Les derniers articles

Articles liés

Le gouvernement recule sur la taxe des importations : soulagement ou aveu d’improvisation ?

- Advertisement -

Un prélèvement de 2 % à 3 % qui a pris tout le monde de court

Au début de l’été 2026, les importateurs libanais ont appris, via un décret ministériel, qu’une nouvelle taxe s’appliquerait à leurs opérations. Selon ce texte, un prélèvement pouvant aller de 2 % à 3 % devait être facturé sur la valeur de la plupart des marchandises entrant au Liban. D’après des informations officielles, le dispositif poursuivait deux objectifs : renflouer les caisses de l’État et inciter les entreprises à remplir leurs obligations fiscales en matière d’impôt sur le revenu et de TVA . Le ministère des Finances expliquait que cette contribution serait réclamée aux opérateurs qui n’avaient pas soumis leurs déclarations fiscales pendant trois années consécutives, mais les modalités restaient floues. Les organisations patronales, elles, dénonçaient une mesure « illogique », appliquée sans concertation et susceptible de pénaliser les sociétés respectueuses des règles.

Dans l’article 31 du projet de budget pour 2026, approuvé par le Conseil des ministres à la rentrée précédente, la taxe était présentée comme un « acompte » remboursable après régularisation des déclarations fiscales . Or, de nombreux importateurs ont expliqué ne jamais avoir bénéficié d’un remboursement dans les années précédentes. Le mécanisme revenait donc, pour eux, à une véritable hausse de la fiscalité. Des économistes ont souligné que le Liban avait déjà l’un des systèmes fiscaux les plus lourds de la région pour les entreprises formelles ; l’introduction de ce prélèvement risquait d’accroître la pression sur un tissu économique exsangue.

Un effet immédiat sur les prix et l’inflation

Les premières réactions à l’annonce de la taxe ont été alarmistes. Le syndicat des importateurs, qui représente notamment les entreprises du secteur agroalimentaire, a indiqué qu’une surtaxe de 2 % à 3 % sur les produits importés se répercuterait instantanément sur les étiquettes. « Cela aura un impact direct et immédiat sur les prix », a déclaré le président du syndicat, évoquant une nouvelle flambée de l’inflation . Les commerçants de détail ont calculé que l’augmentation des droits entraînerait une hausse de 4 % à 5 % sur le prix final des biens, y compris les denrées de première nécessité . Des organisations de défense des consommateurs ont rapidement alerté sur le risque d’accentuer la paupérisation des ménages, déjà confrontés à la chute du pouvoir d’achat.

Recommande par Libnanews
Indicateurs économiques du Liban

Suivez les principaux indicateurs économiques en temps réel.

Du côté des industriels et des grossistes, les craintes n’étaient pas moins fortes. Dans un communiqué, plusieurs organismes patronaux ont mis en garde contre un cercle vicieux : la taxe provoquerait des hausses de prix, réduisant la consommation et poussant davantage de sociétés à réduire leurs importations, ce qui diminuerait les recettes douanières. Le patronat rappelait que les entreprises qui respectent les lois fiscales se retrouveraient pénalisées, tandis que l’économie informelle, qui échappe largement à la TVA et à l’impôt sur le revenu, continuerait de prospérer . Pour ces organisations, la priorité devrait être de lutter contre la fraude et d’élargir l’assiette fiscale plutôt que de créer un prélèvement supplémentaire.

Le secteur du pain a toutefois fourni une nuance. Le syndicat des boulangers du Mont-Liban a affirmé que le prix de la miche ne bougerait pas malgré la taxe de 3 %, invoquant la baisse des cours mondiaux du blé et de l’énergie . Cette déclaration visait à rassurer les consommateurs sur un produit particulièrement sensible, mais elle n’a pas suffi à calmer les inquiétudes.

Un recul du gouvernement face aux critiques

Confronté à la colère des importateurs, à l’inquiétude des ménages et à la critique des partis politiques, le gouvernement de Nawaf Salam a reculé. Fin juin 2026, à l’issue d’une séance extraordinaire du cabinet, les autorités ont annoncé la suspension de l’application du décret sur les droits de douane . Le ministre de l’Information a expliqué que le gouvernement souhaitait « revoir le barème » et qu’il avait décidé, dans l’immédiat, de geler la mesure en raison de la situation économique. La suspension porte sur les marchandises les plus sensibles, mais le texte du budget demeure en vigueur. Le Premier ministre a rappelé que le Liban doit trouver des ressources fiscales pour payer les salaires des fonctionnaires et financer les programmes sociaux, mais il a reconnu que la manière de faire valider cette taxe devait être réévaluée.

La marche arrière du cabinet a été saluée par les syndicats et les associations de consommateurs, qui y ont vu une victoire de la mobilisation. « C’est un soulagement temporaire, mais cela montre que le gouvernement navigue à vue », réagissait un analyste. Les milieux d’affaires notent que les autorités ont rarement procédé à une consultation préalable avant d’annoncer de nouveaux prélèvements, ce qui a généré un climat d’incertitude. Plusieurs partis politiques ont accusé le gouvernement d’improvisation et d’absence de vision économique. Pour eux, le recul prouve que la taxe avait été décidée à la hâte, sans étude d’impact.

Selon un responsable gouvernemental, la suspension vise à « permettre une révision technique » afin d’exclure certains produits de première nécessité et de définir des modalités plus justes pour distinguer les entreprises en règle des fraudeurs. Il précise que la mesure devrait être retravaillée pour ne viser que les sociétés qui ne remplissent pas leurs obligations fiscales, afin d’encourager les déclarations plutôt que de pénaliser l’ensemble du secteur. Mais il n’a donné aucun calendrier.

Un angle consommateur : précarité et fatigue fiscale

Pour les consommateurs libanais, la succession de taxes et d’augmentations de prix est devenue insupportable. Depuis l’effondrement de la livre en 2019, la population a subi de multiples hausses, des frais bancaires aux prix de l’électricité. Les salaires dans le secteur public ne suivent pas et les aides sociales s’épuisent. L’introduction d’une surtaxe sur les importations a été perçue comme une nouvelle attaque contre le portefeuille des ménages. De nombreux Libanais s’approvisionnent en produits importés faute de production locale suffisante. Les supermarchés proposent des biens venus d’Europe ou d’Asie, essentiels pour une bonne part de la population.

Dans les marchés de Beyrouth, plusieurs ménagères exprimaient leur exaspération. « On ne peut plus acheter de viande, tout est devenu trop cher », se plaignait l’une d’elles. D’autres redoutaient que la situation ne se dégrade encore si l’État appliquait la surtaxe. Les plus optimistes saluaient la suspension gouvernementale, mais restaient sceptiques. « Ils vont inventer une autre taxe demain pour compenser », affirmait un commerçant de Tripoli. Pour beaucoup, la confiance dans la politique fiscale est rompue.

Le rapport à l’importation est paradoxal : d’un côté, l’économie dépend fortement des biens étrangers, de l’autre, la population est attachée à la production locale et à l’idée d’une autarcie relative. Les économistes rappellent toutefois que, faute d’infrastructures et de capitaux, il serait irréaliste de se passer des importations. La hausse des droits d’entrée sur les marchandises risque donc de pénaliser les consommateurs sans offrir d’alternative. Certains fournisseurs envisagent déjà de réduire les volumes importés ou de se tourner vers des circuits non déclarés pour échapper aux prélèvements.

Un débat sur la stratégie fiscale du gouvernement

L’épisode de la taxe des importations interroge sur la stratégie fiscale du Liban. Depuis plusieurs années, les gouvernements successifs tentent de compenser l’effondrement des recettes en créant des taxes ponctuelles. L’augmentation de la TVA, la taxe sur le carburant, les redevances sur les services publics et, désormais, la surtaxe douanière sont autant de mesures parfois annulées, parfois réintroduites sous une autre forme. Les opposants y voient la preuve d’une improvisation permanente et d’un manque de plan cohérent. Au lieu de réformer en profondeur l’administration fiscale et de lutter contre la fraude, les dirigeants semblent recourir à des solutions de court terme.

Les experts soulignent que la base fiscale libanaise est étroite. Une grande partie de l’économie est informelle, échappant à la TVA et à l’impôt sur les sociétés. Les entreprises en règle se sentent injustement ciblées par les nouvelles taxes. Les bailleurs internationaux, qui conditionnent leur aide à des réformes structurelles, réclament un élargissement de l’assiette fiscale et une modernisation de l’administration. Des propositions circulent : renforcer les contrôles, digitaliser les déclarations, harmoniser les taux. Mais elles peinent à se concrétiser, faute de consensus politique et d’investissement.

La crise bancaire complique encore la donne. Les capitaux sont bloqués, l’État peine à lever des fonds et la monnaie continue de se déprécier. Dans ce contexte, toute mesure fiscale est perçue comme une goutte d’eau dans un océan de dettes. Pourtant, l’État n’a pas d’autre choix que de dégager des ressources pour financer les salaires et les services essentiels. Les autorités se retrouvent ainsi prises entre la nécessité d’augmenter les recettes et la crainte d’aggraver la misère. La suspension de la taxe sur les importations n’est qu’un sursis ; elle révèle surtout l’absence de stratégie globale.

Perspectives et incertitudes

La suspension de la taxe des importations soulève de nouvelles questions. Le gouvernement va‑t‑il revenir à la charge avec un dispositif plus ciblé ? Les entreprises auront‑elles un mécanisme de remboursement crédible ? Les consommateurs seront‑ils épargnés par de nouvelles hausses ? En l’absence de communication claire, les observateurs s’interrogent. Pour l’instant, le débat reste ouvert et aucune réforme structurelle ne semble engagée. Les négociations avec le Fonds monétaire international se poursuivent, mais les conditions posées par l’institution – restructuration du secteur bancaire, lutte contre la corruption, réforme de la fiscalité – sont difficiles à appliquer dans un pays où la majorité de la classe politique profite du statu quo.

Certaines voix proposent des pistes alternatives : taxer les grandes fortunes, limiter les subventions aux secteurs les plus polluants, promouvoir la production locale pour réduire la facture d’importation. Mais ces mesures supposent un changement de modèle économique. Sans vision claire, le gouvernement risque de reproduire les erreurs du passé : multiplier les taxes temporaires, les suspendre sous la pression de la rue, et reporter indéfiniment les réformes nécessaires. En attendant, les commerçants et les ménages scrutent les annonces et adaptent leur budget à des politiques fiscales en constante évolution.

Sans réponse durable, l’économie libanaise reste fragile et la population continue d’osciller entre colère et résignation. Le retrait précipité de la taxe des importations témoigne de la difficulté à concilier les impératifs financiers de l’État avec la réalité d’un pays exsangue.

- Advertisement -
Newsdesk Libnanews
Newsdesk Libnanewshttps://libnanews.com
Libnanews est un site d'informations en français sur le Liban né d'une initiative citoyenne et présent sur la toile depuis 2006. Notre site est un média citoyen basé à l’étranger, et formé uniquement de jeunes bénévoles de divers horizons politiques, œuvrant ensemble pour la promotion d’une information factuelle neutre, refusant tout financement d’un parti quelconque, pour préserver sa crédibilité dans le secteur de l’information.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

A lire aussi