
Nawaf Salam à Paris ne place pas seulement l’armée libanaise au cœur d’une discussion bilatérale avec la France. Il la place au centre d’une équation beaucoup plus vaste : retrait israélien du Sud, avenir de la force internationale, retour des déplacés, reconstruction des villages et rétablissement de l’État comme autorité unique sur son territoire. Dans une séquence dominée par l’accord régional entre Washington et Téhéran, le premier ministre libanais cherche à traduire la souveraineté en moyens concrets. Un communiqué ne tient pas une frontière. Une résolution ne sécurise pas une route. Une promesse de cessez-le-feu ne suffit pas à rassurer les familles du Sud. Pour que l’État revienne, il faut une force nationale capable d’être présente, équipée, payée, mobile et politiquement couverte.
La visite parisienne intervient alors que le Sud-Liban reste instable. Selon des informations de presse, Israël discute avec les États-Unis du maintien d’une présence militaire dans certaines zones du Sud, malgré les dispositions de l’accord régional qui réaffirment l’intégrité territoriale libanaise. Cette donnée pèse sur toutes les conversations. Beyrouth ne peut pas parler de retour à la normale si l’armée israélienne conserve des positions. Paris ne peut pas parler de stabilisation si les villages restent sous la menace des drones, des frappes ou d’une zone de sécurité imposée de fait. La diplomatie de Nawaf Salam part donc d’un constat simple : le retrait israélien et le renforcement de l’armée libanaise ne sont pas deux dossiers séparés. Ils forment une seule condition de souveraineté.
Une visite française dans un moment de bascule
Paris offre à Nawaf Salam un relais politique utile. Emmanuel Macron a déjà reçu le premier ministre libanais à l’Élysée dans une séquence marquée par les tensions persistantes au Proche-Orient et par la fragilité du cessez-le-feu au Liban. L’Élysée a alors rappelé l’attachement français au respect plein et entier de ce cessez-le-feu, tout en liant la stabilisation du pays à sa souveraineté, à sa reconstruction et à ses réformes. Cette ligne française sert aujourd’hui de cadre au nouveau moment diplomatique.
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Le déplacement de Salam ne vise pas seulement à obtenir des déclarations de soutien. Le Liban en a déjà reçu beaucoup. Il cherche des capacités. Le pays doit faire face à une série de tâches simultanées : accompagner le retour des déplacés, documenter les destructions, remettre les services essentiels en état, défendre sa position au Conseil de sécurité, maintenir la coordination avec la FINUL et préparer le déploiement plus large de son armée. Chacune de ces tâches exige des moyens, une chaîne de commandement claire et une protection politique internationale.
La France peut agir sur plusieurs niveaux. Elle peut plaider auprès de ses partenaires européens. Elle peut soutenir l’armée libanaise par des équipements, de la formation et une mobilisation diplomatique. Elle peut défendre le rôle de la force internationale. Elle peut aussi rappeler à Israël que le maintien d’une présence militaire au Sud-Liban contredit toute logique de stabilisation. Mais Paris ne peut pas remplacer Washington. Les États-Unis restent l’acteur qui dispose du levier le plus direct sur Israël.
Cette limite française explique l’utilité, mais aussi l’insuffisance, de la visite. Salam cherche à multiplier les points d’appui. Il ne peut pas se contenter d’un seul parrain. Paris apporte le langage de la souveraineté. Washington peut peser sur l’armée israélienne. Doha peut contribuer au financement. Les Nations unies donnent le cadre légal. Le gouvernement libanais tente de faire tenir ensemble ces canaux sans perdre son autonomie.
L’armée libanaise, pivot du retour de l’État au Sud
L’armée libanaise est au centre des discussions parce qu’elle est la seule institution capable d’incarner l’État au Sud. Les ministères peuvent gérer les aides. Les municipalités peuvent recenser les dégâts. Les diplomates peuvent négocier. Mais sur les routes, dans les villages et près de la Ligne bleue, la souveraineté prend une forme concrète : des unités déployées, des postes tenus, des patrouilles régulières, une coordination avec les habitants, une capacité de réaction et une relation organisée avec la FINUL.
Cette fonction est plus politique que militaire. Une armée faible ou absente laisse le terrain à d’autres acteurs. Israël peut alors justifier sa présence par le vide sécuritaire. Le Hezbollah peut justifier ses armes par l’incapacité de l’État à protéger les villages. Les puissances étrangères peuvent discuter du Liban sans lui. À l’inverse, une armée visible, soutenue et reconnue donne au gouvernement un argument : le territoire peut être tenu par l’État, non par une force étrangère ou par un parti armé.
Ce raisonnement ne signifie pas que l’armée peut régler seule le dossier du Hezbollah. Le débat sur les armes reste politique, national et régional. Il ne peut pas être imposé par une simple décision administrative. Mais l’armée peut créer le cadre nécessaire à ce débat. Elle peut sécuriser le terrain après un retrait israélien, réduire les prétextes de maintien militaire étranger et offrir une alternative nationale à la logique des milices.
C’est pourquoi la question des moyens devient centrale. Les Forces armées libanaises ont besoin de véhicules, de carburant, de transmissions, de pièces détachées, de moyens de surveillance, d’unités de génie, de capacités de déminage et d’une logistique durable. Elles ont aussi besoin de salaires suffisants pour préserver la cohésion interne. Dans un pays marqué par l’effondrement financier, soutenir l’armée ne consiste pas seulement à livrer du matériel. Il faut maintenir une institution debout.
La FINUL, filet de sécurité ou transition fragile
La visite de Salam à Paris intervient aussi dans un moment d’incertitude autour de la FINUL. La force des Nations unies reste l’un des rares instruments internationaux présents au Sud-Liban. Elle ne remplace pas l’armée libanaise. Elle n’a pas empêché toutes les violations. Elle subit des critiques israéliennes et des contraintes opérationnelles. Mais son affaiblissement brutal créerait un vide dangereux.
Nawaf Salam a déjà affirmé, lors d’un déplacement à Paris rapporté par l’AFP, que le Liban aurait encore besoin d’une présence internationale, de préférence onusienne, après le départ ou la transformation de la FINUL. Cette position repose sur un constat réaliste : le Sud ne peut pas passer en quelques semaines d’une guerre ouverte à une sécurité entièrement nationale sans appui extérieur. Une force internationale, même imparfaite, offre une surveillance, un canal de liaison et une forme de neutralité dont Beyrouth a besoin.
La question n’est donc pas de choisir entre l’armée libanaise et la FINUL. Il faut articuler les deux. L’armée doit être l’acteur souverain. La FINUL doit être le soutien international, l’observateur et le mécanisme de liaison. Cette complémentarité peut fonctionner seulement si le mandat est clair, si les règles d’engagement sont comprises et si les partenaires internationaux ne traitent pas la force onusienne comme un substitut à l’État.
Paris a un intérêt direct dans ce dossier. La France participe à la force internationale et a payé un coût humain dans le Sud-Liban. La mort de soldats de la paix dans la région a renforcé l’inquiétude sur la sécurité de la mission et sur les conditions de son maintien. Dans ce contexte, soutenir l’armée libanaise devient aussi une manière de protéger l’avenir d’une présence internationale utile, mais vulnérable.
Retrait israélien : la condition sans laquelle tout bloque
La centralité de l’armée ne doit pas masquer le préalable principal : le retrait israélien. Sans retrait, le déploiement libanais restera incomplet. Sans retrait, le Hezbollah conservera son argument principal. Sans retrait, les habitants du Sud resteront suspendus à la décision militaire d’un État voisin. Sans retrait, Paris, Washington et les Nations unies pourront parler de souveraineté, mais le terrain dira autre chose.
Des responsables israéliens justifient le maintien de positions au Sud par des considérations sécuritaires. Ils évoquent des zones stratégiques, la protection du nord d’Israël et la nécessité d’empêcher le Hezbollah de se réinstaller près de la frontière. Cette lecture répond à une inquiétude réelle de la société israélienne. Mais elle entre en collision avec le droit du Liban à contrôler son territoire.
Pour Beyrouth, la logique doit être inversée. Le retrait israélien doit permettre le déploiement de l’armée, puis l’ouverture d’un débat national sur les armes et la stratégie de défense. Si l’on exige d’abord le désarmement du Hezbollah alors qu’Israël reste présent, l’État libanais risque l’explosion interne. Si l’on ne parle jamais des armes après le retrait, l’État restera incomplet. La difficulté n’est pas seulement le principe. Elle est le calendrier.
La diplomatie de Salam consiste donc à défendre une séquence. Première étape : arrêt vérifiable des frappes et des violations. Deuxième étape : retrait israélien complet. Troisième étape : déploiement renforcé de l’armée avec appui international. Quatrième étape : retour des déplacés et reconstruction. Cinquième étape : dialogue national sur le monopole de la force et la stratégie de défense. Cette séquence peut être contestée. Elle a le mérite d’éviter le piège d’un débat lancé sous occupation.
Des besoins financiers que le Liban ne peut pas couvrir seul
La souveraineté a un coût. L’État libanais, affaibli par des années de crise financière, ne peut pas assumer seul la montée en puissance de son armée ni la reconstruction du Sud. Selon des informations rapportées lors de précédents échanges franco-libanais, Nawaf Salam a évoqué des besoins humanitaires considérables pour les mois à venir. Ces besoins s’ajoutent aux dépenses militaires, sociales et administratives nécessaires à la stabilisation.
L’aide internationale doit donc éviter deux erreurs. La première serait de financer uniquement l’urgence humanitaire sans renforcer l’État. Cela soulagerait des familles, mais laisserait le terrain sécuritaire inchangé. La seconde serait de financer uniquement l’armée sans répondre aux besoins civils. Cela créerait une souveraineté armée, mais socialement fragile. Le Sud a besoin des deux : sécurité et vie quotidienne.
La dimension qatarie peut jouer ici un rôle majeur. Doha dispose de moyens financiers et d’une capacité de médiation que Beyrouth peut utiliser. Le Qatar peut contribuer à soutenir les soldes, l’équipement, la logistique ou des programmes civils liés au retour. Mais cette aide doit s’inscrire dans une feuille de route nationale. Elle ne doit pas produire une dépendance nouvelle ni multiplier les circuits parallèles.
La France peut servir de plateforme. Une conférence de soutien à l’armée libanaise et aux forces de sécurité, évoquée par plusieurs médias et responsables, pourrait réunir des engagements européens, arabes et internationaux. Mais une conférence ne suffira pas si elle ne débouche pas sur des livraisons, des financements pluriannuels, un suivi et des indicateurs précis. L’armée libanaise n’a pas besoin d’une photo de famille. Elle a besoin de moyens opérationnels.
Salam entre soutien extérieur et équilibre interne
Nawaf Salam doit aussi gérer une équation politique intérieure. Parler à Paris, Washington ou Doha ne suffit pas. Le premier ministre doit convaincre les forces libanaises que le renforcement de l’armée ne vise pas une faction contre une autre, mais l’État contre le vide. Cette nuance est décisive. Si le soutien à l’armée est perçu comme une pression occidentale contre le Hezbollah avant le retrait israélien, il risque de polariser davantage le pays. S’il est présenté comme un instrument de souveraineté après le retrait, il peut rassembler plus largement.
La position de Salam repose sur une prudence institutionnelle. Il ne promet pas que l’armée réglera seule toutes les contradictions libanaises. Il cherche à lui donner une place centrale dans une transition. Cette approche peut paraître lente. Elle répond pourtant à la fragilité du pays. Le Liban ne peut pas supporter une guerre interne sur la question des armes au moment où le Sud est détruit, où les déplacés reviennent et où Israël conserve une capacité de frappe.
Cette prudence ne doit pas devenir immobilisme. Le gouvernement devra rapidement produire un plan. Il devra indiquer où l’armée doit se déployer, avec quels moyens, dans quels délais, sous quelle coordination avec la FINUL et avec quels engagements internationaux. Il devra aussi préparer un cadre politique pour la suite. La souveraineté ne peut pas rester une formule répétée à chaque déplacement officiel.
L’enjeu est d’autant plus élevé que l’accord régional entre Washington et Téhéran peut modifier les rapports de force. Si les États-Unis imposent une désescalade à Israël et si l’Iran encourage la retenue du Hezbollah, une fenêtre s’ouvrira pour l’État libanais. Si l’un des deux parrains échoue, le Liban risque de revenir à la confrontation. Salam cherche donc à préparer l’État à saisir une opportunité qui peut être courte.
La crédibilité de l’État se jouera sur le terrain
L’article peut se résumer ainsi : l’armée libanaise est au centre des discussions diplomatiques parce qu’elle est au centre du retour de l’État au Sud. Sans elle, le retrait israélien peut créer un vide. Sans retrait, elle ne peut pas se déployer pleinement. Sans FINUL ou présence internationale, elle risque d’être exposée. Sans financement, elle restera fragile. Sans consensus politique, elle sera instrumentalisée.
Paris est un passage utile, mais pas une destination finale. La vraie mesure de la visite de Nawaf Salam ne sera pas le communiqué de l’Élysée. Elle sera visible dans les villages du Sud : postes réactivés, routes sécurisées, habitants rassurés, coordination avec les municipalités, documentation des violations, retour progressif des services et capacité à empêcher que la guerre ne reprenne par incident.
La France peut aider à structurer cette transition. Elle peut pousser ses partenaires à soutenir l’armée. Elle peut défendre une présence internationale au Sud. Elle peut rappeler que le désarmement du Hezbollah doit être traité par les Libanais et non imposé sous occupation. Mais le Liban devra lui-même définir la séquence, assumer les choix et éviter que l’aide extérieure ne remplace la décision nationale.
Le déplacement de Salam à Paris dit donc quelque chose du moment libanais. Le pays veut redevenir sujet de sa propre sécurité. Il ne veut plus être seulement l’espace où Israël frappe, où l’Iran négocie, où les États-Unis arbitrent et où la France plaide. L’armée est appelée à devenir le visage concret de cette ambition. Reste à savoir si les partenaires du Liban lui donneront les moyens d’exister au Sud, et si les forces libanaises accepteront que le retour de l’État ne soit plus seulement une promesse, mais une organisation visible sur le terrain.


