Quelques jours seulement après l’arrivée surprise de Carlos Ghosn au Liban, l’élimination en Irak du général Qassem Soleimani, le chef d’Al-Qods, la force d’élite des Gardiens de la Révolution islamique iranienne (les Pasdarans), par les États-Unis a eu l’effet d’une onde de choc. 

Non seulement pour la République islamique d’Iran et ses alliés comme l’alliance irakienne Fatah et ses unités de mobilisation populaire (Hachd ach-Chaabi) en Irak et le Hezbollah au Liban, mais aussi pour tout le Moyen-Orient (où le général Qassem Soleimani s’est rendu célèbre en combattant Daech), y compris pour ses ennemis dans la région (qui le voyaient comme le symbole de ce qui est à leurs yeux un « néo-impérialisme » iranien). 

L’Iran doit avoir des élections législatives en février. Celles-ci devraient voir un durcissement du Parlement. Les conservateurs devraient y être plus nombreux. De même que les Pasdarans de toute époque et de tout camp. Ali Larijani, conservateur et ancien pasdaran mais qui a soutenu l’accord sur le nucléaire conclu par le gouvernement actuel, a toutefois annoncé qu’il ne briguera pas à nouveau le poste de président du Parlement qu’il occupe depuis 2008. La population est déçue du président Hassan Rohani et le camp des réformateurs, auquel il appartient, est divisé. L’ancien président Mohammad Khatami, également membre du camp des réformateurs, s’est d’ailleurs désolidarisé du président actuel lors des répressions des manifestations de novembre 2019 ordonnées par le guide suprême Ali Khamenei. 

Les manifestants irakiens et libanais ont forcé les gouvernements de leurs pays à démissionner : respectivement Adel Abdel-Mahdi en Irak et Saad Hariri au Liban. 

Le premier ministre irakien avait été choisi à ce poste par Moqtada al-Sadr (arrivé premier lors des élections législatives de mai 2018 grâce à son alliance avec les communistes) et Hadi al-Amiri (arrivé second lors des élections législatives de mai 2018, chef de l’alliance pro-iranienne Fatah et de l’organisation Badr, principale composante des Hachd ach-Chaabi, les groupes armés pro-iraniens ayant en théorie intégré l’armée irakienne et étant en théorie directement aux ordres du premier ministre membre de la communauté chiite) avec la bénédiction du marjah Ali Sistani, plus haut dignitaire religieux chiite, faiseur et défaiseur des gouvernements depuis la fin du régime baathiste de Saddam Hussein. Ses trois parrains lui ont demandé demander de démissionner, ce qu’il a fait après l’incendie du consulat d’Iran à Nadjaf. Moqtada al-Sadr a beaucoup perdu en popularité depuis les dernières élections législatives. Le marjah Ali Sistani ne veut plus donner sa bénédiction à quiconque pour le poste de premier ministre. Hadi al-Amiri est candidat à ce poste mais le président de la République Barham Saleh s’y oppose et menace même de démissionner. Les Hachd ach-Chaabi sont à l’origine des répressions des manifestants irakiens. Hadi al-Amiri était un très proche du général Qassem Soleimani. Si l’élimination de ce dernier ne semble pas pour le moment débloquer la formation d’un nouveau gouvernement, elle a néanmoins entrainé les trois rivaux chiites, le marjah Ali Sistani, Moqtada al-Sadr et Hadi al-Amiri à unir leurs voix pour réclamer le départ immédiat des Américains d’Irak. Moqtada al-Sadr a annoncé la réactivation de « l’armée du Mahdi » dissoute. Hadi al-Amiri a même appelé à la mobilisation de Hachd ach-Chaabi dont il a été promu second.

Et, le premier ministre libanais avait obtenu son poste en échange de son appui pour l’élection de Michel Aoun à la présidence de la République. Il a démissionné au début des manifestations en espérant gagner l’appui des manifestants et revenir à la tête d’un cabinet exclusivement de technocrates. Depuis l’accord de Taëf, fruit d’un consensus entre les États-Unis, l’Arabie saoudite et la Syrie, le pouvoir exécutif est constitutionnellement entre les mains du gouvernement et de son chef. En pratique, entre 1990 et 2005, c’est le tuteur syrien qui décidait. Depuis la fin de l’occupation syrienne, la recherche du consensus permanent paralyse les décisions. La formation d’un cabinet de technocrates qu’il dirigerait lui aurait donné un grand pouvoir puisque ceux-ci n’ont pas de bloc parlementaire et de base populaire alors qu’il en a d’importants. Son jeu politicien (noms de Mohammed Safadi et de Samer Khatib avancés puis brulés et intervention, en vain, d’Abdellatif Deriane, le mufti de la République, en sa faveur) lui a finalement coûté sa nouvelle désignation malgré le soutien dont il a longtemps bénéficié des formations chiites, le mouvement Amal et le Hezbollah, soucieuses de maintenir le compromis prévalant depuis l’élection du président Michel Aoun. En effet, le président Michel Aoun, le mouvement Amal et le Hezbollah ont perdu patience et ont finalement décidé de soutenir la désignation d’un ancien ministre de l’Éducation nationale (dans le gouvernement de Najib Mikati entre 2011 et 2014), Hassan Diab, un universitaire pouvant donc être présenté comme technocrate et qui avait annoncé dès le 20 octobre 2019 sur son compte Twitter son appui aux manifestants. 

Le nom de Nawaf Salam fut écarté parce qu’il souhaitait faire intervenir le Fonds monétaire international (FMI) ce qui aurait conduit à une mise sous tutelle du Liban et donc une perte de souveraineté. De plus, les interventions du FMI dans d’autres pays n’ont pas toujours amélioré la situation. D’autre part, Nawaf Salam doit sa carrière diplomatique à Fouad Siniora et au Courant du futur puisqu’il avait été nommé ambassadeur du Liban à l’ONU (par le gouvernement de Fouad Siniora duquel Michel Aoun avait été écarté) après la démission en 2006 des ministres du mouvement Amal et du Hezbollah. 

Le premier ministre sortant et ses prédécesseurs, Tammam Salam, Najib Mikati et Fouad Siniora, jouent un jeu dangereux pouvant mener à une fitna (conflit entre sunnites et chiites) en présentant le premier ministre désigné comme l’homme du Hezbollah et en insistant sur le fait qu’il n’a obtenu que six des vingt-sept députés sunnites afin de lui ôter toute couverture sunnite, cela afin d’exacerber le ressenti la rue sunnite dont les membres manifestent pour obtenir la démission de Hassan Diab. Ce sont pourtant ces mêmes personnalités qui ont empêché jusqu’à fin 2016 l’élection de Michel Aoun à la présidence de la République alors même que lui et ses candidats avaient remporté la majorité des voix chrétiennes à toutes les élections législatives organisées depuis la fin de l’occupation syrienne. 

Hassan Diab souhaite former un cabinet exclusivement de technocrates. Le président Michel Aoun, le mouvement Amal et le Hezbollah ont accepté sa demande. Toutefois, les manifestants soupçonnent qu’ils veuillent placer des technocrates qui leur sont affiliés. De son côté, Walid Joumblatt qui n’appartient pas à la majorité parlementaire, n’a pas voté pour l’élection de Michel Aoun comme président et qui n’a pas soutenu la nomination de Hassan Diab comme premier ministre (il a désigné Nawaf Salam), affirme qu’il n’acceptera que la nomination d’un ministre druze proche de sa formation politique, le parti socialiste progressiste (PSP) et rejette certains portefeuilles jugés peu important par lui comme celui de l’environnement… Avec l’élimination du général Qassem Soleimani, la formation d’un gouvernement libanais devrait maintenant s’accélérer. C’est ce que le président Michel Aoun a d’ailleurs annoncé. Plus que jamais, le Hezbollah ne souhaite pas de front intérieur. Toutefois, occupé par ses opérations militaires en Syrie, le Hezbollah a souvent laissé au Courant patriotique libre (CPL) et au mouvement Amal la gestion des affaires intérieures libanaises.  

Les manifestants attendent au tournant le nouveau gouvernement et notamment les noms des ministres, la déclaration ministérielle et les actions qui seront menées pour faire réformer l’État et la Constitution, faire face à la faillite du Liban, aux détournements d’argent public, à l’évasion de capitaux et leur rapatriement et à la corruption mais aussi faire accélérer le retour des réfugiés syriens dans leur pays pacifié aux deux tiers.

Tout cela dans un contexte de tensions entre les États-Unis et l’Iran qui peuvent déborder à tout moment au Liban avec une possible explosion de violence entre Israël et le Hezbollah ou entre ce dernier et des réfugiés syriens et palestiniens (qui peuvent être instrumentalisés, financés et armés à tout moment par l’Arabie saoudite et ses alliés) ou encore entre la formation chiite et des troupes américaines que le Pentagone semble vouloir envoyer au Liban pour protéger ses représentations diplomatiques et ses intérêts sans même en avoir parlé et convenu au préalable avec les autorités libanaises… 

Rappelons qu’en 1983, les marines avaient plié bagage après un attentat contre leur baraquement (à la suite d’un autre attentat contre l’ambassade des États-Unis) – et celui des parachutistes français (attentat du Drakar) – revendiqué par l’organisation du Djihad islamique d’Imad Mugniyeh (qui rejoignit plus tard le Hezbollah), proche du général Qassem Soleimani, tué en 2008 par les Américains et les Israéliens dans un attentat en Syrie…

Par Michel Fayad

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