Qassem Soleimani maîtrisait-il l’art opératif ? 

L’assassinat « légal » de celui qui fut considéré comme le numéro deux du régime iranien, et la chaîne des réactions dans les prochaines semaines permettront vraisemblablement de donner quelques éclaircissements à la question.

Il n’a pas fallu beaucoup d’efforts et d’imagination à l’état-major américain et à Donald Trump pour éliminer le major général (général de division) Soleimani par drone interposé.

L’homme, malgré son rang et ses dangers inhérents, circulait dans un convoi de deux voitures sans protection particulière, au vu et au su de tout le monde, près de l’aéroport de Bagdad. 

Des assassinats multiples en réalité. Dans le convoi se trouvait Abu Mahdi al-Muhandis, responsable d’une milice para militaire officielle irakienne, le Hachd al Chaabi, futur représentant iranien auprès du gouvernement irakien. Sans oublier les autres occupants des véhicules.

À 62 ans, Qassem Soleimani possédait un pedigree militaire prestigieux. Dès vingt-deux ans, il s’engage chez les Gardiens de la révolution. Dans les mois qui suivent l’arrivée au pouvoir de Khomeiny, en 1979, ils représentent le bras armé de la révolution iranienne. A eux la sécurité intérieure et extérieure du pays. A l’armée la défense des frontières.

Jusque-là ouvrier du bâtiment, Qassem soutenait financièrement sa famille endettée. Il suivait des séances de musculation et les sermons d’un prédicateur ambulant. Son premier fait d’armes se réalise lors de l’écrasement de la révolte kurde dans le nord-ouest du pays.

Son bâton de maréchal, il le gagne lors de la guerre Irak Iran. Aux atermoiements et hésitations des mollahs, il fallut la volonté farouche et le courage d’individus issus de milieux les plus modestes, pour repousser les troupes irakiennes soutenues par les puissances occidentales et l’Union soviétique en 1980. Sans expérience militaire, Qassem se retrouve à la tête de la 41e division Thar Allah en fin de conflit. Il l’aura construite à partir d’une simple compagnie.

Ses exploits au Khouzistan, les reconnaissances sur l’arrière des lignes irakiennes et les missions « spéciales » pour la future force al Quds, sont les raisons de son ascension dans la hiérarchie des Gardiens de la Révolution. 

Le corps est indépendant de l’armée iranienne et compte jusqu’à 110 000 hommes avec ses propres unités blindées, aériennes et navales. Il est directement sous le contrôle du chef de l’État et truste une partie de l’économie iranienne.

Il contrôle ports et aéroports par lesquels passent des marchandises non déclarées, dont le port de conteneurs de Bandar Abbas. Le reste passe par la supervision ou la propriété d’une douzaine d’entreprises dans le bâtiment, la construction navale et les télécoms.

Qassem Soleimani est responsable des Gardiens dans sa province de Kerman à la fin de la guerre. La guerre lui aura permis d’établir des contacts avec les Kurdes et l’opposition irakiennes (l’organisation BADR) en lutte contre Saddam Hussein.

L’accord de fin de conflit avec l’Irak lui laisse un goût amer. Ni victoire ni défaite, « pire que d’avaler du poison » pour reprendre le propos de l’ayatollah Khomeiny. En 1990, il sera décoré de l’ordre de Fath du troisième grade. Cet ordre compte à ce jour une vingtaine de récipiendaires.

Ses compétences sont à nouveau appréciées au Sistan-Balouchistan pour étouffer les velléités indépendantistes arabes et lutter contre le trafic de drogue à la frontière afghane.

En 1997, à quarante ans, sa carrière prend un nouveau tournant.

Il est nommé, entre 1997 et 1998, responsable de la force al Quds, l’unité spécialisée dans les opérations non « conventionnelles » et le renseignement militaire au sein des Gardiens de la Révolution. Les spécialistes évoquent l’équivalent d’une « CIA » à l’iranienne. Qassem en garde la direction jusqu’à sa mort.

En 1999, il signe, avec d’autres officiers des Gardiens de la révolution, une lettre au président Khatami. Vous écrasez la révolte étudiante en cours ou nous le ferons. Le cas échéant nous vous renversons.

À la suite des attaques du 11 septembre 2001, Qassem rencontre, à Genève, un responsable des affaires étrangères américaines, Ryan Crocker. Qassem y dirige une délégation de diplomates iraniens pour collaborer « à la destruction des Talibans ». Une alliance qui définissait les cibles des bombardements américains en Afghanistan et participait à la capture des principaux dirigeants d’Al Quaida.

Cette collaboration, paradoxale à première vue, prend fin début 2002 sur l’ordre de George.W.Bush. L’Iran est à nouveau intégré à l’« Axe du mal ».

Plus stratège et tacticien que diplomate, Qassem renforce les liens entre Al Quds et le Hezbollah pour chasser les Israéliens du Sud Liban. Tsahal doit s’extirper en catimini d’une occupation de dix-huit ans en l’an 2000. Dès lors, le Hezbollah possède l’une des meilleures armées au Moyen-Orient. Une opération qu’il répétera avec le Hamas à Gaza à une échelle plus réduite et moins spectaculaire.

La guerre de 2006 révélera l’efficacité du processus. Israël subit un revers militaire face au Hezbollah au Liban Sud. Une première au Moyen-Orient depuis la guerre d’octobre 1973. La popularité du Hezbollah et de son allié iranien est au zénith.

« Modestement », Qassem signala, sa présence à Beyrouth, lors des bombardements israéliens, auprès de Cheikh Hassan Nasrallah. Ce dernier lui doit probablement, ainsi qu’à Imad Moughniyah, la vie.

En 2009, selon Wikileaks, Qassem Soleimani, visé depuis deux ans par des sanctions américaines, tente une nouvelle prise de contact avec les autorités américaines. Cette fois-ci en présence du président irakien Jalal Talabani, du général Raymond Odierno, responsable de la force multinationale en Irak, et du diplomate Christopher Hill. Ces derniers nieront la rencontre qui porte sur la stabilité et la transition de l’Irak vers un régime civil. Pas de dénégations de la part du président Talabani cependant.

L’Iran des Mollahs tente de reprendre sa place de puissance régionale. Elle tente alors des ouvertures avec son ennemi juré les États-Unis pour obtenir reconnaissance et la levée du blocus qui la freine économiquement. Qassim Soleimani est le représentant de cette ligne de conduite.

En janvier 2011, il sera enfin promu Major général soit l’équivalent d’un général divisionnaire. Vingt-trois ans après la fin de la guerre, sa valeur est enfin reconnue. Ali Khamenei, proche de lui, le surnomme le « martyr vivant ».

Décrit comme l’un des cadres militaires les plus influents et puissants au Moyen-Orient, par la CIA, pour « son combat contre l’influence occidentale » et « l’extension du chiisme et de l’Iran », Qassem continue ses tentatives de rapprochement. La diplomatie américaine à géométrie variable passera par la collaboration durant la lutte contre Daesh à son assassinat début 2020.

« Nous ne ressemblons pas aux Américains. Nous n’abandonnons pas nos amis ». Une phrase attribuée en 2013 à Qassem Soleimani. Les amis du régime iranien, avec ses intérêts régionaux et internationaux, ne sont pas toujours en phase avec les aspirations sociétales et économiques des peuples de la région.

En 2011, la Syrie est secouée par une révolte populaire qui menace le régime de Bachar al Assad. Dictatorial et corrompu, ce régime résiste aux velléités américaines et européennes. Un Bachar plus flexible arrangerait les choses.

Les manifestations dans les villes syriennes se transforment en conflit entre miliciens armés, entraînés ou sponsorisés par les différentes puissances arabes, les États-Unis, la France ou la Turquie. Conflit qui double celui avec l’armée syrienne. Cette dernière ne tient pas le choc, minée de l’intérieur par les courants idéologiques qui traversent le pays ainsi que par sa propre corruption et gabegie. Les revers sont nombreux et le gouvernement perd le contrôle d’une grande partie du pays aux mains de miliciens dits islamiques, sous contrôle de leurs commanditaires extérieurs. Quelques îlots « démocratiques » résistent dans certaines villes et régions. Autant la disparition du gouvernement syrien présentait une menace pour la République islamique, mais autant elle pouvait arranger les puissances européennes et les États-Unis, au moins dans un premier temps. Soleimani est désigné comme responsable et coordinateur de l’intervention dans cette guerre civile syrienne qui perdure à ce jour.

Un quartier général « interarmes » est installé à Damas sous commandement Hezbollah, avec un coordinateur de milices chiites et renforcées par la présence d’officiers syriens et iraniens. Qassem supervise lui-même les attaques contre les rebelles, l’entraînement des milices et la surveillance des communications avec l’ennemi. Plusieurs milliers d’hommes d’Al Quds et des miliciens chiites sont envoyés aux quatre coins du pays. La reconquête de Qusayr, nœud de communications stratégiques, en mai 2013, est la première victoire significative.

Sur le plan opérationnel, Qassem passait d’un format divisionnaire, expérimenté pendant la guerre Irak/Iran, à un format où s’amalgamait forces divisionnaires et miliciens. Une reconversion qu’il ne put terminer sans l’aide du corps expéditionnaire russe.

Sa démarche est cependant payante puisqu’il unifie les troupes de la coalition pro Bachar au sein des Forces de la Défense nationale en 2013. Les milices irrégulières restant en réserve pour continuer le combat même si le gouvernement de Bachar tombait. Une partie du terrain et des villes perdues sont reprises aux rebelles au prix de milliers de morts et réfugiés.

En 2015, l’offensive massive et imprévue en Syrie et en Irak de Daech l’oblige à revoir cette stratégie par une demande d’aide à Moscou. Putin envoie un corps expéditionnaire dont la force principale est l’aviation et qui sera déterminante pour la suite des opérations

Alep et sa région sont reconquises en grande partie dès la mi-novembre ainsi que d’autres portions du territoire et les bases aériennes aux mains des rebelles. Qassem est à la tête de la 4e division mécanisée et commande une coalition de miliciens, dont celle du Hezbollah. Son sang-froid et sa présence sur les fronts lui valent même une blessure. La fin du siège de Nubl-al-Zahra et le contrôle des voies de communication avec la Turquie marquent la fin de la reconquête de la région d’Alep. Les pertes sont lourdes dans ses rangs, mais le rôle de ses troupes déterminant. En décembre 2016, Qassim apparaît pour la première fois sur une photo près de la citadelle d’Alep.

Fallujah en Irak, en 2016, puis le gouvernement d’Hama en Syrie en mars 2017 sont également à mettre sur son compte. Le responsable de la CIA d’alors, un certain Mike Pompeo, lui envoie un message durant l’offensive pour la reconquête d’Abou Kamal près de la frontière syro-irakienne. Il le tiendra pour responsable pour toute atteinte aux intérêts américains. Qassim Soleimani refusa le message d’un : « Je ne prendrai ni ne lirai votre message et n’ai rien à vous dire ».

Mike Pompeo fut parmi les plus chauds partisans de l’élimination de Soleimani.

La stabilisation des fronts passa aussi par la résistance de la ville d’Amarli en Irak en 2014. Un « curieux partenariat » interarmes de soldats irakiens, kurdes, miliciens, chiites, avec couverture aérienne américaine, permit de repousser les troupes de Daech. Al Quds fournit le gros des bataillons, les moyens de communication, les munitions et la coordination au sol.

L’écrasement de Daech marque la reprise des tensions et des incidents avec les États-Unis. Les provocations « tweetées » de Trump tout le long des années 2018 et 2019 se terminent par son assassinat et continuent toujours.

En mars 2019, Qassim reçut une seconde médaille pour ses services à la République islamique iranienne : l’ordre de Zolfaghar. Cet ordre impérial aboli en 1979 par la révolution est rétabli en 2019. Spécialement à son attention ? Il ne le refusa pas ému sur la photo,car  il représentait maintenant le « continuum » de l’histoire et le glorieux passé iranien.

L’homme comptait près de 50 batailles et opérations militaires durant sa carrière depuis 1979. Menées sur tous les fronts du Moyen-Orient, elles sont significatives des rapports de force dans la région. Jusqu’au bout, Qassem Sulaymani aura tenté de représenter au mieux la politique régionale iranienne marquée par son passé révolutionnaire, ses revenus pétroliers et ses relations contradictoires avec les États-Unis dont elle souhaite toujours la reconnaissance.

Ce rôle la positionne souvent en contradiction avec les aspirations des peuples de la région pris dans le maelstrom de la crise économique, la baisse des revenus pétroliers, des gouvernements corrompus et la misère concomitante.

Michael Maschek

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