
De la victoire tactique américaine à la révolution stratégique du Golfe
Cette guerre entre les États-Unis, Israël et l’Iran a révélé quelque chose de plus profond qu’un simple affrontement militaire. Elle a révélé une transformation du système international : le passage progressif d’un monde d’empires à un monde de réseaux.
Derrière les missiles, les frappes aériennes, les négociations secrètes et les déclarations officielles, une réalité plus discrète est apparue. La puissance ne se mesure plus seulement à la capacité de détruire ou de vaincre. Elle se mesure également à la capacité de durer, de s’adapter, de construire des réseaux et de multiplier ses options stratégiques.
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Comme souvent dans l’histoire, les contemporains ont regardé les événements tandis que les transformations profondes se déroulaient en arrière-plan.
La première leçon de cette guerre concerne la différence fondamentale entre tactique et stratégie.
La tactique répond à une question simple : comment gagner une bataille ?
La stratégie répond à une question beaucoup plus difficile : que faire de cette victoire ?
Sur le plan tactique, les États-Unis ont démontré une supériorité incontestable. Leur capacité de projection militaire, leur maîtrise du renseignement, leur technologie et leur coordination opérationnelle demeurent sans équivalent. Israël a lui aussi démontré une remarquable efficacité dans sa capacité à identifier, frapper et neutraliser certaines menaces.
Mais lorsque les armes se taisent, la question stratégique demeure.
L’Iran est toujours là.
Ses institutions sont toujours là.
Ses Pasdarans sont toujours là.
Son influence régionale, bien qu’affaiblie, demeure présente.
Autrement dit, la bataille a été gagnée, mais la transformation recherchée ne s’est pas produite.
Ce phénomène n’est pas nouveau dans l’histoire.
Napoléon entra à Moscou mais perdit la Russie.
Les États-Unis remportèrent l’essentiel des batailles au Vietnam mais ne transformèrent pas l’issue politique du conflit.
L’Afghanistan connut vingt années de domination militaire occidentale avant de revenir à son point de départ.
Les victoires tactiques sont visibles immédiatement.
Les résultats stratégiques ne se révèlent que des années plus tard.
L’une des raisons de cette résilience tient à la nature même de l’Iran.
Une grande partie des analyses occidentales continue à observer l’Iran comme un simple régime autoritaire. Or l’Iran est davantage qu’un régime. C’est une civilisation.
Une continuité historique de plus de deux mille ans.
Des empires se sont succédé.
Des dynasties sont apparues puis ont disparu.
Des idéologies ont changé.
Mais l’identité perse a survécu.
Cette profondeur historique produit une capacité de résilience exceptionnelle.
Le système iranien repose sur plusieurs niveaux de pouvoir : le Guide suprême, les Pasdarans, les Bassidjis, l’armée régulière et l’appareil administratif de l’État. Cette architecture crée une forme de redondance institutionnelle. Lorsqu’une composante est affaiblie, les autres prennent le relais.
L’objectif iranien n’était pas nécessairement de gagner la guerre.
L’objectif était de survivre.
Et dans les conflits longs, survivre constitue souvent une forme de victoire.
Pourtant, la véritable surprise de cette guerre ne se trouve peut-être ni à Washington, ni à Téhéran, ni à Jérusalem.
Elle se trouve dans les capitales du Golfe.
À Riyad.
À Abou Dhabi.
À Doha.
À Mascate.
À Koweït City.
Depuis plusieurs décennies, les monarchies du Golfe vivaient selon une équation relativement simple : sécurité américaine contre stabilité régionale et coopération énergétique.
Cette équation semblait presque naturelle.
Puis plusieurs événements ont progressivement modifié cette perception.
L’attaque d’Abqaiq.
Le retrait américain d’Afghanistan.
Puis cette guerre.
Le problème n’est pas la puissance américaine. Personne dans la région ne doute sérieusement de cette puissance.
Le problème est devenu la prévisibilité.
Plus précisément encore : la permanence.
Les dirigeants du Golfe ont compris qu’un allié peut être extrêmement puissant sans être automatiquement disponible dans toutes les circonstances.
Cette prise de conscience a déclenché une révolution intellectuelle silencieuse.
Le Golfe a commencé à raisonner comme un gestionnaire d’actifs.
Tout investisseur expérimenté sait qu’un portefeuille concentré est vulnérable, même lorsqu’il repose sur un excellent actif.
La diversification réduit le risque.
Les États du Golfe appliquent désormais cette logique à la géopolitique.
Les États-Unis demeurent un partenaire essentiel.
Mais ils ne sont plus l’unique option.
La Chine devient un partenaire.
L’Inde devient un partenaire.
L’Europe demeure présente.
Les relations régionales se développent.
La Turquie est prise en compte.
Même l’Iran redevient parfois un interlocuteur.
Cette stratégie ne repose ni sur l’idéologie ni sur l’émotion.
Elle repose sur la gestion du risque.
La souveraineté du XXIe siècle ressemble de plus en plus à un portefeuille bien construit.
La Chine a parfaitement compris cette évolution.
Pendant que les autres géraient la crise, Pékin poursuivait sa trajectoire.
La force de la Chine réside moins dans sa puissance militaire que dans sa capacité à penser sur plusieurs décennies.
Là où les démocraties raisonnent souvent à l’échelle électorale, Pékin raisonne à l’échelle historique.
Les Routes de la Soie illustrent parfaitement cette logique.
La Chine ne cherche pas uniquement à contrôler.
Elle cherche à connecter.
Ports.
Infrastructures.
Corridors logistiques.
Réseaux énergétiques.
Flux commerciaux.
Données.
La puissance provient désormais de la centralité autant que de la domination.
La Chine ne cherche pas nécessairement à gagner les guerres.
Elle cherche à gagner le temps.
Face à elle, l’Europe apparaît comme un paradoxe.
Jamais une région n’a disposé d’autant d’atouts.
Une immense économie.
Une monnaie internationale.
Des universités prestigieuses.
Une qualité institutionnelle remarquable.
Et pourtant, lorsqu’une crise géopolitique éclate, l’Europe peine souvent à parler d’une seule voix.
Son problème n’est pas économique.
Il est stratégique.
Comment transformer un marché en puissance ?
Comment transformer une union en volonté politique ?
La réponse demeure inachevée.
Puis apparaît le cas du Liban.
À première vue, le Liban semble être l’un des grands perdants de l’histoire moderne.
Pourtant, il représente également un laboratoire fascinant.
Le monde qui émerge devient de plus en plus complexe.
Les identités se superposent.
Les influences se croisent.
Les appartenances se multiplient.
Sous cet angle, le XXIe siècle ressemble progressivement davantage au Liban qu’aux anciens États-nations homogènes.
Mais cette richesse comporte un risque.
Celui de chercher constamment à l’extérieur ce qui devrait être construit à l’intérieur.
C’est ici que la comparaison avec Singapour devient éclairante.
Dans les années 1950 et 1960, Singapour était traversée par plusieurs influences contradictoires.
Chinoise.
Indienne.
Malaisienne.
Britannique.
Le jour où les dirigeants singapouriens décidèrent que l’intérêt de Singapour devait passer avant toutes les autres affiliations, l’État put véritablement émerger.
Le Liban demeure aujourd’hui confronté à la même question.
Non pas : qui nous protégera ?
Mais : que voulons-nous construire ensemble ?
Car aucune alliance extérieure ne remplace un projet national.
Derrière toutes ces évolutions se cache une transformation encore plus profonde.
Le monde cesse progressivement d’être organisé comme un empire.
Il devient un réseau.
Pendant des siècles, la puissance fut verticale.
Aujourd’hui, elle devient horizontale.
Les acteurs les plus performants ne cherchent plus nécessairement à dominer.
Ils cherchent à devenir indispensables.
Singapour.
Dubaï.
Le Qatar.
Les grands hubs financiers.
Les grands hubs logistiques.
Tous fonctionnent selon cette logique.
La centralité remplace progressivement la domination.
Cette transformation modifie également la définition même de la souveraineté.
Pendant longtemps, être souverain signifiait ne dépendre de personne.
Cette définition n’est plus adaptée.
Personne n’est totalement indépendant.
La véritable souveraineté consiste désormais à dépendre de suffisamment d’acteurs pour n’être prisonnier d’aucun.
C’est précisément ce que construit aujourd’hui le Golfe.
Et c’est peut-être la principale conséquence stratégique de cette guerre.
Tableau géopolitique de la guerre
Acteur Victoire tactique Victoire stratégique Note /100
Chine Faible Très forte 95
Iran Moyenne Forte 88
Oman Faible Très forte 85
Qatar Faible Forte 82
Émirats Arabes Unis Faible Forte 80
Arabie Saoudite Faible Forte 78
États-Unis Très forte Moyenne 62
Koweït Faible Moyenne 60
Liban Faible Limitée 55
Russie Faible Limitée 52
Bahreïn Faible Limitée 50
Hezbollah Très faible Faible 40
Europe Très faible Faible 35
Israël Forte Très faible 30
Ce classement ne mesure pas la puissance brute.
Il mesure le repositionnement stratégique produit par la guerre.
Et c’est précisément ce qui le rend intéressant.
Au terme de cette analyse, quatre conclusions s’imposent.
Les États-Unis ont gagné la guerre tactique.
L’Iran a gagné la guerre de la survie.
La Chine a gagné la guerre du temps.
Le Golfe a gagné la guerre des options.
Mais la leçon la plus profonde est peut-être ailleurs.
Les empires ont construit le monde moderne.
Les réseaux construiront probablement le monde qui vient.
Les empires recherchaient la domination.
Les réseaux recherchent la centralité.
Les empires exigeaient l’alignement.
Les réseaux récompensent la diversification.
Les empires promettaient la protection.
Les réseaux offrent des options.
Cette guerre n’a peut-être pas changé l’Iran.
Elle a peut-être changé la manière dont le Moyen-Orient pense sa sécurité, sa souveraineté et son avenir.
Les missiles ont cessé de voler.
Les idées, elles, commencent seulement leur voyage.
Bernard Raymond Jabre


