et archéologues du monde entier. Des loges maçonniques ont été par eux implantées dans toutes les grandes villes, Beyrouth, Damas, le Caire, Alexandrie, Lattaquié, Alep, Haïfa.

Pour ce qui est du Liban, comme je le montre, textes en mains, la franc-maçonnerie s’y est solidement implantée au long de la seconde moitié du XIXe siècle et jusqu’aux années qui précédèrent la chute de l’Empire ottoman. Une maçonnerie orientée vers les débats politiques du moment s’est répandue avec le mandat français.

Je viens de mentionner Beyrouth, où se trouvaient la plus ancienne loge du monde arabe, la loge Palestine, fondée par la Grande Loge d’Écosse le 6 mai 1861, bientôt suivie par d’autres, la loge Le Liban, la loge Chaine d’union, la loge Paix, deux autres loges se constituant l’une à Tripoli, la loge Qadisha, et la seconde à Dhour Shweir au Mont Liban, la loge Sunneen, Des loges ont vu le jour à Baakline au chouf et même à Marjeyoun. Les frères de ces loges se fréquentaient volontiers, se rendant visite à l’occasion des travaux maçonniques.


JM : Qu’entendez-vous par fanatisme des jésuites utilisé comme sous-titre de l’ouvrage ?

SC : En premier lieu, il faut comprendre le terme fanatisme dans son contexte du XIXe siècle, c’est-à-dire en relation avec les chocs que l’Église catholique a vécus en Europe. Les conflits ont été importés au Liban par les missionnaires qui y ont travaillé.

Dans la seconde moitié du siècle, des intellectuels catholiques, exégètes et historiens, ont voulu soumettre à une saine critique des opinions, voire des affirmations doctrinales, dont ils contestaient la justesse ; on se souvient par exemple du prêtre et professeur Ignaz von Döllinger, chef de file des opposants au dogme de l’infaillibilité pontificale proclamée en 1870.

Les travaux des scientifiques, croyants ou non, je pense, pour ne nommer que lui, à Darwin, étaient ainsi évalués sur de nouveaux critères. Déjà sévèrement condamné en 1864 par le Syllabus du pape Pie IX qui s’élève contre la liberté des sciences et de la philosophie, tout cela allait déboucher sur ce qui a été appelé la crise moderniste, concomitante aux revendications politico-sociales qui commençaient d’agiter sérieusement l’Europe et même le Nouveau Monde.

Les Jésuites ont tôt joué au Proche-Orient le rôle de fer de lance du maintien et le cas échéant du retour à l’ancien mode de penser la théologie et de diriger l’Église catholique centrée sur Rome. Les premiers écrits imprimés contre la maçonnerie au Liban sont la production des jésuites qui ont importé le conflit vécu en Europe au Proche orient sans distinction de la particularité culturelle et politique de la région. Les Églises locales n’avaient aucun avis à ce sujet si ce n’est de suivre aveuglement et avec subordination ce que les jésuites décrétaient !

Aussi le livre de Louis Sheikho imprimé en arabe est la figure emblématique de la lutte que les jésuites vont mener au Liban contre les maçons. Ce combat cache un autre qui lui-est sous-jacent celui de combattre par proxy les Protestants et du même coup contrecarrer les intérêts des allemands, des britanniques et des américains ! Les jésuites faisaient feu de tout bois pour protéger coute que coute leurs intérêts de toute concurrence !

Ainsi, quand les francs-maçons libanais voulaient ouvrir leur monde sur une société faite de liberté, de fraternité et de progrès social, les Jésuites leur répondaient par une farouche détermination à empêcher tout progrès, accompagnée de jugements et de réprobations aussi intolérantes qu’intransigeantes, ce qu’il faut bien appeler du fanatisme. Dans mon livre, je rends compte d’événements qui en sont la preuve.


JM : On a reproché aux francs-maçons de cultiver le secret. Y en a-t-il un et si oui, de quelle nature est-il ?

SC : On a beaucoup glosé sur le secret, voire le mystère précieusement conservé par les francs-maçons. Disons-le sans détour : la franc-maçonnerie n’est pas une société secrète, elle est simplement discrète. C’est une société dans laquelle on entre par une initiation, qui comme telle, pour conserver sa valeur spirituelle, a lieu dans l’espace clos de la loge.

Quant aux travaux maçonniques, qui ont pour but de permettre à l’initié de se mieux connaître en connaissant mieux ses frères et celui de qui tous tiennent la vie, Dieu, appelé Grand Architecte de l’Univers, ils sont menés en suivant un rituel codifié, dans l’intimité d’un débat au cours duquel nul n’a crainte de s’exprimé, parce qu’il sait qu’il sera fraternellement écouté et accompagné avec bienveillance, afin de forger une opinion solide. Faut-il aussi rappeler, que la plupart des rituels maçonniques ont été divulgués, voire imprimés, et ce depuis quelque trois cents ans ? Tout le monde peut les lire et rien en ce sens n’est caché !

JM : Qui étaient ces francs-maçons, que l’on rencontrait dans ces loges ?

SC : Dans les tout premiers temps, des étrangers y étaient nombreux, puisqu’ils étaient ceux qui importèrent dans notre pays « l’art royal », comme on appelle parfois le travail maçonnique. Très tôt, dès le début, des Libanais ont cependant été initiés, rejoints par quelques autres Orientaux, Turcs ou Persans, en résidence au Liban.

Les rituels étaient au commencement conduits en français, mais très rapidement on s’est décidé à employer aussi la langue arabe, quitte pour cela à traduire les formulations originelles. Une langue, c’est une culture et parce qu’une culture, une histoire aussi. En passant à l’arabe, la franc-maçonnerie s’est inculturée chez nous.

Je souligne dans mon livre, combien elle cesse alors d’être un phénomène étranger importé, pour devenir une réalité culturelle locale. On y retrouvera d’ailleurs plusieurs grands noms de ceux qui ont construit le Liban intellectuel et politique, entre autres Ibrahim Al-Yazigi, Nassif Michaka, l’Émir Mohamad Arslan, qaimmaqam des Druzes, les poètes Khalil Gibran et Amin al-Rihani, les fondateurs et rédacteurs de journaux comme Al-Ahram par Bichara Taqla, Sawt al-Ahrar par Saïd Sabbagh et Annahar par Gibran Tueni, pour n’en citer que quelques-uns.

JM : En terre d’islam, les musulmans avaient donc leur place en franc-maçonnerie à cette époque ?

SC : Bien entendu ! Non seulement ils avaient leurs places, mais ils étaient aussi des pionniers de cette aventure humaine et spirituelle. Rappelons que parmi les fils de l’Émir Abd al-Kader al-Jazzairi, deux étaient membres de la première loge à Beyrouth, Mohamad et Mohieddine.

D’autres élites de Beyrouth, du Caire et de Damas ont rapidement participé à l’essor de la franc-maçonnerie au Proche-Orient, les noms qui pourraient être cités ne manquent pas. Cependant, je voudrais plutôt souligner la présence de plusieurs religieux musulmans actifs dans les loges, des grands réformateurs, des cheicks, par exemple Jamal Al-Din Al-Afghani, Cheick Mohamad Abdo, Cheick Youssef Al-Assir, qui fervent musulman a été l’un des traducteurs de la Bible en arabe, ce qui montre sa grande ouverture d’esprit.

Les savants musulmans, il faut le noter, étaient très motivés et convaincus par l’entreprise nouvelle, dont les loges étaient moteurs, dans laquelle ils se lançaient avec conviction en vue de dynamiser la société arabe. Il est important de ne pas oublier, que les premiers écrits, tracts et imprimés, outre les harangues, contre la franc-maçonnerie dans les provinces arabes de l’Empire ottoman n’étaient pas le fruit de l’islam, mais participaient bel et bien de l’action des Jésuites à Beyrouth. Ils s’y sont montrés, comme ailleurs, les farouches adversaires de la modernité et les premiers opposants et diffamateurs de la franc-maçonnerie au Proche-Orient.


JM : Quelles réalisations de ces hommes retenez-vous en premier lieu ?

SC : Puisque j’ai d’abord nommé l’émir Mohamad Arslan et sans exposer ici ses multiples actions en bien des domaines, je cite la Société scientifique syrienne à Beyrouth, première société de lettrés arabes qu’il a fondée en 1867, qui sera un creuset où se brassèrent idées et intuitions et où s’élaborèrent des actions bientôt mises en pratiques.

Or, la divulgation des idées nouvelles s’est faite grâce à l’imprimerie et aux journaux et revues fondés et dirigés par d’autres francs-maçons, Chahine Makarios nommé à l’instant et encore Faris Nimr, et par des hommes de lettres et pédagogues tels Yaakoub Sarrouf et Girgi Zaydan, Amin al-Rihani et Maroun Abboud tous francs-maçons et tant d’autres poètes, écrivains et intellectuels. Ces noms cités m’amènent à parler des écoles et du combat mené par les francs-maçons pour l’école libre, émancipée de la tutelle des religieux, de quelque confession ou religion qu’ils puissent être.

Qu’on n’imagine pas, toutefois, que ces hommes étaient athées et réclamaient la mort de Dieu ! Sait-on que ce sont des francs-maçons, dont je parle dans mon livre, qui se sont attelés à la traduction de la Bible en arabe, et l’ont publiée à l’aide de caractères d’imprimerie facilement lisibles par tous, et l’ont largement distribuée dans tous le Bilad al-Sham ?


JM : Précisément, à propos de la Bible, les francs-maçons croient donc en Dieu ?

SC : La franc-maçonnerie est une société initiatique, qui sous le couvert de symboles et d’emblèmes, travaillant « à la gloire du Grand Architecte de l’Univers », vise à mener ses membres à se découvrir mieux, pour mieux tenir leur place dans la société des hommes. Or, comment mieux se comprendre, qu’en se comprenant comme un vis-à-vis du Dieu, qui nous a appelés à la vie en qui nous croyons ?

Pour cela, la franc-maçonnerie de tradition exige la foi en ce Dieu révélé qu’elle désigne comme étant le Grand Architecte. Cela, afin que chaque croyant puisse y reconnaître le Dieu qu’il prie et en qui il place son espérance, qui se révèle dans la Bible, l’Évangile, le Coran ou les livres saints de toute autre religion révélée. Si les francs-maçons croient donc en Dieu, en loge ils s’abstiennent de tout dogmatisme. De la sorte peuvent s’y retrouver tous les hommes de bonne volonté, prêts à tendre la main dans le geste de la prière comme dans celui de la solidarité !


JM : Et ceux qui ne sont pas de bonne volonté ?

SC : Ceux-là se manifestent non sans ardeur et même violence contre la franc-maçonnerie en général et contre les francs-maçons en particulier. Je montre, dans mon livre, quels ont été les grands adversaires de la franc-maçonnerie au Liban : les Jésuites, je viens d’en parler ! L’islam n’avait aucune rancune contre la franc-maçonnerie.

En revanche, l’influence des Jésuites était telle auprès des Églises chrétiennes orientales et du même coup sur tout leur entourage musulman, que la haine s’est subrepticement diffusée durant des décennies. Les Jésuites réglaient ainsi leurs vieux comptes avec la laïcité occidentale et les francs-maçons de l’Europe en se vengeant des francs-maçons en Orient ! J’ajoute, que n’a pas été en reste leur antagonisme aux Églises protestantes, dont les missionnaires à cette époque jouaient chez nous un rôle fondamental dans l’éducation populaire et dans la santé, et qui pour plusieurs d’entre eux étaient francs-maçons, tels Cornelius van Dyck, Eli Smith, Simeon Calhoun, sans oublier les fondateurs du Syrian Protestant College, devenu l’Université Américaine de Beyrouth.


Je rapporte plusieurs événements, je cite des documents, qui révèlent combien ils se sont évertués à détruire, quand les francs-maçons construisaient, n’hésitant pas à recourir aux manœuvres les plus perverses. C’est qu’ils avaient compris, qu’il y avait là un risque pour la mainmise qu’ils exerçaient – ou s’efforçaient d’exercer – sur les consciences, avec les revenus qu’ils en espéraient.

L’affaire de l’école laïque en est un exemple. Ils condamnaient alors le fait que, dans les loges, toutes les religions étaient placées sur un rang d’égalité, et peu importe que l’on soit chrétien ou musulman ; catholique, orthodoxe ou protestant ; druze, chiite ou sunnite ! Dans les loges, en effet, la vérité est regardée en ses nuances, qui n’excluent pas qu’elle soit une. D’où, pour les francs-maçons une recherche constante du dialogue et un rejet catégorique de l’intolérance et du fanatisme, qui l’accompagne.


JM : Vous parlez de ce qui s’est passé au Liban il y a un siècle ou un siècle et demi. Qu’apporte votre livre aujourd’hui ?

SC : Notre époque n’est pas moins bouleversée, que celle qu’a connue la fin de l’Empire ottoman. Guerres, problèmes identitaires, déplacements de populations, exodes, crises économiques, à quoi s’ajoutent les problèmes climatiques… Les hommes que l’on voit penser et agir dans les pages de ce livre, nous invitent aujourd’hui à nous unir dans le noble but de nous écouter, afin d’imaginer comment sortir du marasme, ce qui ne se fera que si nous sommes prêts pour le travail commun, dans la concorde et la solidarité fraternelle.

Il est grand temps, aujourd’hui, pour la réflexion, à condition qu’elle débouche sur l’action !

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Jinane Chaker-Sultani Milelli est une éditrice et auteur franco-libanaise. Née à Beyrouth, Jinane Chaker-Sultani Milelli a fait ses études supérieures en France. Sociologue de formation [pédagogie et sciences de l’éducation] et titulaire d’un doctorat PHD [janvier 1990], en Anthropologie, Ethnologie politique et Sciences des Religions, elle s’oriente vers le management stratégique des ressources humaines [diplôme d’ingénieur et doctorat 3e cycle en 1994] puis s’affirme dans la méthodologie de prise de décision en management par construction de projet [1998].